LXIV

Sqwal tenait bon. Il en était à son quatrième ou cinquième verre de gin

et, à part une coloration plus vive des pommettes, un débit plus

précipité de la parole, plus fréquemment entrecoupé de ses sinistres:

ah! ah! ah! le chavirement de l’ivresse semblait encore loin.

Farquard avait essayé vainement, à deux ou trois reprises, de le faire

dérailler, en lui disant des choses comme: «Tout de même, voyons,

Monsieur Sqwal,--un gamin qui ne veut rien faire... vous ne croyez pas

qu’avec une bonne taloche?...»

--Une taloche, Monsieur Farquard? répondait Sqwal. Pourquoi une taloche?

Il y a tant de façons de se faire comprendre de ces bambins! Vaut-il pas

mieux se faire aimer? C’est par le cœur qu’on arrive à leurs petits

cerveaux...

Farquard regardait avec inquiétude et dépit sa bouteille de gin qui se

vidait sans résultat. Tout à coup, j’entendis les grelots des chiens, la

voix de Patrice,--et j’allais me lever, brusquer les choses, quand,

juste à ce moment, subitement, la chose se fit. Sqwal se laissa glisser

dans l’ivresse.

D’abord ce fut son rire... ah! ah! ah! ah!... un rire qui n’avait plus

rien d’humain et se prolongeait pendant quinze, vingt secondes, et,

soudain, couic!... s’arrêtait net, comme cassé. Alors Sqwal, avec le

plus grand sérieux, une espèce d’effarement, nous regardait et disait:

«Nervosisme!»

Puis il se prit pour Farquard d’une sorte de débordante amitié et il se

mit à le tutoyer:

--Far...quard!... disait-il dans un hoquet, tu es un type plein de

cœur... et... heu!... où donc que je t’ai déjà vu? Tu n’étais pas en 22

à Lowestoft? L’histoire des sacs? Tu te rappelles?

--Sqwal! Sacré Sqwal! répondait Farquard, en lui tapant dans le dos.

Vieux Sqwal de mon âme! Je te retrouve!

--Oui... oh!... copains!... copains comme pipe et gueule!...

Puis se penchant confidentiellement à l’oreille de Farquard:

--Seulement tu es ce que j’appellerai une vieille carne de cochon: tu

m’as fait boire là un tord-boyaux insidieux...

--Ça? Il n’y a pas plus brave gin et plus honnête!

Il y eut un moment de silence. Sqwal avait posé sa tête sur l’épaule de

Farquard et nous crûmes qu’il allait s’endormir. Mais il se redressa et

d’une voix coupée d’éclats de rire plus stridents que jamais et de

sombres éructations:

--Farquard, dit-il, j’avais un canard, dans le temps, quand je n’étais

encore qu’un gamin... Un canard... Cloc! cloc!... ah! ah!... Il

s’appelait... Je lui avais foutu un nom... Quel nom? Mystère!... et

bref, un jour--j’aime la Science, tu sais... la Science!... Ne t’avise

surtout pas de blaguer la Science!... C’est sacré!... Un jour, j’ai fait

avec ce canard une expérience positive et scientifique... ah! ah! ah!...

j’ai mis du grain sur une pierre... Alors le canard a fait ce que tu

aurais fait toi-même: il est venu pour happer ce grain... Moi,

scientifiquement, j’ai pris une hache et... ah! ah!... je lui ai coupé

le cou... Pan!... Chose très curieuse et qui démontre péremptoirement

l’utilité des expériences scientifiques, le canard, mon vieux, a

continué de marcher. Il a fait trois fois le tour de la cour... Après

quoi j’ai recommencé l’expérience avec le chien. Ça n’a rien donné... Le

chien est un animal au-dessous de tout quand on lui retire la tête... A

noter, hein?

--Voilà Sqwal! fit Farquard, en me regardant.

Puis se tournant vers le maître d’école:

--Sqwal! Sqwal! dit-il. Tu as dû en faire quand tu étais petit!

--Eh! dit l’autre. J’ai... Je me suis payé quelques bonnes rigolades

scientifiques...

--Bravo! Il faut ça! Jeunesse n’a qu’un temps! s’écria joyeusement

Farquard. Mais écoute bien ce que je vais te dire... Écoute bien,

Sqwal!... Ce que tu as fait n’est rien à côté de ce que j’ai fait.

J’étais un gosse épouvantable...

--Ah?... Eh?... fit Sqwal.

--Je ne rêvais que sang et meurtre. Personne... tu m’entends? ouvre tes

oreilles, vieux!... personne n’a jamais pu me dompter...

Sqwal eut l’air de réfléchir une seconde.

--Parce qu’on ne savait pas, dit-il, dans un hoquet.

--Ah! Ah!... rien à faire!... reprit Farquard. J’ai eu des maîtres qui

s’y sont usé la santé. Il y en a un qui est devenu fou...

--Des blagues! fit Sqwal. Quand on veut dresser un gosse on le dresse.

Tu as toute la supériorité de ta force... Un gosse n’est pas de

taille...

--Vieux Sqwal! Vieux Sqwal! dit Farquard en ayant l’air de le menacer

gentiment du doigt. C’est des choses qu’on dit pour briller dans la

conversation. C’est des mots... De simples mots... Mais j’aurais voulu

te voir en face de Daniel Farquard, dit Dany. Qu’est-ce que tu aurais

fait?

--D’abord, répondit Sqwal, dans les yeux de qui une flamme s’alluma,

d’abord, je t’aurais fait crier de faim, mon garçon. La faim est une

très bonne chose... Je vois très bien mon Dany dans le gentil bureau de

M. Sqwal... «Tu veux manger, Dany?... A genoux!... A plat ventre, petit

Dany!... Non? On ne veut pas?... On a son petit orgueil?... Respectons

ledit petit orgueil!... On mangera demain ou après-demain...» J’en ai eu

un,--une abominable petite tête... Une barre de fer!... Je l’ai eu

pourtant... Je les ai eus tous... Je le faisais jeûner un jour, deux

jours... Je lui faisais passer les gamelles sous le nez... comme

ceci,--tout doucement... Je collais une feuille de papier sur le morceau

de viande, tu saisis?... pour que ça s’imprègne bien de son odeur... et

comme ceci... sous le nez!... sous le nez!... passez!... houp!... A la

fin, Corsham... il s’appelait Corsham... il est tombé, évanoui... Ah!

Ah!...

--Je crois, dit Farquard qui avait pâli, que tu ne m’aurais pas eu par

la faim. Je serais plutôt crevé.

--Alors, fit Sqwal, j’aurais pris mon petit Dany, je l’aurais planté

dans un coin de mon bureau, les bras en l’air, une ampoule électrique de

cinquante bougies, nue, devant les yeux. J’aurais dit à Dany: «Petit

Dany, il faut garder tes bras en l’air et tes yeux ouverts, grands

ouverts. Chaque fois que tu baisseras les mains ou que tu fermeras les

yeux, je te taperai, avec cette règle, sur les mains ou sur la tête.» Au

bout d’un moment, Dany aurait senti au-dessus de lui un poids de cent

livres et tout le sang du corps lui serait venu aux yeux. J’en ai eu de

cette façon-là deux ou trois qui étaient de petits bavards

incorrigibles.

Farquard avait baissé la tête. Il ne disait plus rien.

--Puis, dit Sqwal, continuant, et comme s’il se fût raconté cela à

lui-même... Puis il y a l’écureuil. L’écureuil a ceci de bon qu’il ne

laisse aucune trace.

Il éclata de son rire glacial.

--J’ai vu un enfant faire l’écureuil, dis-je à Farquard. C’est une chose

abominable.

--Oui, répondit Farquard. Il y a un homme qui s’appelle Greenhalgh, dont

le petit garçon était paralysé d’un côté, incapable de se tenir sur son

pied droit, de se servir de son bras droit. Sqwal lui a fait faire

l’écureuil toute une soirée. C’était atroce parce que le petit ne

pouvait se retenir, tombait de tout son poids, comme une pauvre chose

brisée...

Sqwal continuait son monologue: «Sanction et réparation!... Là où il y a

faute il y a nécessairement châtiment... Ah! Dany!... On ne connaissait

pas M. Sqwal, petit Dany!... A genoux!... Veux-tu te jeter par terre,

Dany!... Comme une bête!... Comme une petite bête!...»

La porte s’ouvrit. Patrice entra.

--Les chiens s’impatientent, dit-il.

--Une minute, dit Farquard, qui sembla s’ébrouer comme au sortir d’un

cauchemar. Voulez-vous avoir l’obligeance de rester devant la porte.

Empêchez d’entrer qui que ce soit. Je vais avoir une explication avec

monsieur.

Patrice sortit.

Marion des neiges · 第 63 / 71 题