50 exemplaires sur vergé pur fil
Vincent Montgolfier
numérotés de 1 à 50.
Droits de traduction, de reproduction, de représentation théâtrale et
d’adaptation cinématographique réservés pour tous pays.
Copyright 1928 by Albin Michel.
I
Jusqu’à Dalkeith le voyage se fit sans incidents notables.
La ligne traverse un pays de plaines, avec, de loin en loin, des bois de
pins et de sapins, des hameaux de chasseurs. Nous avions une bonne
machine, très basse sur roues, qui nous entraînait à belle allure.
Il faisait très froid. Toute la campagne était couverte de neige. Les
wagons n’étaient pas chauffés et, comme il manquait bien deux carreaux
sur trois, nous étions là-dedans à peu près comme sur le toit. Mais à
Weedon j’avais pu m’emparer d’un coin, le dos tourné à la marche du
train, je m’étais recroquevillé dans ma peau d’ours,--je n’étais pas
trop malheureux.
J’avais pour compagnons huit hommes et deux femmes, tout cela dans le
même compartiment; nous étions donc onze, plutôt tassés.
Les hommes étaient presque tous des gens qui allaient aux pêcheries de
Billebedoo, embauchés pour le travail d’hiver. C’étaient des espèces de
brutes (je revois dans le tas un Mexicain... quelle tête sinistre!...)
qui chiquaient, se grattaient, s’épouillaient sans vergogne, buvaient de
grands coups d’eau-de-vie à même leurs gourdes en peau de phoque,
mangeaient des bouts de poisson fumé ou de fromage qu’ils tiraient de
leurs poches.
Sur ces huit hommes, il y en avait tout de même un que, du premier coup
d’œil, j’avais mis à part: C’était comme moi (j’avais immédiatement vu
cela à son accoutrement: il portait sous son manteau une sorte de petit
complet à martingale, comme en ont les jeunes employés de magasin qui
veulent se donner l’air chic,--j’avais surtout vu cela à son regard
chargé de mille choses...) c’était comme moi un fils de l’aventure; il
allait vers l’or. De temps en temps il tournait vers nous un regard
égaré et demandait:
--Où sommes-nous? Sommes-nous bientôt à Aklansas?
Il était assis à côté du Mexicain, qui ne lui répondait que par un sourd
grognement et continuait à mâchonner son tabac. Les autres hommes ne se
donnaient guère plus de peine; ils ouvraient un œil, lâchaient, entre
leurs couvertures trouées, un vague nom de station, déformé par le
terrible accent de l’ouest:
--Beaumont... Ardrossan... Levenshulme...
Alors je faisais de mon mieux pour le renseigner:
--Nous venons de passer l’Aroyo. Nous serons dans une heure à Pensburg.
Il me regardait pendant deux ou trois secondes avec des yeux fixes, d’un
bleu de pervenche, ne répondait ni merci ni rien, et, relevant la tête
comme pour examiner le plafond, il continuait son rêve.
Des deux femmes, l’une était âgée de quarante ou quarante-cinq ans. Les
premiers jours du voyage, elle nous avait rompu la tête à nous raconter
sa vie, ses projets. Elle allait comme danseuse (la pauvre femme!) à
Aklansas, dans une boîte de jeu et de noce, à la fois bar, hôtel,
dancing, etc., qui s’appelait pompeusement le Cupido. C’était une
malheureuse d’esprit extrêmement borné, qui, de sa jeunesse depuis
longtemps enfuie, avait gardé de petites mines puériles, de petites
moues qui voulaient être charmantes et qui n’étaient que ridicules et
pénibles. Elle avait roulé auparavant dans toutes les villes de
l’Orégon, à Salem, Portland, Astoria... Astoria, où, disait-elle, elle
avait été fêtée... oh! fêtée!... Un très riche marchand de sucre avait
voulu l’épouser. Elle lui avait répondu:
--Non, cher. On n’épouse pas une Marjorie. C’est un petit oiseau qui ne
se pose jamais.
Elle avait dû être jolie et peut-être qu’effectivement des hommes, par
elle, avaient connu l’amour, la souffrance du cœur. Mais la peau de son
visage commençait à devenir flasque et elle se collait sur la figure
tant de poudre et aux lèvres tant de rouge que, la nuit, quand elle
dormait, son masque, éclairé par le quinquet vacillant du wagon, avait
quelque chose de tragique.
Du reste, depuis quarante-huit heures, terrassée par la fatigue, comme
vidée de toutes ses pensées et de toutes ses jacasseries par le
cahotement du train, nous ne l’entendions plus. Elle laissait tomber sa
tête sur l’épaule d’un grand diable de bonhomme sec et flegmatique qui,
quand il avait assez de ce fardeau, d’un coup bref, comme pour remonter
une hotte, l’envoyait promener de l’autre côté.