Outre le motif que j’indique à la fin du précédent chapitre, il se peut
que j’aie été porté à m’engager d’abord par un certain penchant vers les
choses de la guerre qui me restait de la ferveur napoléonienne dont ma
petite enfance fut imprégnée. L’atavisme aussi a dû m’influencer car, si
loin que remonte le souvenir, il y eut des soldats dans ma famille
paternelle. Le dernier en date était mon oncle Adolphe, mort capitaine
de zouaves, à Solférino. C’est en mémoire de lui que ce prénom me fut
donné.
Mais il semblait probable que, vu l’esprit d’indiscipline et de révolte
dont j’avais fourni tant de preuves, le régiment ne me modifierait pas
et que j’y deviendrais bientôt un pilier de salle de police ou ce qu’on
appelle en argot militaire un _tire-au-flanc_.
Eh bien, l’événement démentit toute prévision à cet égard. Non seulement
je m’adaptai très vite aux exigences parfois pénibles du métier, mais
encore je fus, je puis le dire sans vanité puérile, un bon soldat.
Par une disposition vraiment providentielle, cette vie si rude, si
nouvelle pour moi, me fit reprendre conscience de la réalité. Si j’étais
demeuré dans le civil, comme, fils de veuve, c’était mon droit[6],
j’aurais encouru le péril de sombrer dans la rêvasserie romantique au
point de me détériorer l’entendement ou de m’empêtrer d’une façon si
étroite dans l’aberration révolutionnaire que je n’aurais pas conservé
assez d’énergie pour rompre, à temps, les mailles de cet absurde filet.
[6] En ce temps-là, les fils de veuve étaient exemptés du service
militaire.
Au régiment, j’eus cent devoirs terre-à-terre à remplir. Tenir mes armes
propres, bien panser mon cheval, apprendre l’exercice et l’équitation.
Cela demandait de la ponctualité et une docilité toujours attentive. Il
fallait exécuter, sans discussion ni murmures, des ordres dont souvent
je ne saisissais pas l’utilité immédiate. Si je sortais, il fallait
rentrer à heure fixe. Enfin il fallait me plier à vivre, sans cesse,
avec des camarades paysans ou plébéiens, moins cultivés que je ne
l’étais, mais qui, en revanche, possédaient certaines qualités dont
l’acquisition me fut profitable.
Si je prétendais que mes humbles occupations et le contact perpétuel des
êtres frustes qui m’entouraient me furent, dès le début, très agréables,
on refuserait de me croire. Il y eut des moments où je trouvais dur de
balayer l’écurie, de porter des civières de crottin au tas de fumier,
d’accueillir, avec une feinte bonne humeur, les plaisanteries lourdes de
la chambrée et les épithètes malgracieuses dont nos instructeurs se
montraient prodigues. Mais le sentiment ne tarda pas à naître en moi que
ces corvées et ces froissements d’amour-propre m’étaient salutaires. Je
cessai de me tenir pour le centre du monde; j’appris la modestie en
constatant que plusieurs de mes émules, à l’école des élèves-brigadiers,
montaient mieux que moi et maniaient le sabre avec plus de dextérité;
j’appris surtout les bienfaits de l’obéissance réfléchie à une règle
qui, à l’époque, était très rigide.
Du sérieux m’entra dans l’âme: je vécus avec la pensée que _servir_ le
pays sous l’uniforme était une noblesse, et que je devais m’en rendre
digne en prenant des habitudes de dévouement et d’abnégation.
D’autre part, mon physique, robuste de naissance, acquit un surcroît de
vigueur et d’endurance. Menant une vie active, toujours à l’air et en
toute saison, par la gelée, par la pluie, par le vent, par le soleil, je
jouissais d’une santé si imperturbable qu’en cinq ans je ne fis pas un
seul jour d’hôpital ou d’infirmerie. Je l’ai conservée telle jusqu’à la
quarantaine.
Lorsque, sans grand délai, je pus coudre sur mes manches des galons de
laine rouge puis d’argent, je fus un gradé qui mérita de bonnes notes
pour la tenue de ses hommes, leur instruction technique et la précision
de leurs mouvements sur le terrain. J’obtins beaucoup d’eux parce que je
ne les persécutais pas d’exigences tatillonnes ni ne les tarabustais
à-tort-et-à-travers.
Je leur disais seulement:--Si vous me faites punir, je saurai vous
rattraper. Que chacun travaille de son mieux, je n’aurai pas à sévir.
Faisant appel à leur fierté, je leur disais aussi:--Vous ne voudriez pas
qu’il soit dit que notre peloton manœuvre plus mal que les autres.
Enfin je confiais, pour une grande part, la formation des recrues à
leurs anciens. Le résultat était excellent. Grâce à ma méthode, je n’eus
jamais à infliger de punition. Ceci est à la lettre.
D’ailleurs tout le régiment, bien commandé, tenait un rang des plus
distingués dans la cavalerie de la région. Les généraux inspecteurs le
voyaient d’un bon œil.
Il faut dire qu’en ces temps, pas très anciens, le recrutement régional,
avec ses inconvénients multiples, n’existait pas. Les permissions
étaient rares; la discipline beaucoup plus stricte qu’elle ne le fut par
la suite. On cultivait l’esprit de corps. Et enfin les miasmes du
socialisme n’infectaient point la caserne, d’autant qu’il était
sévèrement et judicieusement défendu d’y introduire des journaux, de
quelque nuance politique qu’ils fussent.
De la sorte, on avait une armée solide et ne ressemblant en aucun point
aux milices sans cohésion que s’entêtent à réclamer les disciples de feu
Jaurès.
Ah! certes, nous ne réalisions pas non plus le vœu que le rhéteur inepte
Jules Simon formulait en ces termes à la fin du second Empire: «Nous
demandons une armée qui ne possède à aucun degré l’esprit militaire!»
Et ce n’étaient pas nos officiers qui, sur ce point, comme sur beaucoup
d’autres, auraient donné satisfaction à ce précurseur du défaitisme.
Passionnés pour leur profession, mus par le désir de constituer une
armée capable de tenir tête à l’Allemagne et surtout de reprendre les
provinces volées par l’ennemi héréditaire, ils se donnaient tout entiers
à cette tâche essentielle.
A cet effet, ils dressaient la troupe avec une sollicitude infatigable.
Mais tout en maintenant la hiérarchie, ils se gardaient de traiter leurs
hommes en machines sans âme comme cela se voit couramment chez les
Boches. Ils ne se désintéressaient ni de leur bien-être matériel, ni de
leur moral. Ils s’efforçaient de développer en eux l’amour de la patrie
et le sentiment que combattre pour elle était un titre à la gloire.
Comme ils s’adressaient aux fils d’une race depuis des siècles propres
aux vertus guerrières, ils enregistraient des résultats fort
appréciables.
Eux-mêmes, en dehors des exercices et des prises d’armes collectives,
travaillaient âprement à perfectionner leurs aptitudes. Ils n’étaient
pas «les fêtards» imbéciles qu’une légende d’origine démocratique
commençait à dénoncer pour la plus grande joie des survivants de la
Commune. Issus, pour la plupart, de familles appartenant à la noblesse
terrienne, ne possédant que des revenus médiocres, attachés par
tradition à la Monarchie légitime, on ne peut dire qu’ils aimaient la
République. Ils aimaient la France, ce qui n’est pas du tout la même
chose. Sans doute, entre eux, ils jugeaient le régime avec une sévérité
motivée. Mais ils évitaient de fréquenter les salons où l’on s’occupait
de politique et ne manifestaient point leur opinion devant les soldats.
Une seule fois, je les vis déroger à cette règle de conduite. Je dirai
tout à l’heure en quelle occasion.
Dans leurs relations avec nous, simples soldats et gradés subalternes,
ils se montraient fort courtois et même affables. Je n’ai connu qu’une
exception: un capitaine que l’intempérance rendait sottement tracassier
et mal-embouché lorsque l’absinthe, dont il avait pris, paraît-il, la
désastreuse habitude en Algérie, menait tapage dans sa cervelle. Les
hommes, par allusion à la couleur de sa boisson favorite, l’avaient
surnommé _Vert-de-gris_. Ses collègues le tenaient à l’écart. Les
lieutenants et les sous-lieutenants de mon escadron lui marquaient la
plus grande froideur et n’entretenaient avec lui que les rapports
nécessités par le service. Le colonel ne pouvait le souffrir. Il le
punissait constamment et n’eut pas de cesse qu’il n’eût provoqué sa mise
en réforme. Ce fut un soulagement général quand il s’en alla, car tout
le monde considérait son vice comme un déshonneur pour le régiment.
Combien différents nos autres officiers! Aussi étaient-ils respectés et
mettait-on du zèle à les satisfaire. Pour certains, on éprouvait une
sincère affection. Parmi ces derniers il y avait mon chef de peloton, M.
de Condat. Nos cuirassiers l’adoraient. C’est à qui le lui témoignerait
par sa promptitude à lui obéir aussi parfaitement que possible. Il le
méritait par son équité, sa ferme douceur et son extrême politesse. La
phrase la plus acerbe que je l’entendis prononcer, lorsque quelque chose
clochait à la chambrée ou à la manœuvre, la voici:--Voyons, Retté, c’est
absurde! Dites donc à nos garçons de faire un peu attention!...
Cette réprimande si mesurée suffisait. Tout marchait de nouveau à
merveille.
Jamais M. de Condat ne prenait de ces airs distants qu’affichent
volontiers les parvenus. Sans nulle morgue, aux moments de repos ou sur
la route, il causait souvent avec moi de choses d’art et surtout de
musique dont il était grand amateur.
Il y avait alors au Grand-Théâtre d’Angers un orchestre excellent, des
chanteurs passables et, le dimanche après-midi, des concerts classiques
fort bien organisés par le marquis de Foucauld. M’y sachant fort assidu,
mon lieutenant m’en demandait mon impression lorsque quelque
contre-temps l’avait empêché d’y assister lui-même. Tandis que nous
gagnions le terrain, lui en tête du peloton, moi en serre-file, chacun à
sa place réglementaire, il me faisait venir à côté de lui. Tout en
chevauchant botte-à-botte, il m’interrogeait sur le spectacle de la
veille ou sur la dernière audition de Beethoven ou de Mozart. Nous
n’étions pas toujours d’accord sur le mérite des solistes ou sur la
valeur de l’opéra en cours de représentation. J’argumentais avec feu,
selon ma nature. Lui gardait toujours un ton calme, selon la sienne. Et
nous allions, discutant, jusqu’au débouché dans la plaine calcaire où
nous faisions la manœuvre. Alors M. de Condat lançait un commandement
pour faire passer le peloton de la formation en colonne par quatre à la
formation en bataille. Il redevenait le chef avisé qui, tenant ses
hommes bien en main, leur enseignait les évolutions les plus
compliquées. Les connaisseurs apprécieront sa maîtrise par ce détail
qu’il nous faisait exécuter des conversions à pivot mouvant au galop
sans que l’alignement fût rompu. Mais aussi quelle ardeur à le contenter
nous y mettions!
Ce sont là de petits faits. Je les crois significatifs, comme tout ce
que je viens d’écrire sur nos officiers dans leurs rapports avec la
troupe. J’ai pris d’autant plus de plaisir à les assembler qu’ils se
réfèrent à une époque où l’armée n’était pas encore stupidement et
odieusement calomniée. Alors, tout le monde était patriote même, sauf
quelques disciples du Juif bochisant Karl Marx, les socialistes.
Depuis, nous avons assisté à l’éclosion d’un clan d’écrivains
antimilitaristes qui décriaient l’armée parce que, durant leur
volontariat, ils n’avaient pas été traités--estimaient-ils--avec la
considération que réclamaient leurs hautes capacités intellectuelles.
Si je ne me trompe, ce fut ce tarabiscoteur plombagineux d’Abel Hermant
qui donna le signal avec son _Cavalier Miserey_. Il reçut, du reste, une
verte leçon de M. Anatole France. Je citerai un fragment de cette
critique, ne fût-ce que pour montrer à quelle distance du bolchevisme
l’auteur de _Sylvestre Bonnard_ se tenait alors. Après avoir blâmé le
fiel recuit dont s’imprègnent maintes pages du roman, M. Anatole France
conclut:
«Ce serait me flatter, sans doute, que de croire que l’honorable colonel
du 12e chasseurs s’inspirait de ces idées quand il rédigea l’ordre du
jour par lequel il interdisait à ses hommes la lecture du _Cavalier
Miserey_. En ordonnant que tout exemplaire saisi au quartier fût _brûlé
sur le fumier_, le chef du régiment avait d’autres raisons que les
miennes, et je me hâte de dire que ses raisons étaient infiniment
meilleures. Je les tiens pour excellentes: c’étaient des raisons
militaires. On veut l’indépendance de l’art. Je la veux aussi; j’en suis
jaloux. Il faut que l’écrivain puisse tout dire; mais il ne saurait lui
être permis de tout dire de toute manière, en toute circonstance et à
toutes sortes de personnes. Il ne se meut pas dans l’absolu. Il est en
relations avec les hommes. Cela implique des devoirs. Il est indépendant
pour éclairer et embellir la vie; il ne l’est pas pour la troubler et la
compromettre. Il est tenu de toucher avec respect aux choses sacrées. Et
s’il y a, dans la société humaine, du consentement de tous, une chose
sacrée, c’est l’armée.» (_La Vie littéraire_, tome I, page 79).
Toutefois, la lourde diatribe de M. Hermant doit être considérée comme
assez anodine si on la compare à ce que nous avons lu hier sous la
signature de pacifistes enragés. Par leur fait, beaucoup se sont
accoutumés à entendre traiter les officiers de soudards ignorants, de
braillards qui ne rêvent que massacres et pillages, de brutes inhumaines
tenant leurs subordonnés pour un bétail bon à mener à la boucherie à
coups de plat de sabre.
Aujourd’hui--à peine sortis de cette guerre où l’armée donna tant
d’exemples d’héroïsme et d’abnégation--des communistes, opérant dans des
feuilles où l’on vénère Lénine et Trotsky, resservent ces infâmes
sottises. Il n’est donc pas inutile qu’un vieux soldat dise, après
d’autres, l’influence salutaire que l’armée exerça sur lui[7]...
[7] Certains rappelleront peut-être que moi-même, vers 1894-95, j’ai
bafoué l’armée. C’est exact. Je dirai plus loin comment et pourquoi.
Et je ne dissimulerai rien.
Maintenant, pour terminer cette esquisse de mon existence au régiment,
je donnerai trois croquis. Ils achèveront, je l’espère, d’en susciter
nettement l’impression chez le lecteur.
* * * * *
De 1883 à 1885, Jules Ferry, président du Conseil, persécute l’Église,
soutenu par la Chambre où la majorité républicaine partage sa phobie
antireligieuse. C’est le temps des décrets chassant les congrégations
non autorisées. C’est le temps où la maçonnerie fait rage contre les
«ensoutanés» dans les provinces. C’est le temps où, au témoignage de
Taine, caractère droit, incapable d’un mensonge, un très haut
fonctionnaire s’écrie: «Le socialisme, c’est la gale; mais le
cléricalisme, c’est la peste. J’aime mieux la gale!»
_Cléricalisme_ lisez _catholicisme_. Car la prétendue Libre-Pensée, au
XIXe siècle, n’a cessé de jouer la comédie du respect pour la religion
et de soutenir, avec effronterie, qu’elle n’en poursuit que les abus.
Mais ce subterfuge hypocrite ne donne de change qu’à ceux qui ont
intérêt à simuler l’aveuglement. Et malheureusement, il dupe aussi les
libéraux, alliés inconscients de la Révolution au pouvoir.
Or, la plupart de nos officiers possèdent la foi. Catholiques fervents,
ils vont à la messe, s’approchent des Sacrements, sans ostentation mais
sans respect humain. Au quartier, ils s’abstiennent de prosélytisme.
Seulement, ils ne tolèrent pas qu’on blasphème devant eux. Ils ne
punissent pas les coupables puisque les règlements gardent le silence
sur ce délit. Toutefois, ils les reprennent de telle sorte qu’aucun
d’eux n’ose tenter une récidive.
Cette fidélité à Dieu et à son Église chagrine et courrouce les
Vénérables des Loges acharnés à détruire la croyance séculaire des
Français. Ils mouchardent avec persévérance, mais ils n’obtiennent pas
encore les répressions iniques dont ils rêvent. Patience, le règne des
_fiches_ approche...
En l’une des années du ministère Ferry, des expulsions de Religieux et
de Religieuses ont lieu à Angers. Le préfet, un sectaire qui porte le
nom élégant de Jabouille, acquiert, par son zèle en la circonstance,
l’estime de la Maçonnerie et le mépris des honnêtes gens qui
n’attendaient qu’une occasion de le lui manifester.
Voici le 14 juillet, fête de Marianne-des-Athées. Comme de coutume, il y
a au programme une revue de la garnison: 12e cuirassiers, 2e
d’artillerie-pontonniers, un régiment de ligne, dont je ne me rappelle
pas le numéro, une compagnie de remonte, des tringlots.
Le général commandant la subdivision étant indisposé, notre colonel, M.
de Bouligny, le plus ancien en grade, le remplace.
Sur l’esplanade, entre le Mail et le faubourg Saint-Michel, on a élevé
une tribune où, vis-à-vis des troupes alignées, Jabouille se pavane,
entouré de Compagnons de la Truelle, d’agents électoraux et d’un choix
de mastroquets, soutiens indispensables de la démocratie. Leurs épouses
et leur progéniture les accompagnent.
Mais, pour marquer son blâme des mesures prises contre les
congrégations, la société catholique d’Angers, importante par le nombre
et l’influence, n’est pas venue.
Je ne sais si M. de Bouligny a prémédité de s’unir à cette protestation
et s’il s’est concerté à cet effet avec les autres chefs de corps.
Toujours est-il que, sur son ordre, le défilé de l’infanterie s’exécute
sans musique et au seul roulement des tambours. Notre tour approche
quand Jabouille--qui devine de quoi il retourne--délègue à notre colonel
un quelconque attaché pour le prier de nous faire passer devant lui au
trot et en musique, comme les années précédentes.
Mais M. de Bouligny, colosse d’un mètre quatre-vingt-quinze en hauteur,
large à proportion et campé sur un cheval lui-même gigantesque, aplatit
d’un regard écrasant le chétif envoyé du préfet. Et, d’une voix de
tonnerre, il répond:--Mes chevaux sont fatigués; le régiment défilera au
pas...
Puis il appelle le trompette-major et lui commande de faire souffler à
sa fanfare le morceau le plus lugubre de son répertoire.
C’est donc, à une allure d’enterrement et au son d’une marche funèbre
que nous défilons. Plus encore, au lieu de tourner la face vers
l’autorité civile, ainsi que le prescrit le règlement, chacun de nos
officiers baisse le nez jusque sur le garrot de son cheval, tandis que
la crinière de son casque, ramenée en avant, s’éparpille sur sa cuirasse
comme une chevelure éplorée.
Sur l’estrade, Jabouille se démène; il échange avec ses acolytes des
propos irrités. M. de Bouligny n’a pas même l’air de s’en apercevoir. La
revue terminée, négligeant de saluer le préfet, il prend la tête du
régiment et le conduit au quartier sans paraître se douter qu’il vient
de léser gravement la majesté du régime.
Pour nous soldats, tenus à l’écart de la politique, ce que nous
distinguons de plus attrayant dans cette manifestation, c’est qu’elle
nous épargna de la poussière et que, grâce à la brièveté de la
cérémonie, nous pourrons prendre du loisir une heure plus tôt. Ce
pourquoi nous bénissons M. de Bouligny.
Quant aux chevaux--reposés comme par miracle--le lendemain matin, ils
manœuvrent jusqu’à midi, aux allures les plus rapides, devant le
général-inspecteur, survenu à l’improviste, suivant son habitude.
Les feuilles locales ne font à l’incident que des allusions
détournées--sourdement approbatives dans le journal conservateur,
fielleuses, comme il sied, dans le papier que subventionne la
Maçonnerie.
Jabouille s’est-il plaint au ministère? Il se pourrait, car, de
plusieurs jours, nous n’avons pas vu le colonel. Ce qui donne à supposer
qu’on lui a infusé des arrêts. Mais nos officiers gardant un mutisme
total sur ce point--du moins en notre présence--nous ne pouvons former
que des conjectures.
* * * * *
Peut-être que, lorsqu’ils voient un régiment de cavalerie évoluer à
toutes les allures en gardant un alignement irréprochable et modifier
ses formations avec une régularité parfaite, certains «civils» sont
enclins à se figurer que ces mouvements s’opèrent d’une façon toute
naturelle ou comme par inspiration.
Or, il n’en va pas ainsi. Pour obtenir cette aisance et cette précision,
il a été nécessaire d’éduquer lentement les chevaux aussi bien que les
recrues.
Pour ceux-là comme pour ceux-ci, besoin fut de procéder à un travail
minutieux.
Les jeunes chevaux, arrivant du dépôt de remonte, ne savent obéir ni aux
quatre rênes de la bride, ni aux pressions variées des jambes de celui
qui les enfourche. Il y en a de rétifs; il y en a de chatouilleux qui ne
supportent la selle qu’après de vives défenses. Il y en a de patauds à
qui l’on doit faire répéter cent fois le même exercice avant qu’ils
parviennent à le comprendre. Tous ont une tendance à se dérober, si on
les amène devant un obstacle. Chacun d’entre eux marche au pas, trotte
ou galope selon son caprice ou ses aptitudes.
Il faut donc leur apprendre une foule de choses. Par exemple, à rester
immobile quand le cavalier se hausse sur l’étrier, à ne pas s’affoler
quand on met le sabre à la main, ni quand la lame miroitante passe tout
près de leurs yeux ou siffle à leurs oreilles; à entendre sans broncher
les sonneries de trompettes ou les coups de feu; surtout à discipliner
leur fougue de façon à acquérir tous le même pas, tous le même trot,
tous le même galop.
Faire des jeunes chevaux, maladroits de leurs membres, raides
d’encolure, aussi peu dégourdis que des campagnards à la ville, de
bonnes montures de campagne, c’est un labeur qui demande de la patience
et de l’ingéniosité. C’est le dressage.
Au 12e cuirassiers, les chevaux de dressage des cinq escadrons étaient
réunis en une _reprise_--terme technique--commandée par un officier,
deux brigadiers, un sous-officier et comprenant de quinze à vingt hommes
choisis parmi les cavaliers les plus alertes et les plus intelligents.
Je fus désigné pour diriger l’équipe sous le lieutenant de Gastines, qui
était considéré, non sans raison, comme le plus habile écuyer du
régiment. J’ai passé dans cet emploi mes deux dernières années de
service.
Tantôt en groupe, au manège ou sur le terrain, tantôt isolément sur les
routes, nous étions en selle six à sept heures par jour. Chacun des
gradés avait deux chevaux à dresser. Comme c’était une besogne
absorbante, nous étions dispensés de nous occuper de notre peloton et
nous ne prenions ni garde ni semaine. En outre, on nous octroyait
quelques privilèges: celui de monter notre cheval d’armes le dimanche et
les jours de fête pour aller en promenade où bon nous semblait, celui de
n’assister qu’aux manœuvres de régiment. Enfin nous jouissions de la
permission permanente de minuit.
Ces avantages étaient équitables. En effet, nous avions la
responsabilité de _la reprise_ et, de plus, montant les chevaux les plus
difficiles, nous risquions parfois notre peau. Même avec les bêtes d’un
caractère docile, tout danger n’était pas aboli. Par exemple, au saut
d’obstacles, il y avait encore assez souvent des membres rompus et des
têtes meurtries. Moi-même, j’y fis de fortes culbutes, mais sans autre
dommage que quelques contusions.
Une fois, pourtant, j’ai vu la mort de près.
Je dressais la jument _Idole_, bête magnifique et sauteuse hors ligne.
Il y avait sur le terrain une série d’obstacles: douves, haies,
barrières et enfin le plus scabreux de tous, celui qu’on appelle _la
banquette irlandaise_. Voici en quoi il consiste: un fossé profond et
plein d’eau puis, tout contre, un remblai que domine une plateforme
juste de la longueur d’un cheval, puis un talus à pic qui dévale sur un
autre fossé plein d’eau également.
Il faut que d’un élan unique le cheval franchisse le premier fossé,
retombe droit sur la plate-forme, puis franchisse le second fossé.
On se rend compte du péril: un faux-mouvement du cavalier, une
hésitation du cheval--c’est la chute.
Cette après-midi-là, le temps n’était nullement favorable aux exercices
de sauts d’obstacles. Il avait plu toute la nuit précédente et encore le
matin. La terre en restait détrempée. Venu seul avec ma jument, je me
contentai de lui faire exécuter des figures de haute-école aux endroits
où il y avait le moins de boue.
Survient M. de Gastines, accompagné d’un officier étranger--un Russe, si
j’ai bonne mémoire--depuis quelques semaines en subsistance au régiment.
M. de Gastines me fait signe d’approcher et détaille avec complaisance à
son interlocuteur les belles qualités d’_Idole_.
--Je regrette, conclut-il, que le terrain soit trop glissant; nous
aurions fait sauter les obstacles à cette bête... Elle n’y a pas de
rivale.