--Ah! bonjour, monsieur Farquard, dit Sqwal, en éclatant d’une sorte de
rire de cheval qui s’ébroue. Comment va notre petit bambin? Je ne l’ai
pas vu depuis deux ou trois jours...
--Il est un petit peu souffrant, fit l’autre. Je me demande si ce n’est
pas la croissance...
--C’est très probablement la croissance, dit Sqwal, et, si j’ai un
conseil à vous donner, monsieur Farquard: méfiez-vous. C’est un cap que
nos garçonnets doublent parfois assez difficilement. Dans ces cas-là je
ne saurais trop recommander les fortifiants...
--Ah!... dit Farquard, qui jouait admirablement les idiots, je suis
content de vous l’entendre dire, monsieur Sqwal. Voilà un mois que je me
tue à le répéter à ma femme: «Jane, ce garçon a besoin de fortifiant!»
Mais essayez donc d’avoir une conversation sérieuse avec une femme!
--Ah! Ah! Ah! pouffa Sqwal, et les vitres en tintèrent... Il ne faut pas
dire du mal de votre femme, monsieur Farquard. C’est une femme dont j’ai
pu apprécier à différentes reprises les solides qualités de bon sens et
le cœur excellent. D’ailleurs elle a ceci pour elle qu’elle aime les
marmots; or, voyez-vous, monsieur Farquard, quand on a devant soi
quelqu’un qui comprend les enfants, qui s’attache à faire leur bonheur,
et, retenez bien ceci, je vous prie, à les rendre meilleurs, j’estime
qu’il faut passer sur tout le reste...
--Bien dit! s’écria Farquard. Voilà qui est fortement pensé et joliment
exprimé! Monsieur Sqwal,--asseyez-vous donc... Nous allons boire quelque
chose.
Sqwal fit un geste de la main et éclata de rire:
--Jamais d’alcool!
--Ah! monsieur! dit Farquard d’une voix triste et fâchée, je croirai, si
vous me refusez ça, que vous avez honte de trinquer avec un pauvre
diable comme moi!
--Mais, monsieur Farquard... disait l’autre, en se défendant...
--Allons! Allons! l’interrompit Farquard. Monsieur Sqwal, vous m’avez
pris mon gamin; vous êtes en train d’en faire un homme... Puisque
l’occasion s’offre à moi de vous en remercier, vous ne m’empêcherez pas
de la saisir...
Sqwal, ravi au fond et qui ne cessait de faire: ah!... ah!... ah!...
Sqwal s’inclinait.
--Patron! cria Farquard. On va passer dans la petite pièce du fond. On
sera plus tranquilles pour causer...
Nous passâmes dans une espèce de salon qui n’était séparé de la salle
commune que par une porte vitrée. C’était un réduit grand à peu près
comme un placard. Deux ou trois tables. Des chaises. Une banquette de
cuir. Il y avait au mur une gravure en couleur représentant «Bolivar
abdiquant». Sqwal, de tout son grand corps disloqué, se laissa tomber
sur la banquette de cuir; Farquard s’assit en face de lui, et, quant à
moi, pour ne rien perdre de ce qui allait se passer, je m’assis entre
eux deux, au bout de la table.
Le patron avait apporté trois verres et il s’apprêtait à nous y verser
la dose habituelle de gin. Mais Farquard lui posa la main sur le bras:
--Laissez ça, dit-il. Je ferai le service moi-même.
Nous restâmes seuls.
--Eh bien! Monsieur Sqwal, dit Farquard, les choses vont-elles comme
vous voulez?
Il remplissait le verre du maître d’école.
--Monsieur Farquard, répondit Sqwal, vous me posez la question
franchement; je vous répondrai avec non moins de franchise. Les choses
ne vont pas comme je veux. En ce sens que les journées sont trop courtes
et que je ne puis venir à bout de ma tâche. Vous me croirez si vous
voulez, Monsieur Farquard: il y a des moments où je suis en train de
réfléchir à un problème de pédagogie, de sociologie... tout à coup la
tête se met à me tourner sur les épaules et Mme Sqwal en est réduite à
me poser des compresses d’eau glacée sur les tempes et sur le front.
--J’ai idée, en effet, dit Farquard très sérieusement, que la pédagogie
est un rude métier. Je me demande comment vous pouvez faire pour vous y
reconnaître au milieu de tous ces gosses dont pas un naturellement ne
doit ressembler à l’autre... A votre santé, Monsieur Sqwal! A la santé
de Mme Sqwal et à la santé aussi de votre... ah! comment appeler ça?...
de votre sacerdoce?...
--De mon apostolat, dit Sqwal. Nous sommes en quelque sorte des apôtres
laïques. Il ne faut entrer dans l’enseignement que quand on est prêt à
se dévouer corps et âme pour ces bambins. Il m’arrive de réveiller Mme
Sqwal la nuit et de lui dire: «Chère amie, avez-vous songé à donner son
cachet de quinine au petit Chappelow?» ou encore: «Chère amie, qu’est-ce
que vous pensez de la phonomimie?»
Il but une lampée d’alcool.
--Si encore vous étiez toujours récompensé de vos efforts! dit Farquard.
--Qu’entendez-vous par là? demanda Sqwal.
--Je veux dire tout simplement, Monsieur Sqwal, que, dans vos petits
élèves ou leurs parents, vous devez bien souvent rencontrer des ingrats?
--Cher monsieur, je dois dire que voilà le dernier de mes soucis. Il ne
faut chercher de récompense que dans la satisfaction du devoir accompli.
Les remerciements? La reconnaissance? Ni Mme Sqwal ni moi nous ne nous
sommes jamais préoccupés de ça...
--Parce que vous êtes de rudement braves gens! dit Farquard. Vous êtes
de ces gens comme il faudrait qu’il y en ait davantage... Pas vrai?
fit-il en se tournant vers moi.
--J’ai vraiment plaisir à entendre M. Sqwal parler de cette façon-là!
dis-je d’un ton cordial et brusque.
--Ah! Ah! Ah! ricana le pédagogue.
Je lui tendis par-dessus la table une main grande ouverte:
--Bravo! Je voudrais avoir quinze gosses pour vous les donner, Monsieur
Sqwal!
Il se laissa prendre la main. Je la lui serrai avec effusion.
--Tenez!... fit Sqwal,--nous parlions de gratitude... Un jour,--il y a
de cela quelques années,--une mère m’amène un jeune garçon dont elle ne
pouvait rien faire. Le gamin était arrivé à onze ans sans savoir son
alphabet... J’examine l’enfant. Il était porteur d’une lourde hérédité
pathologique et mentale. La voûte du palais nettement ogivale.
Onychophage. Kleptomane. Pratiques solitaires.
--Fichtre! siffla Farquard.
--Je dis à la mère: «C’est un sauvetage à tenter. J’y laisserai
peut-être ma peau mais l’affaire m’intéresse: je veux bien
essayer.»--«Merci! Merci! balbutiait-elle. Vous êtes mon sauveur!»
--Un peu de gin? monsieur Sqwal, dit Farquard.
--Eh! dit Sqwal en tendant son verre. Il est sympathique... Sec mais
sympathique... eh bien! j’en reviens à mon histoire: deux ans ne
s’étaient pas écoulés que le sauvetage était opéré. Le jeune homme
lisait couramment, écrivait, d’une écriture gauche encore mais lisible,
possédait son addition, sa soustraction,--et nous avions commencé à
aborder la multiplication, quand il mourut, d’une méningite. C’est ici
que la chose se corse... Je m’attendais à ce que la mère vînt me
remercier de ce que j’avais fait pour son malheureux garçon. Or, en fait
de remerciements, je reçus de cette femme une lettre où il n’y avait que
ce mot: «Bandit!» Signé: «Margaret Wheeler.»
Il but une gorgée de gin et ricana de nouveau:
--Il m’est assez souvent arrivé d’avoir à débrouiller de petits
problèmes psychologiques, dit-il. Cette fois je dois avouer humblement
que je n’ai pas compris. Il me paraît évident que cette femme m’en
voulait... Pourquoi m’en voulait-elle? Vous m’obligeriez infiniment en
m’éclairant sur ce point...