AU RÉGIMENT

Outre le motif que j’indique à la fin du précédent chapitre, il se peut

que j’aie été porté à m’engager d’abord par un certain penchant vers les

choses de la guerre qui me restait de la ferveur napoléonienne dont ma

petite enfance fut imprégnée. L’atavisme aussi a dû m’influencer car, si

loin que remonte le souvenir, il y eut des soldats dans ma famille

paternelle. Le dernier en date était mon oncle Adolphe, mort capitaine

de zouaves, à Solférino. C’est en mémoire de lui que ce prénom me fut

donné.

Mais il semblait probable que, vu l’esprit d’indiscipline et de révolte

dont j’avais fourni tant de preuves, le régiment ne me modifierait pas

et que j’y deviendrais bientôt un pilier de salle de police ou ce qu’on

appelle en argot militaire un _tire-au-flanc_.

Eh bien, l’événement démentit toute prévision à cet égard. Non seulement

je m’adaptai très vite aux exigences parfois pénibles du métier, mais

encore je fus, je puis le dire sans vanité puérile, un bon soldat.

Par une disposition vraiment providentielle, cette vie si rude, si

nouvelle pour moi, me fit reprendre conscience de la réalité. Si j’étais

demeuré dans le civil, comme, fils de veuve, c’était mon droit[6],

j’aurais encouru le péril de sombrer dans la rêvasserie romantique au

point de me détériorer l’entendement ou de m’empêtrer d’une façon si

étroite dans l’aberration révolutionnaire que je n’aurais pas conservé

assez d’énergie pour rompre, à temps, les mailles de cet absurde filet.

[6] En ce temps-là, les fils de veuve étaient exemptés du service

militaire.

Au régiment, j’eus cent devoirs terre-à-terre à remplir. Tenir mes armes

propres, bien panser mon cheval, apprendre l’exercice et l’équitation.

Cela demandait de la ponctualité et une docilité toujours attentive. Il

fallait exécuter, sans discussion ni murmures, des ordres dont souvent

je ne saisissais pas l’utilité immédiate. Si je sortais, il fallait

rentrer à heure fixe. Enfin il fallait me plier à vivre, sans cesse,

avec des camarades paysans ou plébéiens, moins cultivés que je ne

l’étais, mais qui, en revanche, possédaient certaines qualités dont

l’acquisition me fut profitable.

Si je prétendais que mes humbles occupations et le contact perpétuel des

êtres frustes qui m’entouraient me furent, dès le début, très agréables,

on refuserait de me croire. Il y eut des moments où je trouvais dur de

balayer l’écurie, de porter des civières de crottin au tas de fumier,

d’accueillir, avec une feinte bonne humeur, les plaisanteries lourdes de

la chambrée et les épithètes malgracieuses dont nos instructeurs se

montraient prodigues. Mais le sentiment ne tarda pas à naître en moi que

ces corvées et ces froissements d’amour-propre m’étaient salutaires. Je

cessai de me tenir pour le centre du monde; j’appris la modestie en

constatant que plusieurs de mes émules, à l’école des élèves-brigadiers,

montaient mieux que moi et maniaient le sabre avec plus de dextérité;

j’appris surtout les bienfaits de l’obéissance réfléchie à une règle

qui, à l’époque, était très rigide.

Du sérieux m’entra dans l’âme: je vécus avec la pensée que _servir_ le

pays sous l’uniforme était une noblesse, et que je devais m’en rendre

digne en prenant des habitudes de dévouement et d’abnégation.

D’autre part, mon physique, robuste de naissance, acquit un surcroît de

vigueur et d’endurance. Menant une vie active, toujours à l’air et en

toute saison, par la gelée, par la pluie, par le vent, par le soleil, je

jouissais d’une santé si imperturbable qu’en cinq ans je ne fis pas un

seul jour d’hôpital ou d’infirmerie. Je l’ai conservée telle jusqu’à la

quarantaine.

Lorsque, sans grand délai, je pus coudre sur mes manches des galons de

laine rouge puis d’argent, je fus un gradé qui mérita de bonnes notes

pour la tenue de ses hommes, leur instruction technique et la précision

de leurs mouvements sur le terrain. J’obtins beaucoup d’eux parce que je

ne les persécutais pas d’exigences tatillonnes ni ne les tarabustais

à-tort-et-à-travers.

Je leur disais seulement:--Si vous me faites punir, je saurai vous

rattraper. Que chacun travaille de son mieux, je n’aurai pas à sévir.

Faisant appel à leur fierté, je leur disais aussi:--Vous ne voudriez pas

qu’il soit dit que notre peloton manœuvre plus mal que les autres.

Enfin je confiais, pour une grande part, la formation des recrues à

leurs anciens. Le résultat était excellent. Grâce à ma méthode, je n’eus

jamais à infliger de punition. Ceci est à la lettre.

D’ailleurs tout le régiment, bien commandé, tenait un rang des plus

distingués dans la cavalerie de la région. Les généraux inspecteurs le

voyaient d’un bon œil.

Il faut dire qu’en ces temps, pas très anciens, le recrutement régional,

avec ses inconvénients multiples, n’existait pas. Les permissions

étaient rares; la discipline beaucoup plus stricte qu’elle ne le fut par

la suite. On cultivait l’esprit de corps. Et enfin les miasmes du

socialisme n’infectaient point la caserne, d’autant qu’il était

sévèrement et judicieusement défendu d’y introduire des journaux, de

quelque nuance politique qu’ils fussent.

De la sorte, on avait une armée solide et ne ressemblant en aucun point

aux milices sans cohésion que s’entêtent à réclamer les disciples de feu

Jaurès.

Ah! certes, nous ne réalisions pas non plus le vœu que le rhéteur inepte

Jules Simon formulait en ces termes à la fin du second Empire: «Nous

demandons une armée qui ne possède à aucun degré l’esprit militaire!»

Et ce n’étaient pas nos officiers qui, sur ce point, comme sur beaucoup

d’autres, auraient donné satisfaction à ce précurseur du défaitisme.

Passionnés pour leur profession, mus par le désir de constituer une

armée capable de tenir tête à l’Allemagne et surtout de reprendre les

provinces volées par l’ennemi héréditaire, ils se donnaient tout entiers

à cette tâche essentielle.

A cet effet, ils dressaient la troupe avec une sollicitude infatigable.

Mais tout en maintenant la hiérarchie, ils se gardaient de traiter leurs

hommes en machines sans âme comme cela se voit couramment chez les

Boches. Ils ne se désintéressaient ni de leur bien-être matériel, ni de

leur moral. Ils s’efforçaient de développer en eux l’amour de la patrie

et le sentiment que combattre pour elle était un titre à la gloire.

Comme ils s’adressaient aux fils d’une race depuis des siècles propres

aux vertus guerrières, ils enregistraient des résultats fort

appréciables.

Eux-mêmes, en dehors des exercices et des prises d’armes collectives,

travaillaient âprement à perfectionner leurs aptitudes. Ils n’étaient

pas «les fêtards» imbéciles qu’une légende d’origine démocratique

commençait à dénoncer pour la plus grande joie des survivants de la

Commune. Issus, pour la plupart, de familles appartenant à la noblesse

terrienne, ne possédant que des revenus médiocres, attachés par

tradition à la Monarchie légitime, on ne peut dire qu’ils aimaient la

République. Ils aimaient la France, ce qui n’est pas du tout la même

chose. Sans doute, entre eux, ils jugeaient le régime avec une sévérité

motivée. Mais ils évitaient de fréquenter les salons où l’on s’occupait

de politique et ne manifestaient point leur opinion devant les soldats.

Une seule fois, je les vis déroger à cette règle de conduite. Je dirai

tout à l’heure en quelle occasion.

Dans leurs relations avec nous, simples soldats et gradés subalternes,

ils se montraient fort courtois et même affables. Je n’ai connu qu’une

exception: un capitaine que l’intempérance rendait sottement tracassier

et mal-embouché lorsque l’absinthe, dont il avait pris, paraît-il, la

désastreuse habitude en Algérie, menait tapage dans sa cervelle. Les

hommes, par allusion à la couleur de sa boisson favorite, l’avaient

surnommé _Vert-de-gris_. Ses collègues le tenaient à l’écart. Les

lieutenants et les sous-lieutenants de mon escadron lui marquaient la

plus grande froideur et n’entretenaient avec lui que les rapports

nécessités par le service. Le colonel ne pouvait le souffrir. Il le

punissait constamment et n’eut pas de cesse qu’il n’eût provoqué sa mise

en réforme. Ce fut un soulagement général quand il s’en alla, car tout

le monde considérait son vice comme un déshonneur pour le régiment.

Combien différents nos autres officiers! Aussi étaient-ils respectés et

mettait-on du zèle à les satisfaire. Pour certains, on éprouvait une

sincère affection. Parmi ces derniers il y avait mon chef de peloton, M.

de Condat. Nos cuirassiers l’adoraient. C’est à qui le lui témoignerait

par sa promptitude à lui obéir aussi parfaitement que possible. Il le

méritait par son équité, sa ferme douceur et son extrême politesse. La

phrase la plus acerbe que je l’entendis prononcer, lorsque quelque chose

clochait à la chambrée ou à la manœuvre, la voici:--Voyons, Retté, c’est

absurde! Dites donc à nos garçons de faire un peu attention!...

Cette réprimande si mesurée suffisait. Tout marchait de nouveau à

merveille.

Jamais M. de Condat ne prenait de ces airs distants qu’affichent

volontiers les parvenus. Sans nulle morgue, aux moments de repos ou sur

la route, il causait souvent avec moi de choses d’art et surtout de

musique dont il était grand amateur.

Il y avait alors au Grand-Théâtre d’Angers un orchestre excellent, des

chanteurs passables et, le dimanche après-midi, des concerts classiques

fort bien organisés par le marquis de Foucauld. M’y sachant fort assidu,

mon lieutenant m’en demandait mon impression lorsque quelque

contre-temps l’avait empêché d’y assister lui-même. Tandis que nous

gagnions le terrain, lui en tête du peloton, moi en serre-file, chacun à

sa place réglementaire, il me faisait venir à côté de lui. Tout en

chevauchant botte-à-botte, il m’interrogeait sur le spectacle de la

veille ou sur la dernière audition de Beethoven ou de Mozart. Nous

n’étions pas toujours d’accord sur le mérite des solistes ou sur la

valeur de l’opéra en cours de représentation. J’argumentais avec feu,

selon ma nature. Lui gardait toujours un ton calme, selon la sienne. Et

nous allions, discutant, jusqu’au débouché dans la plaine calcaire où

nous faisions la manœuvre. Alors M. de Condat lançait un commandement

pour faire passer le peloton de la formation en colonne par quatre à la

formation en bataille. Il redevenait le chef avisé qui, tenant ses

hommes bien en main, leur enseignait les évolutions les plus

compliquées. Les connaisseurs apprécieront sa maîtrise par ce détail

qu’il nous faisait exécuter des conversions à pivot mouvant au galop

sans que l’alignement fût rompu. Mais aussi quelle ardeur à le contenter

nous y mettions!

Ce sont là de petits faits. Je les crois significatifs, comme tout ce

que je viens d’écrire sur nos officiers dans leurs rapports avec la

troupe. J’ai pris d’autant plus de plaisir à les assembler qu’ils se

réfèrent à une époque où l’armée n’était pas encore stupidement et

odieusement calomniée. Alors, tout le monde était patriote même, sauf

quelques disciples du Juif bochisant Karl Marx, les socialistes.

Depuis, nous avons assisté à l’éclosion d’un clan d’écrivains

antimilitaristes qui décriaient l’armée parce que, durant leur

volontariat, ils n’avaient pas été traités--estimaient-ils--avec la

considération que réclamaient leurs hautes capacités intellectuelles.

Si je ne me trompe, ce fut ce tarabiscoteur plombagineux d’Abel Hermant

qui donna le signal avec son _Cavalier Miserey_. Il reçut, du reste, une

verte leçon de M. Anatole France. Je citerai un fragment de cette

critique, ne fût-ce que pour montrer à quelle distance du bolchevisme

l’auteur de _Sylvestre Bonnard_ se tenait alors. Après avoir blâmé le

fiel recuit dont s’imprègnent maintes pages du roman, M. Anatole France

conclut:

«Ce serait me flatter, sans doute, que de croire que l’honorable colonel

du 12e chasseurs s’inspirait de ces idées quand il rédigea l’ordre du

jour par lequel il interdisait à ses hommes la lecture du _Cavalier

Miserey_. En ordonnant que tout exemplaire saisi au quartier fût _brûlé

sur le fumier_, le chef du régiment avait d’autres raisons que les

miennes, et je me hâte de dire que ses raisons étaient infiniment

meilleures. Je les tiens pour excellentes: c’étaient des raisons

militaires. On veut l’indépendance de l’art. Je la veux aussi; j’en suis

jaloux. Il faut que l’écrivain puisse tout dire; mais il ne saurait lui

être permis de tout dire de toute manière, en toute circonstance et à

toutes sortes de personnes. Il ne se meut pas dans l’absolu. Il est en

relations avec les hommes. Cela implique des devoirs. Il est indépendant

pour éclairer et embellir la vie; il ne l’est pas pour la troubler et la

compromettre. Il est tenu de toucher avec respect aux choses sacrées. Et

s’il y a, dans la société humaine, du consentement de tous, une chose

sacrée, c’est l’armée.» (_La Vie littéraire_, tome I, page 79).

Toutefois, la lourde diatribe de M. Hermant doit être considérée comme

assez anodine si on la compare à ce que nous avons lu hier sous la

signature de pacifistes enragés. Par leur fait, beaucoup se sont

accoutumés à entendre traiter les officiers de soudards ignorants, de

braillards qui ne rêvent que massacres et pillages, de brutes inhumaines

tenant leurs subordonnés pour un bétail bon à mener à la boucherie à

coups de plat de sabre.

Aujourd’hui--à peine sortis de cette guerre où l’armée donna tant

d’exemples d’héroïsme et d’abnégation--des communistes, opérant dans des

feuilles où l’on vénère Lénine et Trotsky, resservent ces infâmes

sottises. Il n’est donc pas inutile qu’un vieux soldat dise, après

d’autres, l’influence salutaire que l’armée exerça sur lui[7]...

[7] Certains rappelleront peut-être que moi-même, vers 1894-95, j’ai

bafoué l’armée. C’est exact. Je dirai plus loin comment et pourquoi.

Et je ne dissimulerai rien.

Maintenant, pour terminer cette esquisse de mon existence au régiment,

je donnerai trois croquis. Ils achèveront, je l’espère, d’en susciter

nettement l’impression chez le lecteur.

* * * * *

De 1883 à 1885, Jules Ferry, président du Conseil, persécute l’Église,

soutenu par la Chambre où la majorité républicaine partage sa phobie

antireligieuse. C’est le temps des décrets chassant les congrégations

non autorisées. C’est le temps où la maçonnerie fait rage contre les

«ensoutanés» dans les provinces. C’est le temps où, au témoignage de

Taine, caractère droit, incapable d’un mensonge, un très haut

fonctionnaire s’écrie: «Le socialisme, c’est la gale; mais le

cléricalisme, c’est la peste. J’aime mieux la gale!»

_Cléricalisme_ lisez _catholicisme_. Car la prétendue Libre-Pensée, au

XIXe siècle, n’a cessé de jouer la comédie du respect pour la religion

et de soutenir, avec effronterie, qu’elle n’en poursuit que les abus.

Mais ce subterfuge hypocrite ne donne de change qu’à ceux qui ont

intérêt à simuler l’aveuglement. Et malheureusement, il dupe aussi les

libéraux, alliés inconscients de la Révolution au pouvoir.

Or, la plupart de nos officiers possèdent la foi. Catholiques fervents,

ils vont à la messe, s’approchent des Sacrements, sans ostentation mais

sans respect humain. Au quartier, ils s’abstiennent de prosélytisme.

Seulement, ils ne tolèrent pas qu’on blasphème devant eux. Ils ne

punissent pas les coupables puisque les règlements gardent le silence

sur ce délit. Toutefois, ils les reprennent de telle sorte qu’aucun

d’eux n’ose tenter une récidive.

Cette fidélité à Dieu et à son Église chagrine et courrouce les

Vénérables des Loges acharnés à détruire la croyance séculaire des

Français. Ils mouchardent avec persévérance, mais ils n’obtiennent pas

encore les répressions iniques dont ils rêvent. Patience, le règne des

_fiches_ approche...

En l’une des années du ministère Ferry, des expulsions de Religieux et

de Religieuses ont lieu à Angers. Le préfet, un sectaire qui porte le

nom élégant de Jabouille, acquiert, par son zèle en la circonstance,

l’estime de la Maçonnerie et le mépris des honnêtes gens qui

n’attendaient qu’une occasion de le lui manifester.

Voici le 14 juillet, fête de Marianne-des-Athées. Comme de coutume, il y

a au programme une revue de la garnison: 12e cuirassiers, 2e

d’artillerie-pontonniers, un régiment de ligne, dont je ne me rappelle

pas le numéro, une compagnie de remonte, des tringlots.

Le général commandant la subdivision étant indisposé, notre colonel, M.

de Bouligny, le plus ancien en grade, le remplace.

Sur l’esplanade, entre le Mail et le faubourg Saint-Michel, on a élevé

une tribune où, vis-à-vis des troupes alignées, Jabouille se pavane,

entouré de Compagnons de la Truelle, d’agents électoraux et d’un choix

de mastroquets, soutiens indispensables de la démocratie. Leurs épouses

et leur progéniture les accompagnent.

Mais, pour marquer son blâme des mesures prises contre les

congrégations, la société catholique d’Angers, importante par le nombre

et l’influence, n’est pas venue.

Je ne sais si M. de Bouligny a prémédité de s’unir à cette protestation

et s’il s’est concerté à cet effet avec les autres chefs de corps.

Toujours est-il que, sur son ordre, le défilé de l’infanterie s’exécute

sans musique et au seul roulement des tambours. Notre tour approche

quand Jabouille--qui devine de quoi il retourne--délègue à notre colonel

un quelconque attaché pour le prier de nous faire passer devant lui au

trot et en musique, comme les années précédentes.

Mais M. de Bouligny, colosse d’un mètre quatre-vingt-quinze en hauteur,

large à proportion et campé sur un cheval lui-même gigantesque, aplatit

d’un regard écrasant le chétif envoyé du préfet. Et, d’une voix de

tonnerre, il répond:--Mes chevaux sont fatigués; le régiment défilera au

pas...

Puis il appelle le trompette-major et lui commande de faire souffler à

sa fanfare le morceau le plus lugubre de son répertoire.

C’est donc, à une allure d’enterrement et au son d’une marche funèbre

que nous défilons. Plus encore, au lieu de tourner la face vers

l’autorité civile, ainsi que le prescrit le règlement, chacun de nos

officiers baisse le nez jusque sur le garrot de son cheval, tandis que

la crinière de son casque, ramenée en avant, s’éparpille sur sa cuirasse

comme une chevelure éplorée.

Sur l’estrade, Jabouille se démène; il échange avec ses acolytes des

propos irrités. M. de Bouligny n’a pas même l’air de s’en apercevoir. La

revue terminée, négligeant de saluer le préfet, il prend la tête du

régiment et le conduit au quartier sans paraître se douter qu’il vient

de léser gravement la majesté du régime.

Pour nous soldats, tenus à l’écart de la politique, ce que nous

distinguons de plus attrayant dans cette manifestation, c’est qu’elle

nous épargna de la poussière et que, grâce à la brièveté de la

cérémonie, nous pourrons prendre du loisir une heure plus tôt. Ce

pourquoi nous bénissons M. de Bouligny.

Quant aux chevaux--reposés comme par miracle--le lendemain matin, ils

manœuvrent jusqu’à midi, aux allures les plus rapides, devant le

général-inspecteur, survenu à l’improviste, suivant son habitude.

Les feuilles locales ne font à l’incident que des allusions

détournées--sourdement approbatives dans le journal conservateur,

fielleuses, comme il sied, dans le papier que subventionne la

Maçonnerie.

Jabouille s’est-il plaint au ministère? Il se pourrait, car, de

plusieurs jours, nous n’avons pas vu le colonel. Ce qui donne à supposer

qu’on lui a infusé des arrêts. Mais nos officiers gardant un mutisme

total sur ce point--du moins en notre présence--nous ne pouvons former

que des conjectures.

* * * * *

Peut-être que, lorsqu’ils voient un régiment de cavalerie évoluer à

toutes les allures en gardant un alignement irréprochable et modifier

ses formations avec une régularité parfaite, certains «civils» sont

enclins à se figurer que ces mouvements s’opèrent d’une façon toute

naturelle ou comme par inspiration.

Or, il n’en va pas ainsi. Pour obtenir cette aisance et cette précision,

il a été nécessaire d’éduquer lentement les chevaux aussi bien que les

recrues.

Pour ceux-là comme pour ceux-ci, besoin fut de procéder à un travail

minutieux.

Les jeunes chevaux, arrivant du dépôt de remonte, ne savent obéir ni aux

quatre rênes de la bride, ni aux pressions variées des jambes de celui

qui les enfourche. Il y en a de rétifs; il y en a de chatouilleux qui ne

supportent la selle qu’après de vives défenses. Il y en a de patauds à

qui l’on doit faire répéter cent fois le même exercice avant qu’ils

parviennent à le comprendre. Tous ont une tendance à se dérober, si on

les amène devant un obstacle. Chacun d’entre eux marche au pas, trotte

ou galope selon son caprice ou ses aptitudes.

Il faut donc leur apprendre une foule de choses. Par exemple, à rester

immobile quand le cavalier se hausse sur l’étrier, à ne pas s’affoler

quand on met le sabre à la main, ni quand la lame miroitante passe tout

près de leurs yeux ou siffle à leurs oreilles; à entendre sans broncher

les sonneries de trompettes ou les coups de feu; surtout à discipliner

leur fougue de façon à acquérir tous le même pas, tous le même trot,

tous le même galop.

Faire des jeunes chevaux, maladroits de leurs membres, raides

d’encolure, aussi peu dégourdis que des campagnards à la ville, de

bonnes montures de campagne, c’est un labeur qui demande de la patience

et de l’ingéniosité. C’est le dressage.

Au 12e cuirassiers, les chevaux de dressage des cinq escadrons étaient

réunis en une _reprise_--terme technique--commandée par un officier,

deux brigadiers, un sous-officier et comprenant de quinze à vingt hommes

choisis parmi les cavaliers les plus alertes et les plus intelligents.

Je fus désigné pour diriger l’équipe sous le lieutenant de Gastines, qui

était considéré, non sans raison, comme le plus habile écuyer du

régiment. J’ai passé dans cet emploi mes deux dernières années de

service.

Tantôt en groupe, au manège ou sur le terrain, tantôt isolément sur les

routes, nous étions en selle six à sept heures par jour. Chacun des

gradés avait deux chevaux à dresser. Comme c’était une besogne

absorbante, nous étions dispensés de nous occuper de notre peloton et

nous ne prenions ni garde ni semaine. En outre, on nous octroyait

quelques privilèges: celui de monter notre cheval d’armes le dimanche et

les jours de fête pour aller en promenade où bon nous semblait, celui de

n’assister qu’aux manœuvres de régiment. Enfin nous jouissions de la

permission permanente de minuit.

Ces avantages étaient équitables. En effet, nous avions la

responsabilité de _la reprise_ et, de plus, montant les chevaux les plus

difficiles, nous risquions parfois notre peau. Même avec les bêtes d’un

caractère docile, tout danger n’était pas aboli. Par exemple, au saut

d’obstacles, il y avait encore assez souvent des membres rompus et des

têtes meurtries. Moi-même, j’y fis de fortes culbutes, mais sans autre

dommage que quelques contusions.

Une fois, pourtant, j’ai vu la mort de près.

Je dressais la jument _Idole_, bête magnifique et sauteuse hors ligne.

Il y avait sur le terrain une série d’obstacles: douves, haies,

barrières et enfin le plus scabreux de tous, celui qu’on appelle _la

banquette irlandaise_. Voici en quoi il consiste: un fossé profond et

plein d’eau puis, tout contre, un remblai que domine une plateforme

juste de la longueur d’un cheval, puis un talus à pic qui dévale sur un

autre fossé plein d’eau également.

Il faut que d’un élan unique le cheval franchisse le premier fossé,

retombe droit sur la plate-forme, puis franchisse le second fossé.

On se rend compte du péril: un faux-mouvement du cavalier, une

hésitation du cheval--c’est la chute.

Cette après-midi-là, le temps n’était nullement favorable aux exercices

de sauts d’obstacles. Il avait plu toute la nuit précédente et encore le

matin. La terre en restait détrempée. Venu seul avec ma jument, je me

contentai de lui faire exécuter des figures de haute-école aux endroits

où il y avait le moins de boue.

Survient M. de Gastines, accompagné d’un officier étranger--un Russe, si

j’ai bonne mémoire--depuis quelques semaines en subsistance au régiment.

M. de Gastines me fait signe d’approcher et détaille avec complaisance à

son interlocuteur les belles qualités d’_Idole_.

--Je regrette, conclut-il, que le terrain soit trop glissant; nous

aurions fait sauter les obstacles à cette bête... Elle n’y a pas de

rivale.

La maison en ordre · 第 14 / 36 题