Nous allâmes d’abord, pour commencer notre vie de noce, dans un bar qui
s’appelle le Deux-et-Un et qui passe, à Aklansas, pour être un bar chic.
Effectivement c’est presque propre. Le patron était un Japonais nommé
Ichiharagun qui avait ceci de spécial qu’il n’ouvrait jamais le bec. Il
était vêtu d’une veste approximativement blanche et réussissait assez
bien les cocktails.
--Donne-nous du sec pour nous mettre en train! dis-je en entrant.
Le Japonais répondit par un pâle sourire et déposa devant nous deux
bouteilles pleines d’un liquide verdâtre. Nous n’en avions pas bu trois
verres que déjà nous étions gris. A ce moment une idée me vint. Je me
rappelai cette maison pour buveurs d’eau où m’avait emmené ce pauvre
Coulombier. Je donnai un coup de poing sur la table et dis à Patrice:
--Écoutez! Je connais un endroit où il serait assez plaisant de flanquer
tout cul par-dessus tête!
Je l’entraînai.
Nous n’étions plus guère déjà dans notre assiette et les maisons
commençaient à tourner autour de nous; il nous fallut plus d’une heure
pour faire le chemin. Patrice était encore plus ému que moi. De temps en
temps, quand il voyait que j’étais à la veille de faire une
excentricité, il essayait de me retenir, en geignant:
--Non, James! Ne faites pas ça! Vous allez vous attirer des ennuis!
Puis, soudain, se mettant à rire d’un rire fou, il sortait son revolver,
le brandissait en criant:
--Damné cochon de Japonais! Que je retrouve ce vilain singe-là! Je lui
mangerai le foie, James! Aussi vrai que j’ai mon compte en banque!
Est-il permis d’arranger de la sorte de dignes gentlemen qui ne
demandent qu’à se retremper dans les eaux de la civilisation!
J’aperçus enfin la petite maison de bois et les petits coquillages roses
qui perçaient la neige du jardin. J’ouvris la barrière d’un coup de
pied; nous traversâmes le jardin en titubant... Je ne sais qui de nous
deux poussa la porte et nous entrâmes. Je les reconnus. C’étaient les
mêmes,--les mêmes vieux enfants dociles et sages, assouplis, énervés.
--Malheureux! leur criai-je. Est-ce que vous n’avez pas honte! Vous
n’êtes pas dignes de porter des culottes! A quoi sert qu’il y ait la
vie, l’amour, les femmes? Vous êtes un tas de moules et je vous crache
mon mépris!
Ils nous regardaient, ahuris. Jamais je n’avais vu des yeux béant d’une
telle stupeur et d’un tel émoi craintif,--d’un émoi d’enfant...
--Holà! repris-je. Levez-vous, bande de veaux pâles! Cent dollars à
celui d’entre vous qui voudra se saouler! L’alcool! L’alcool, vieilles
brutes confites! Voilà pour vous le salut!
--Cent dollars! Cent dollars! cria Patrice en agitant une liasse de
billets.
--Mon Dieu! Mon Dieu! fit l’un des buveurs d’eau, un grand diable à
barbe blanche, avec des sourcils qui s’avançaient au-dessus des yeux
comme des toits couverts de neige. Mon Dieu! Que va-t-il se passer!
Ses lèvres tremblaient et elles étaient devenues toutes blanches.
La porte du fond s’ouvrit. La «mère» entra.
--Vous voilà? lui dis-je. Vous voilà, vieille ensorceleuse!
--Que venez-vous faire ici? me demanda-t-elle.
--Vous dire que je regrette bien que vous ne soyez pas un homme: je vous
cognerais volontiers sur le museau!
Sortant mon revolver de l’étui, je le brandis dans la direction du
portrait de Tolstoï, tirai... et boum!... ce fut, dans la petite cage de
bois, comme un bruit de tonnerre. Deux ou trois des buveurs d’eau
s’étaient jetés sous la table; ils geignaient et bégayaient de vagues
choses... L’un d’eux, le diable emporte cette caricature d’homme!
s’était jeté à genoux sur le parquet, et, mains jointes, m’implorait:
--Pitié! Pitié! disait-il d’une voix bouleversée.
--Sombre horreur! lui dis-je. Tu te mets à genoux devant un de tes
semblables! Qu’est-ce que tu as donc dans les veines!
La «mère» était devenue très pâle.
--Que voulez-vous? dit-elle. Que vous ai-je fait?
--A moi, rien, répondis-je. Mais vous assassinez ces pauvres diables.
Vous en faites des larves immondes. Au lieu d’en faire des hommes vous
en faites des grenouilles. Cette sinistre comédie a assez duré! Je veux
qu’ils boivent! Je veux qu’ils se saoulent!
--Mais qu’ils se saoulent! dit-elle. Je ne les retiens pas...
Puis, se tournant vers eux:
--Voici ces messieurs qui vous invitent à boire de l’alcool. Vous savez
que je n’ai jamais essayé de violenter vos consciences. Si le cœur vous
en dit...
L’un des buveurs d’eau dit d’une voix tremblante et stupide:
--Mais où faut-il aller? Nous sommes très bien ici. Nous avons une bonne
maman... N’est-il pas vrai, mes frères?
--Oui... oh! oui... répondirent les autres.
--Cent dollars! dit Patrice en agitant les billets.
--Qu’est-ce que c’est que cent dollars, fit le vieux qui s’était
agenouillé sur le parquet, qu’est-ce que c’est que cent, que mille
dollars à côté de la paix de l’âme?
Le malheureux, disant cela d’une voix benoîte, avait les yeux levés au
ciel, les mains croisées sur la poitrine.
--Ce qu’on peut faire d’un homme! dis-je en le regardant. Vieille
sorcière! Venez, venez, Patrice... Ce que je viens de voir là va me
flanquer le cauchemar pour le reste de mes nuits!
Patrice, avant de quitter ces lieux, voulut encore y aller d’un petit
discours. Tendant le poing dans la direction de la «mère» il lui dit ces
mots:
--Vous!... ah! vous... vieille chose galeuse!... si je vous tenais dans
la Prairie!...
Puis il se tut, eut l’air de réfléchir et, se tournant vers moi:
--Si je la scalpais, vieux James?
Je le pris par le bras et l’entraînai.
L
Il n’y a à Aklansas qu’une seule maison où l’on puisse vraiment jouer:
c’est le Cupido. Nous nous dirigeâmes sans plus attendre de ce côté:
nous avions hâte d’abord de nous soulager de nos dollars; nous portions
cela dans nos poches comme des lingots de plomb à la fois lourds et
brûlants..., et, en ce qui me concernait du moins, j’espérais aussi y
revoir la vieille danseuse aux mines de bébé, la pitoyable et stupide
Marjorie, par qui j’apprendrais peut-être quelque chose sur Marion...
Je ne m’étais pas trompé. Quand nous nous fûmes assis, Patrice et moi,
dans un coin de la salle, et que nous eûmes commandé nos deux gobelets
de gin, le premier visage que nous aperçûmes fut celui de cette vieille
toquée. Elle était plus flapie que jamais, les tendons du cou saillants,
la peau des joues pendante, et, surtout, les yeux qui semblaient lui
rentrer dans la tête et qu’entourait un funèbre cercle noirâtre... Le
triste spectacle! En grande toilette naturellement... Une robe noire
pailletée d’or et d’argent. La poitrine nue et le dos nu jusqu’aux
reins... On apercevait sous la peau jaune et flasque ce pauvre
squelette... Elle était assise à côté d’un grand jeune homme, blond,
rose, l’air un peu niais, qui jouait aux cartes avec le patron du
Cupido. Elle lui avait passé amoureusement ses gros bras autour du cou
et surveillait attentivement les cartes; à ses clignements d’yeux je
compris tout de suite qu’elle était de mèche avec le patron de Cupido
pour dévaliser le malheureux. Le patron avait une face bouffie de
graisse, luisante, je ne sais quoi d’immonde dans le teint, dans les
plis de la peau et dans ce regard d’acier qui filtrait entre les deux
paupières presque jointes. Il avait une petite moustache noire, taillée
en brosse, mal plantée, clairsemée, avec des taches blanches comme des
plaques de pelade; il fourrageait là-dedans avec de gros doigts aux
extrémités plates et carrées.
J’appelai la danseuse:
--Miss Marjorie!
Elle leva la tête et m’aperçut:
--Mais je vous connais! dit-elle d’une voix enrouée. Où est-ce que je
vous ai donc vu? Ah!... j’y suis... C’est vous qui alliez à l’or? Vous
voilà de retour?
--Venez ici que je vous parle! lui dis-je.
Elle me montra le jeu, les deux hommes:
--Tout à l’heure! fit-elle. Moi aussi j’ai à vous parler...
Alors Patrice et moi nous nous mîmes à boire. Il y avait à côté de
Patrice, sur le même banc, un homme d’une quarantaine d’années, avec des
cheveux d’un noir bleu, les joues creuses, les yeux brillants. La tête
appuyée contre le mur, semblant rêver, il regardait le plafond.
--Vous m’avez plutôt l’air de vous ennuyer! lui dis-je. Chagrins
d’amour? Voulez-vous jouer avec moi aux Trois Rois? Les cartes
guérissent de tout...
Il me répondit d’une voix sourde:
--Oui, mais vous ne me raflerez pas grand’chose. Je n’ai plus sur moi
que sept dollars et mon billet de chemin de fer. Je pars demain pour le
Sud. Tout m’a craqué entre les mains.
En dix minutes il nous gagna cent cinquante-cinq dollars. Il était fou
de joie. Il avala son verre d’eau-de-vie, se mit à fouiller dans ses
poches, brandit, entre le pouce et l’index, son billet de chemin de fer:
--Vous voyez ça? dit-il. Voilà ce que j’en fais!
Il le déchira en quatre, se leva, sortit en renversant les chaises.
La salle était grande, exactement carrée, très haute de plafond, avec, à
la hauteur d’un premier étage, une galerie circulaire; on accédait à
cette galerie par un petit escalier en colimaçon, placé dans un
angle,--un singulier petit escalier, frêle et vacillant, qui avait
toujours l’air de vouloir s’effondrer sous le poids des gens qui le
gravissaient ou le descendaient. Assis aux tables de la galerie, on
apercevait de vagues individus qui jouaient aux dés sans mot dire et
qui, très délicatement, quand ils voulaient boire, s’entraient dans la
bouche deux doigts énormes et en tiraient une chique volumineuse, qu’ils
posaient, avec beaucoup de précaution, sur l’appui de la balustrade.
En bas, il y avait peut-être une trentaine d’hommes, des chercheurs d’or
comme nous, des Indiens, deux ou trois Juifs, qui allaient de groupe en
groupe pour vendre leurs foulards, leurs paquets de tabac, leurs lacets
de chaussures... Tout cela fumait, buvait, sentait le cuir, la sueur...
Par moment, un chien, trempé par la neige du dehors, poussait la porte,
venait se secouer près du poêle et se chauffer. Alors le patron, sans un
mot, prenait un tabouret et le jetait à toute volée sur le chien, qui
déguerpissait en baissant les reins et en hurlant...