XLVIII

En arrivant à Aklansas nous allâmes d’abord chez Zarnitsky pour garer

les chiens et le traîneau. L’étrange bonhomme n’avait pas changé; il

était toujours aussi grimaçant et parcheminé.

Il me tendit la main comme si nous nous étions quittés la veille:

--Ça va? Je vous annonce que j’ai une femme... Elle est arrivée un

soir... D’où venais-tu, petite?

De derrière le comptoir, une jeune femme, qui pouvait avoir vingt ou

vingt-deux ans, répondit deux ou trois mots, dans une langue inconnue,

et, ceci dit, ses lèvres très rouges restèrent ouvertes sur ses dents

très blanches.

--Elle ne sait pas, dit Zarnitsky, avec un haussement d’épaules. Elle ne

sait jamais rien... Elle est amusante à regarder, n’est-ce pas? Elle me

fait penser à un Véronèse qu’il y avait à l’Ermitage... Je la crois

complètement idiote... Mais qu’est-ce que ça fait?

Il éclata d’un rire de pantin qui se disloque...

--Eh!... dit-il à la petite... Au fait comment t’appelles-tu?

Puis sans attendre la réponse:

--C’est vrai... Tu ne peux pas savoir ça... Je t’appellerai: Op. 23, du

nom de ce quatuor de Scriabine où il y a trois ou quatre mesures assez

bien venues... Op. 23!... Op. 23!... Souris!... Je vois le ciel à

travers ton sourire... Elle est décidément stupide... Quand elle est

arrivée l’autre jour, elle était pleine de poux... Je l’ai nettoyée

moi-même de haut en bas... Quel massacre!

Il se tourna vers nous:

--Vos chiens? Combien avez-vous de chiens?

--Dix, répondit Patrice.

--Dix chiens! grogna-t-il. Où voulez-vous que je mette ça! Enlevez-moi

ça! Au large!

Mais se ravisant aussitôt:

--Voyez au fond de la cour. Je crois qu’il y a d’anciennes cabanes...

Op. 23 y a couché sa première nuit... Je l’avais flanquée dehors... Elle

est restée là... Elle n’en est pas morte...

C’étaient des appentis où avait dû être installée autrefois une forge;

il y avait encore une enclume et des marteaux... Nous garâmes le

traîneau et dételâmes les chiens.

Après quoi nous nous dépêchâmes d’aller à la banque déposer notre or.

Cette banque était logée près du Temple Évangélique, dans une baraque

sordide, toute en bois, avec des fenêtres dont la moitié des carreaux

étaient remplacés par de vieux calendriers. Ce qui n’empêchait pas

qu’elle était riche à milliards et solide sur ses pattes... L’employé

qui s’occupa de nous était un vieux bonhomme chagrin et méticuleux; il

mit plus de vingt minutes à peser et à estimer notre or.

Ceci fait, il nous avança cinq cents dollars chacun et nous donna un

reçu du reste.

Jamais de ma vie je n’avais été aussi riche et jamais de ma vie non plus

je n’avais senti avec autant de netteté que le papier est bien pauvre à

côté de l’effort.

Marion des neiges · 第 48 / 71 题