II

L’autre femme était toute jeune--elle me parut avoir vingt ou vingt-deux

ans,--jolie, un air à la fois douloureux et sensuel, une bouche à la

fois gourmande et dédaigneuse, des yeux d’enfant, comme voilés d’une

sorte de nuage léger et qu’ombrageaient des cils immenses. C’était une

si charmante créature que ses compagnons de voyage, qui, pourtant, ne

péchaient pas par excès de galanterie, s’étaient comme entendus pour lui

laisser le plus de place possible et lui épargner leur répugnant

contact. Elle ne leur témoignait d’ailleurs aucune aversion, et, l’un

d’entre eux, un très vieil homme, qui avait une grande barbe blanche

toute jaunie par le jus de la chique, s’étant trouvé malade entre Weedon

et Beaumont, si malade (il vomissait le sang) qu’à Beaumont il fallut le

descendre, elle voulut descendre elle aussi et, tout le temps que le

train resta en gare, elle demeura près de lui, veillant à ce qu’on

l’installât convenablement dans un coin des salles d’attente, à l’abri

des courants d’air. Elle ne remonta avec nous que comme le train

sifflait. Elle faisait d’ailleurs tout cela sans aucune espèce de

sensiblerie féminine. Elle allait droit au but, exécutait sa tâche

rapidement, adroitement, le front barré d’un pli d’attention, et, la

chose finie, rentrait dans sa coquille.

J’avais mis trois jours à savoir qui elle était et où elle allait. Mais

comme elle et moi nous étions descendus à Levenshulme pour prendre de

l’eau dans nos gourdes, je me plantai, sur le quai de la gare, tout

droit devant elle et lui demandai brusquement (car depuis mon départ de

Denver j’avais soigneusement remisé, pour ne pas me faire remarquer et,

surtout, pour me poser en homme, le ton et les manières des gens comme

il faut):

--Qu’est-ce que vous venez faire dans ce pays du diable? J’espère que

vous n’allez pas aux placers?

--Non, dit-elle. Je vais chez un cousin à moi, qui a une ferme, à

Swinnah, dans le Winnee. Je descends à Aklansas.

Je lui demandai si elle serait occupée dans cette ferme.

--Je pense que oui, dit-elle.

--Vous n’avez pourtant guère l’air taillée pour faire ce travail-là!

--Il est donc si dur?

--Oui, dis-je. Surtout en ce moment que le jeune bétail est rentré. Il y

a de la besogne de jour et de nuit.

--Bah!

--Sans parler des gens, qui ne passent pas pour être des modèles de

douceur et de bonté, dans le Winnee.

--La douceur et la bonté? fit-elle en haussant les épaules. Qu’est-ce

que vous allez chercher là!

Puis m’interrogeant à son tour:

--Et vous?

Je lui montrai mon permis de prospection.

--Vous espérez trouver de l’or? me demanda-t-elle. A Weedon j’entendais

dire que le Flower River avait débordé et que tous les terrains étaient

sous l’eau...

--Mais je vais plus loin, dis-je. Je vais du côté du Sloo.

Quand nous fûmes remontés dans le train, elle me dit qu’elle s’appelait

Marion, qu’elle venait de Sacramento, dans le Nevada. Elle avait

d’ailleurs l’accent un peu rude de la Sierra.

A Dallas, l’homme qui était assis à côté de moi (un gros homme à grands

yeux enflammés, longue barbe blanche, longs cheveux blancs où le peigne

n’était jamais passé, énormes sourcils de mammouth),--cet homme

descendit pour aller rejoindre un camarade dans un compartiment voisin.

Marion, à ma demande, prit sa place. Pendant toute une demi-journée,

nous bavardâmes, parlant du genre de vie que nous allions vivre, des

chances que nous avions de ne pas y laisser notre peau, des chiens avec

lesquels il allait falloir se familiariser, etc. Du passé, de notre

double passé,--rien. J’eus beau lui tendre, au cours de ces longues

heures de causerie, deux ou trois petits pièges, je ne pus obtenir de

Marion aucune espèce de renseignement sur ce qu’étaient ses parents, sur

l’éducation qu’elle avait reçue (elle s’exprimait avec correction), sur

les gens qu’elle avait pu fréquenter. Parfois je sentais qu’une

demi-confidence allait sortir de ses lèvres. Mais (et peu lui importait

que ce fût en plein milieu d’une phrase ou même d’un mot) elle

s’arrêtait net, me regardait en souriant tristement et me disait:

--Non. Pas ça. Tout ça est fini.

Moi, de mon côté, je taisais tout de mon enfance, de mes

parents,--tellement je tenais à brouiller toutes traces à jamais... Pas

un mot sur mes succès de collège, mon entrée chez les Sharrock, mes

heureux débuts, l’affaire de Hadow,--ma rencontre avec Georgina, ma

chute, ma folie,--mon crime!... Bouche close sur tout cela. Bouche close

sur ma fuite... Devant ce doux visage je faisais même tout mon possible

pour ne plus penser à ces choses. Je m’efforçais de voir en moi un être

neuf, vierge, comme cette terre où le vent de l’aventure me jetait.

Dans la soirée de ce jour, les premières grandes neiges commencèrent à

apparaître, entre la mer et nous, et le vent, qui soufflait du

nord-ouest, devint abominablement froid. Marion n’avait pour se protéger

qu’un mauvais manteau doublé de lapin. Elle grelottait. Je lui demandai

si elle voulait partager ma peau d’ours. Elle refusa d’abord, assurant

qu’elle n’avait «jamais eu si chaud»,--puis, quand la lune, qui ce

soir-là était pleine, parut au-dessus de l’horizon, le spectacle de

toute cette neige et de tout ce givre étincelant la vainquit. Elle se

serra contre moi et accepta sans mot dire que je lui misse la moitié de

mon manteau sur les épaules.

Nous roulions ainsi, sous la lune, dont la grande face pâle éclairait le

bouge infect de notre compartiment, nos compagnons sordides, roulés dans

leurs loques immondes, nous roulions, ayant joué notre existence à pile

ou face et nous précipitant, à grands coups de sifflets sinistres, vers

quelque chose qui avait l’étrange attirance de la mort.

Marion des neiges · 第 4 / 71 题