--Oh mon lieutenant, dis-je, si vous y tenez, je puis essayer. Je crois
que maintenant le sol s’est assez raffermi pour qu’on tente le coup.
D’ailleurs, je suis sûr d’_Idole_.
On devine que j’éprouvais un grand désir _d’épater_ le Slave et je
soupçonne que mon lieutenant nourrissait la même arrière-pensée que moi,
car, après avoir un peu hésité, il reprit:--Eh bien, allez-y!...
Seulement, vous laisserez de côté la banquette irlandaise; elle est trop
dangereuse aujourd’hui.
Je ne réponds rien, fort décidé, _in petto_, à franchir la banquette
comme le reste. Après je dirai, pour m’excuser, qu’_Idole_ s’était
emballée. Je prends du champ; je pars au grand galop.
Ma bonne bête vole par-dessus barrières, haies et douves, murs en
pierres sèches, etc. Puis, quand j’arrive, à toute vitesse, sur la
banquette, au lieu de la doubler, je lance la jument droit dessus au
train de charge. Elle s’enlève d’une façon superbe. Mais au moment où
elle pose les quatre pieds sur la plateforme, celle-ci, imbibée de pluie
et peut-être mal entretenue, s’écroule. Nous glissons, nous perdons
l’équilibre, et, roulant pêle-mêle sur le talus, nous tombons dans le
second fossé dont l’eau fangeuse jaillit de toutes parts. Tout cela, qui
est si long à raconter, n’a pas duré trois secondes.
En tombant, j’ai lâché, d’instinct, les étriers et la bride. C’est ce
qui me sauve. La jument, indemne, s’est déjà relevée; elle file à
travers la plaine en hennissant, en pétaradant et en décochant des
ruades prodigieuses.
Moi, pendant ce temps, étourdi, moulu, trempé jusqu’aux os, je me suis
assis sur le revers du fossé.
Les deux officiers accourent, me croyant broyé.
Voyant qu’il n’en est rien, M. de Gastines s’écrie:--Dieu soit béni! Il
n’est pas mort!... Mais qu’est-ce qu’il fait donc?...
Ce que je fais? Portant un binocle à cause de ma myopie, je m’occupe à
vérifier si les verres n’en sont point cassés.
--Ça, par exemple, continue le lieutenant, c’est un peu fort! Bougre
d’animal, regardez plutôt si vous n’avez pas une patte en capilotade.
Cette bourrade--tout affectueuse--me fait reprendre mes esprits. Je me
dresse, je sors du fossé, je me secoue, j’esquisse quelques gestes.
--Je n’ai rien, mon lieutenant, dis-je.
En effet, quoique assez fortement froissé et courbaturé par la chute, je
n’ai ni fracture, ni plaies. Et je me trouve même assez dispos pour
appeler _Idole_ qui, bien dressée, vient à moi aussitôt, et pour me
remettre en selle.
M. de Gastines, tout en me félicitant de ma chance, me gourmanda pour
lui avoir désobéi. Il eût été inutile de lui servir l’excuse que j’avais
préparée, car il m’avait très bien vu pousser la jument sur la néfaste
banquette. D’ailleurs il n’insista pas, content, au fond, d’avoir montré
au Russe que son sous-ordre avait du ressort.
Je dus garder le lit pendant vingt-quatre heures. Et ce fut tout ce qui
résulta de ma culbute...
Plus tard, causant avec des psychologues professionnels, je leur ai
souvent cité ce premier mouvement tout instinctif qui me fit d’abord
m’inquiéter de l’état de mon binocle, comme un exemple de réflexe
caractéristique.
* * * * *
Infuser sa volonté au cheval qu’on dresse, le rendre si maniable qu’on
ne fait qu’un avec lui, c’est réaliser la fable du Centaure, c’est
passionnant. Je m’adonnais à cette tâche d’une façon tellement assidue
qu’on pourrait croire qu’elle suffisait à m’absorber. Certes, je m’y
intéressais beaucoup mais les soins qu’elle exigeait ne me rendaient pas
indifférent aux occupations d’ordre intellectuel. C’est encore une des
inepties calomnieuses chères aux pacifistes, que de prétendre que le
métier militaire abrutit son homme. Ceux qu’il hébète, on peut être sûr
qu’ils se seraient hébétés dans n’importe quelle autre profession.
Sauf la première année, où, comme il est compréhensible, le souci de
m’adapter rapidement à des conditions d’existence nouvelles et les
fatigues qui en résultaient ne me laissèrent pas le loisir de penser à
la littérature, j’eus bientôt assez de temps pour lire et même écrire.
Au quartier, ce n’était guère possible. Mais, dès que mes fonctions à la
reprise de dressage m’eurent dispensé du service ordinaire, je louai une
chambre en ville pour m’y cultiver sans être dérangé par le va-et-vient
des camarades et les bruits du quartier.
Avoir un pied-à-terre dehors, ce nous était défendu. Mais je sus choisir
un logis assez éloigné et assez discret pour ne pas craindre de
surprise.
Soit dit en passant, j’avais encore un autre motif d’enfreindre de la
sorte le règlement. Une paire de beaux yeux noirs, dont il m’était
permis d’admirer de près le sombre éclat, venaient de me conquérir.
J’aimais mieux les voir scintiller dans une chambre bien à moi, parmi
des meubles à peu près convenables, que de leur fixer des rendez-vous en
l’un de ces hôtels sordides et malfamés où mes collègues menaient à
dénouement leurs aventures galantes. D’autant que, pour moi, il
s’agissait d’un mariage qui se conclut un peu plus tard.
J’organisai mon temps libre de la façon suivante. Tous les jours, après
avoir surveillé le pansage de nos jeunes chevaux et transmis à mes
hommes les ordres pour le lendemain, vers quatre heures, je quittais le
quartier pour n’y rentrer qu’à minuit sonnant.
Le jeudi et le dimanche, j’allais au théâtre ou au concert, comme je
l’ai dit plus haut. Parfois--assez rarement, car il fallait prendre des
précautions à cause d’une patronne grondeuse--j’accompagnais les yeux
noirs à la musique sur le Mail. Mais, le plus souvent, je restais à la
maison pour y noircir beaucoup de papier et pour y dévorer les volumes
que me prêtait une bibliothèque municipale ou ceux que me fournissait un
cabinet de lecture assez bien au courant des nouveautés.
C’est alors que Balzac me fut révélé. Je le lus tout entier, d’un seul
trait et, quand j’eus fini, je le relus encore et encore. Balzac, ce
géant dont l’œuvre domine le XIXe siècle, me fit comprendre la société
contemporaine en ses origines, sa structure, ses vices et ses
avortements. Comme il insuffla une vie intense à tous les personnages de
la _Comédie humaine_, ceux-ci m’apparaissaient aussi réels que si je les
avais coudoyés dans la rue ou fréquentés à domicile. Littéralement,
Rastignac, Rubempré, Pons, Nucingen, Philippe Bridau, Hulot, Esther,
Eugénie Grandet, Madame de Mortsauf, Jenny Cadine et tous les autres,
respiraient, agissaient autour de moi. L’empire du génie balzacien sur
mon imagination fut extraordinaire.
J’étais trop jeune, j’ignorais trop complètement la religion, la
politique, la sociologie pour saisir toute la portée de ces romans--si
l’on peut appeler «romans» de pareilles anatomies du Vrai. C’est
seulement des années plus tard que j’ai perçu la sagesse incluse dans
des livres comme le _Médecin de campagne_ et le _Curé du village_ et que
j’ai admis les principes qui coordonnent toutes les parties du monument
élevé par Balzac à l’Église et à la Monarchie.
Mais, dès cette époque, tout ce qu’il grava de son burin irrésistible
aux profondeurs de mon être contribua, sans doute, à former quelques-uns
des éléments de ma réaction future contre la folie révolutionnaire.
Immédiatement, je reçus de lui des enseignements précieux pour ma
formation littéraire.
Sous son influence j’écrivis un conte, bien entendu plein de gaucherie
et de réminiscences ingénues, dont je n’ai gardé qu’un souvenir très
vague, l’ayant détruit presqu’aussitôt, tant il me parut au-dessous de
mon modèle. Tout ce que je me rappelle, c’est que j’y racontais, à
travers force descriptions prolixes, les avatars d’un disciple de
Pythagore voué à la métempsycose. Voilà le thème; quant aux
développements, je les ai oubliés.
Peu à peu, le démon de la littérature me posséda de nouveau et d’une
façon si entière que je fus _obligé_ d’abandonner les projets que
j’avais conçus pour mon avenir. Naguère, encouragé par mes supérieurs,
je méditais d’entrer à l’École de Saumur, puis, une fois officier, de
poursuivre ma carrière dans l’armée d’Afrique.
L’idée n’était pas déraisonnable. Mais, de par Balzac, de par quelques
autres livres aussi--les poèmes et les proses de Baudelaire, les romans
de Barbey d’Aurevilly--elle fut emportée, balayée comme au souffle d’une
rafale brûlante. La fièvre littéraire se ralluma dans mes veines. Mille
sujets de livres me tourbillonnaient dans la cervelle. Selon cette
infatuation juvénile qui gonfle les débutants, je me voyais entassant
volume sur volume, à l’exemple du Maître, acclamé par une multitude de
lecteurs, couronné d’un laurier d’or par la Gloire!...
Ah! comme la vie et les dures expériences qu’elle implique se chargent
d’émonder ces rêves exubérants. «La gloire est le soleil des morts», a
dit magnifiquement Balzac lui-même. Mais je n’étais pas encore apte à
retenir cette maxime si profonde en sa concision. Le sens philosophique
du livre amer d’où je l’extrais et qui s’intitule _la Recherche de
l’Absolu_ m’échappait. Et mon esprit devait bien des fois se fracasser
les ailes avant d’en _réaliser_ la vérité...
Toutefois, durant mes six derniers mois au régiment, je ne négligeai pas
trop mon service. Mais le feu sacré n’y était plus. Il flambait
ailleurs--à Paris, où je me voyais déjà installé, en train de polir les
livres dont je ne cessais plus de rêver.
Cette hantise, je l’emportais dans mes promenades solitaires, à la
Roche-d’Érigné, sur le chemin du Lion d’Angers, aux ardoisières de
Trélazé, comme sur cette rive de la Maine où de sveltes peupliers
frémissants reflètent leur feuillage délicat dans les moires et les
remous de l’eau qui fuit sans trêve.
Plus de galops bien rassemblés, plus de trots rythmiques. J’allais au
pas, les rênes flottantes, laissant mon cheval faire ce qu’il voulait.
Je vivais dans le monde féerique des images et des formes, et je les
entendais bourdonner en moi comme une grappe d’abeilles impatientes
d’essaimer.
Ainsi absorbé, j’atteignis le jour de ma libération. Ce fut le 1er
septembre 1886...
En quittant le quartier, je n’éprouvai pas du tout cette sensation de
délivrance qui m’avait rendu si joyeux lors de mon départ du collège. Au
contraire, prenant congé de mes chefs qui me témoignèrent leurs regrets
que je n’eusse pas rengagé, je me sentais le cœur passablement serré.
C’est que l’armée m’avait inculqué le goût d’une vie régulière, pleine
d’occupations bien déterminées. Là, sous une discipline bienfaisante,
j’avais appris à réfréner ma nature impétueuse. Enfin j’avais trouvé une
sorte de famille remplaçant celle qui m’avait fait défaut. Bref, je
tiens à le souligner, au régiment, j’avais été heureux _parce que
j’avais appris à obéir_.
Maintenant qu’il me fallait affronter, seul, sans foyer, sans fortune,
sans relations ni indices d’une réussite, les hasards de la carrière des
lettres, je me reprochais presque d’avoir pris ce parti. Mais la
vocation me sollicitait d’une façon trop impérieuse pour que je revinsse
sur ma décision. Si je l’avais fait, je crois qu’au bout de très peu de
temps j’en aurais été au désespoir.
Les écrivains, qu’un appel irrésistible força de suivre la Muse, malgré
tous les obstacles, me comprendront.
Du moins, j’emportais avec moi la notion que, comme l’a si bien démontré
Alfred de Vigny, la servitude militaire a sa grandeur. Gardienne de la
civilisation française, l’armée suscita en moi le sentiment de la
solidarité nationale et y enracina l’idée de patrie. Par la suite, sous
l’action de circonstances déplorables, l’illusion humanitaire m’égara
pendant quelques années. Mais, par la grâce de Dieu, je retournai assez
vite au bon sens. C’est pourquoi, en ces jours de réflexion mûrie par
l’épreuve, où je récapitule les vicissitudes de ma jeunesse, je me
félicite, j’aime à le redire, d’avoir été--un bon soldat.