Sqwal tenait bon. Il en était à son quatrième ou cinquième verre de gin
et, à part une coloration plus vive des pommettes, un débit plus
précipité de la parole, plus fréquemment entrecoupé de ses sinistres:
ah! ah! ah! le chavirement de l’ivresse semblait encore loin.
Farquard avait essayé vainement, à deux ou trois reprises, de le faire
dérailler, en lui disant des choses comme: «Tout de même, voyons,
Monsieur Sqwal,--un gamin qui ne veut rien faire... vous ne croyez pas
qu’avec une bonne taloche?...»
--Une taloche, Monsieur Farquard? répondait Sqwal. Pourquoi une taloche?
Il y a tant de façons de se faire comprendre de ces bambins! Vaut-il pas
mieux se faire aimer? C’est par le cœur qu’on arrive à leurs petits
cerveaux...
Farquard regardait avec inquiétude et dépit sa bouteille de gin qui se
vidait sans résultat. Tout à coup, j’entendis les grelots des chiens, la
voix de Patrice,--et j’allais me lever, brusquer les choses, quand,
juste à ce moment, subitement, la chose se fit. Sqwal se laissa glisser
dans l’ivresse.
D’abord ce fut son rire... ah! ah! ah! ah!... un rire qui n’avait plus
rien d’humain et se prolongeait pendant quinze, vingt secondes, et,
soudain, couic!... s’arrêtait net, comme cassé. Alors Sqwal, avec le
plus grand sérieux, une espèce d’effarement, nous regardait et disait:
«Nervosisme!»
Puis il se prit pour Farquard d’une sorte de débordante amitié et il se
mit à le tutoyer:
--Far...quard!... disait-il dans un hoquet, tu es un type plein de
cœur... et... heu!... où donc que je t’ai déjà vu? Tu n’étais pas en 22
à Lowestoft? L’histoire des sacs? Tu te rappelles?
--Sqwal! Sacré Sqwal! répondait Farquard, en lui tapant dans le dos.
Vieux Sqwal de mon âme! Je te retrouve!
--Oui... oh!... copains!... copains comme pipe et gueule!...
Puis se penchant confidentiellement à l’oreille de Farquard:
--Seulement tu es ce que j’appellerai une vieille carne de cochon: tu
m’as fait boire là un tord-boyaux insidieux...
--Ça? Il n’y a pas plus brave gin et plus honnête!
Il y eut un moment de silence. Sqwal avait posé sa tête sur l’épaule de
Farquard et nous crûmes qu’il allait s’endormir. Mais il se redressa et
d’une voix coupée d’éclats de rire plus stridents que jamais et de
sombres éructations:
--Farquard, dit-il, j’avais un canard, dans le temps, quand je n’étais
encore qu’un gamin... Un canard... Cloc! cloc!... ah! ah!... Il
s’appelait... Je lui avais foutu un nom... Quel nom? Mystère!... et
bref, un jour--j’aime la Science, tu sais... la Science!... Ne t’avise
surtout pas de blaguer la Science!... C’est sacré!... Un jour, j’ai fait
avec ce canard une expérience positive et scientifique... ah! ah! ah!...
j’ai mis du grain sur une pierre... Alors le canard a fait ce que tu
aurais fait toi-même: il est venu pour happer ce grain... Moi,
scientifiquement, j’ai pris une hache et... ah! ah!... je lui ai coupé
le cou... Pan!... Chose très curieuse et qui démontre péremptoirement
l’utilité des expériences scientifiques, le canard, mon vieux, a
continué de marcher. Il a fait trois fois le tour de la cour... Après
quoi j’ai recommencé l’expérience avec le chien. Ça n’a rien donné... Le
chien est un animal au-dessous de tout quand on lui retire la tête... A
noter, hein?
--Voilà Sqwal! fit Farquard, en me regardant.
Puis se tournant vers le maître d’école:
--Sqwal! Sqwal! dit-il. Tu as dû en faire quand tu étais petit!
--Eh! dit l’autre. J’ai... Je me suis payé quelques bonnes rigolades
scientifiques...
--Bravo! Il faut ça! Jeunesse n’a qu’un temps! s’écria joyeusement
Farquard. Mais écoute bien ce que je vais te dire... Écoute bien,
Sqwal!... Ce que tu as fait n’est rien à côté de ce que j’ai fait.
J’étais un gosse épouvantable...
--Ah?... Eh?... fit Sqwal.
--Je ne rêvais que sang et meurtre. Personne... tu m’entends? ouvre tes
oreilles, vieux!... personne n’a jamais pu me dompter...
Sqwal eut l’air de réfléchir une seconde.
--Parce qu’on ne savait pas, dit-il, dans un hoquet.
--Ah! Ah!... rien à faire!... reprit Farquard. J’ai eu des maîtres qui
s’y sont usé la santé. Il y en a un qui est devenu fou...
--Des blagues! fit Sqwal. Quand on veut dresser un gosse on le dresse.
Tu as toute la supériorité de ta force... Un gosse n’est pas de
taille...
--Vieux Sqwal! Vieux Sqwal! dit Farquard en ayant l’air de le menacer
gentiment du doigt. C’est des choses qu’on dit pour briller dans la
conversation. C’est des mots... De simples mots... Mais j’aurais voulu
te voir en face de Daniel Farquard, dit Dany. Qu’est-ce que tu aurais
fait?
--D’abord, répondit Sqwal, dans les yeux de qui une flamme s’alluma,
d’abord, je t’aurais fait crier de faim, mon garçon. La faim est une
très bonne chose... Je vois très bien mon Dany dans le gentil bureau de
M. Sqwal... «Tu veux manger, Dany?... A genoux!... A plat ventre, petit
Dany!... Non? On ne veut pas?... On a son petit orgueil?... Respectons
ledit petit orgueil!... On mangera demain ou après-demain...» J’en ai eu
un,--une abominable petite tête... Une barre de fer!... Je l’ai eu
pourtant... Je les ai eus tous... Je le faisais jeûner un jour, deux
jours... Je lui faisais passer les gamelles sous le nez... comme
ceci,--tout doucement... Je collais une feuille de papier sur le morceau
de viande, tu saisis?... pour que ça s’imprègne bien de son odeur... et
comme ceci... sous le nez!... sous le nez!... passez!... houp!... A la
fin, Corsham... il s’appelait Corsham... il est tombé, évanoui... Ah!
Ah!...
--Je crois, dit Farquard qui avait pâli, que tu ne m’aurais pas eu par
la faim. Je serais plutôt crevé.
--Alors, fit Sqwal, j’aurais pris mon petit Dany, je l’aurais planté
dans un coin de mon bureau, les bras en l’air, une ampoule électrique de
cinquante bougies, nue, devant les yeux. J’aurais dit à Dany: «Petit
Dany, il faut garder tes bras en l’air et tes yeux ouverts, grands
ouverts. Chaque fois que tu baisseras les mains ou que tu fermeras les
yeux, je te taperai, avec cette règle, sur les mains ou sur la tête.» Au
bout d’un moment, Dany aurait senti au-dessus de lui un poids de cent
livres et tout le sang du corps lui serait venu aux yeux. J’en ai eu de
cette façon-là deux ou trois qui étaient de petits bavards
incorrigibles.
Farquard avait baissé la tête. Il ne disait plus rien.
--Puis, dit Sqwal, continuant, et comme s’il se fût raconté cela à
lui-même... Puis il y a l’écureuil. L’écureuil a ceci de bon qu’il ne
laisse aucune trace.
Il éclata de son rire glacial.
--J’ai vu un enfant faire l’écureuil, dis-je à Farquard. C’est une chose
abominable.
--Oui, répondit Farquard. Il y a un homme qui s’appelle Greenhalgh, dont
le petit garçon était paralysé d’un côté, incapable de se tenir sur son
pied droit, de se servir de son bras droit. Sqwal lui a fait faire
l’écureuil toute une soirée. C’était atroce parce que le petit ne
pouvait se retenir, tombait de tout son poids, comme une pauvre chose
brisée...
Sqwal continuait son monologue: «Sanction et réparation!... Là où il y a
faute il y a nécessairement châtiment... Ah! Dany!... On ne connaissait
pas M. Sqwal, petit Dany!... A genoux!... Veux-tu te jeter par terre,
Dany!... Comme une bête!... Comme une petite bête!...»
La porte s’ouvrit. Patrice entra.
--Les chiens s’impatientent, dit-il.
--Une minute, dit Farquard, qui sembla s’ébrouer comme au sortir d’un
cauchemar. Voulez-vous avoir l’obligeance de rester devant la porte.
Empêchez d’entrer qui que ce soit. Je vais avoir une explication avec
monsieur.
Patrice sortit.