et de pièce en pièce, depuis le haut jusqu'au bas, et particulièrement
le salon à vingt-quatre croisées, et qu'il y eut trouvé des richesses et
de la magnificence, avec toutes sortes de commodités au delà de ce qu'il
s'en était promis, il dit au génie: Génie, on ne peut être plus content
que je le suis; et j'aurais tort de me plaindre. Il reste une seule
chose dont je ne t'ai rien dit, parce que je ne m'en étais pas avisé,
c'est d'étendre depuis la porte du palais du sultan jusqu'à la porte de
l'appartement destiné pour la princesse dans ce palais-ci, un tapis du
plus beau velours, afin qu'elle marche dessus en venant du palais du
sultan. Je reviens dans un moment, dit le génie. Et comme il eut
disparu, peu de temps après, Aladdin fut étonné de voir ce qu'il avait
souhaité exécuté, sans savoir comment cela s'était fait. Le génie
reparut, et il reporta Aladdin chez lui dans le temps qu'on ouvrait la
porte du palais du sultan.
Les portiers du palais qui venaient d'ouvrir la porte, et qui avaient
toujours eu la vue libre du côté où était alors celui d'Aladdin, furent
fort étonnés de la voir bornée, et de voir un tapis de velours qui
venait de ce côté-là jusqu'à la porte de celui du sultan. Ils ne
distinguèrent pas bien d'abord ce que c'était; mais leur surprise
augmenta quand ils eurent aperçu distinctement le superbe palais
d'Aladdin. La nouvelle d'une merveille si surprenante fut répandue dans
tout le palais en très-peu de temps. Le grand vizir, qui était arrivé
presque à l'ouverture de la porte du palais, n'avait pas été moins
surpris de cette nouveauté que les autres; il en fit part au sultan le
premier, mais il voulut lui faire passer la chose pour un enchantement.
Vizir, reprit le sultan, pourquoi voulez-vous que ce soit un
enchantement? Vous savez aussi bien que moi que c'est le palais
qu'Aladdin a fait bâtir par la permission que je lui en ai donnée en
votre présence, pour loger la princesse ma fille. Après l'échantillon de
ses richesses que nous avons vu, pouvons-nous trouver étrange qu'il ait
fait bâtir ce palais en si peu de temps? Il a voulu nous surprendre, et
nous faire voir qu'avec de l'argent comptant on peut faire de ces
miracles d'un jour à l'autre. Avouez avec moi que l'enchantement dont
vous avez voulu parler vient un peu de jalousie. L'heure d'entrer au
conseil l'empêcha de continuer ce discours plus longtemps.
Quand Aladdin eut été reporté chez lui, et qu'il eut congédié le génie,
il trouva que sa mère était levée, et qu'elle commençait à se parer d'un
des habits qu'il lui avait fait apporter. A peu près vers le temps que
le sultan venait de sortir du conseil, Aladdin disposa sa mère à aller
au palais avec les mêmes femmes esclaves qui lui étaient venues par le
ministère du génie. Il la pria, si elle voyait le sultan, de lui marquer
qu'elle venait pour avoir l'honneur d'accompagner la princesse vers le
soir, quand elle serait en état de passer à son palais. Elle partit;
mais quoique elle et ses femmes esclaves qui la suivaient fussent
habillées en sultanes, la foule néanmoins fut d'autant moins grande à
les voir passer, qu'elles étaient voilées, et qu'un surtout convenable
couvrait la richesse et la magnificence de leurs habillements. Pour ce
qui est d'Aladdin, il monta à cheval; et après être sorti de la maison
paternelle pour n'y plus revenir, sans avoir oublié la lampe
merveilleuse dont le secours lui avait été si avantageux pour parvenir
au comble du bonheur, il se rendit publiquement à son palais avec la
même pompe qu'il était allé se présenter au sultan le jour précédent.
Dès que les portiers du palais du sultan eurent aperçu la mère
d'Aladdin, ils en avertirent le sultan. Aussitôt l'ordre fut donné aux
troupes de trompettes, de timbales, de tambours, de fifres et de
hautbois, qui étaient déjà postées en différents endroits des terrasses
du palais; et en un moment l'air retentit de fanfares et de concerts qui
annoncèrent la joie à toute la ville. Les marchands commencèrent à parer
leurs boutiques de beaux tapis, de coussins et de feuillages, et à
préparer des illuminations pour la nuit. Les artisans quittèrent leur
travail, et le peuple se rendit avec empressement à la grande place, qui
se trouva alors entre le palais du sultan et celui d'Aladdin. Ce dernier
attira d'abord leur admiration, non tant à cause qu'ils étaient
accoutumés à voir celui du sultan, que parce que celui du sultan ne
pouvait entrer en comparaison avec celui d'Aladdin; mais le sujet de
leur plus grand étonnement fut de ne pouvoir comprendre par quelle
merveille inouïe ils voyaient un palais si magnifique dans un lieu où
le jour d'auparavant il n'y avait ni matériaux ni fondements préparés.
La mère d'Aladdin fut reçue dans le palais avec honneur, et introduite
dans l'appartement de la princesse Badroulboudour par le chef des
eunuques. Aussitôt que la princesse l'aperçut, elle alla l'embrasser, et
lui fit prendre place sur son sofa; et pendant que ses femmes achevaient
de l'habiller et de la parer des joyaux les plus précieux dont Aladdin
lui avait fait présent, elle la fit régaler d'une collation magnifique.
Le sultan, qui venait pour être auprès de la princesse sa fille le plus
de temps qu'il pourrait, avant qu'elle se séparât d'avec lui pour passer
au palais d'Aladdin, lui fit aussi de grands honneurs. La mère d'Aladdin
avait parlé plusieurs fois au sultan en public; mais il ne l'avait point
encore vue sans voile, comme elle était alors. Quoique elle fût dans un
âge un peu avancé, on y observait encore des traits qui faisaient assez
connaître qu'elle avait été du nombre des belles dans sa jeunesse. Le
sultan, qui l'avait toujours vue habillée fort simplement, pour ne pas
dire pauvrement, était dans l'admiration de la voir aussi richement et
aussi magnifiquement vêtue que la princesse sa fille. Cela lui fit faire
cette réflexion, qu'Aladdin était également prudent, sage et entendu en
toutes choses.
Quand la nuit fut venue, la princesse prit congé du sultan son père.
Leurs adieux furent tendres et mêlés de larmes, ils s'embrassèrent
plusieurs fois sans se rien dire, et enfin la princesse sortit de son
appartement, et se mit en marche avec la mère d'Aladdin à sa gauche,
suivie de cent femmes esclaves, habillées d'une magnificence
surprenante. Toutes les troupes d'instruments, qui n'avaient cessé de se
faire entendre depuis l'arrivée de la mère d'Aladdin, s'étaient réunies
et commençaient cette marche; elles étaient suivies par cent chiaoux, et
par un pareil nombre d'eunuques noirs en deux files, avec leurs
officiers à leur tête. Quatre cents jeunes pages du sultan, en deux
bandes, qui marchaient sur les côtés en tenant chacun un flambeau à la
main, faisaient une lumière qui, jointe aux illuminations, tant du
palais du sultan que de celui d'Aladdin, suppléait merveilleusement au
défaut du jour.
Dans cet ordre, la princesse marcha sur le tapis étendu depuis le palais
du sultan jusqu'au palais d'Aladdin; et à mesure qu'elle avançait, les
instruments qui étaient à la tête de la marche, en s'approchant et se
mêlant avec ceux qui se faisaient entendre du haut des terrasses du
palais d'Aladdin, formèrent un concert qui, tout extraordinaire et
confus qu'il paraissait, ne laissait pas d'augmenter la joie,
non-seulement dans la place remplie d'un grand peuple, mais même dans
les deux palais, dans toute la ville, et bien loin au dehors.
La princesse arriva enfin au nouveau palais; et Aladdin courut avec
toute la joie imaginable à l'entrée de l'appartement qui lui était
destiné pour la recevoir. La mère d'Aladdin avait eu soin de faire
distinguer son fils à la princesse, au milieu des officiers qui
l'environnaient; et la princesse, en l'apercevant, le trouva si bien
fait qu'elle en fut charmée. Adorable princesse, lui dit Aladdin en
l'abordant et en la saluant très-respectueusement, si j'avais le malheur
de vous avoir déplu par la témérité que j'ai eue d'aspirer à la
possession d'une si aimable princesse, fille de mon sultan, j'ose vous
dire que ce serait à vos beaux yeux et à vos charmes que vous devriez
vous en prendre, et non pas à moi. Prince, que je suis en droit de
traiter ainsi à présent, lui répondit la princesse, j'obéis à la volonté
du sultan mon père; et il me suffit de vous avoir vu pour vous dire que
je lui obéis sans répugnance.
Aladdin, charmé d'une réponse si agréable et si satisfaisante pour lui,
ne laissa pas plus longtemps la princesse debout après le chemin
qu'elle venait de faire, à quoi elle n'était point accoutumée; il lui
prit la main, et il la conduisit dans un grand salon éclairé d'une
infinité de bougies, où, par les soins du génie, la table se trouva
servie d'un superbe festin. Les plats étaient d'or massif, et remplis
des viandes les plus délicieuses. Les vases, les bassins, les gobelets,
dont le buffet était très-bien garni, étaient aussi d'or et d'un travail
exquis. Les autres ornements et tous les embellissements du salon
répondaient parfaitement à cette grande richesse. La princesse,
enchantée de voir tant de richesses rassemblées dans un même lieu, dit à
Aladdin: Prince, je croyais que rien au monde n'était plus beau que le
palais du sultan mon père; mais à voir ce seul salon, je m'aperçois que
je m'étais trompée. Princesse, répondit Aladdin en la faisant mettre à
table à la place qui lui était destinée, je reçois une si grande
honnêteté comme je le dois; mais je sais ce que je dois croire.
La princesse Badroulboudour, Aladdin et la mère d'Aladdin se mirent à
table, et aussitôt un chœur d'instruments les plus harmonieux, touchés
et accompagnés de très-belles voix de femmes, toutes d'une grande
beauté, commença un concert qui dura sans interruption jusqu'à la fin du
repas. La princesse en fut si charmée, qu'elle dit qu'elle n'avait rien
entendu de pareil dans le palais du sultan son père. Mais elle ne savait
pas que ces musiciens étaient des fées choisies par le génie esclave de
la lampe.
Quand le souper fut achevé, et que l'on eut desservi en diligence, une
troupe de danseurs et de danseuses succédèrent aux musiciennes. Ils
dansèrent plusieurs sortes de danses figurées, selon la coutume du pays,
et ils finirent par un danseur et une danseuse, qui dansèrent seuls avec
une légèreté surprenante, et firent paraître chacun à leur tour toute la
bonne grâce et l'adresse dont ils étaient capables. Il était près de
minuit quand, selon la coutume de la Chine dans ce temps-là, Aladdin se
leva et présenta la main à la princesse Badroulboudour pour danser
ensemble, et terminer ainsi les cérémonies de leurs noces. Ils dansèrent
d'un si bon air, qu'ils firent l'admiration de toute la compagnie. En
achevant, Aladdin ne quitta pas la main de la princesse, et ils
passèrent ensemble dans l'appartement où le lit nuptial était préparé.
Les femmes de la princesse servirent à la déshabiller, et la mirent au
lit, et les officiers d'Aladdin en firent autant, et chacun se retira.
Ainsi furent terminées les cérémonies et les réjouissances des noces
d'Aladdin et de la princesse Badroulboudour.
Le lendemain, quand Aladdin fut éveillé, ses valets de chambre se
présentèrent pour l'habiller. Ils lui mirent un habit différent de celui
du jour des noces, mais aussi riche et aussi magnifique. Ensuite il se
fit amener un des chevaux destinés pour sa personne. Il le monta, et il
se rendit au palais du sultan, au milieu d'une grande troupe d'esclaves
qui marchaient devant lui, à ses côtés et à sa suite. Le sultan le reçut
avec les mêmes honneurs que la première fois; il l'embrassa, et, après
l'avoir fait asseoir près de lui sur son trône, il commanda qu'on servît
le déjeuner. Sire, lui dit Aladdin, je supplie Votre Majesté de me
dispenser aujourd'hui de cet honneur: je viens la prier de me faire
celui de venir prendre un repas dans le palais de la princesse, avec son
grand vizir et les seigneurs de sa cour. Le sultan lui accorda cette
grâce avec plaisir. Il se leva à l'heure même; et comme le chemin
n'était pas long, il voulut y aller à pied. Ainsi il sortit avec Aladdin
à sa droite, le grand vizir à sa gauche, et les seigneurs à sa suite,
précédé par les chiaoux et par les principaux officiers de sa maison.
Plus le sultan approchait du palais d'Aladdin, plus il était frappé de
sa beauté. Ce fut tout autre chose quand il y entra: ses exclamations
ne cessaient pas à chaque pièce qu'il voyait. Mais quand ils furent
arrivés au salon à vingt-quatre croisées, où Aladdin l'avait invité à
monter, qu'il en eut vu les ornements, et surtout qu'il eut jeté les
yeux sur les jalousies enrichies de diamants, de rubis et d'émeraudes,
toutes pierres parfaites dans leur grosseur proportionnée, et qu'Aladdin
lui eut fait remarquer que la richesse était pareille au dehors, il en
fut tellement surpris, qu'il demeura comme immobile. Après avoir resté
quelque temps en cet état: Vizir, dit-il à ce ministre qui était près de
lui, est-il possible qu'il y ait en mon royaume, et si près de mon
palais, un palais si superbe, et que je l'aie ignoré jusqu'à présent!
Votre Majesté, reprit le grand vizir, peut se souvenir qu'avant-hier
elle accorda à Aladdin, qu'elle venait de reconnaître pour son gendre,
la permission de bâtir un palais vis-à-vis du sien; le même jour, au
coucher du soleil, il n'y avait pas encore de palais en cette place: et
hier j'eus l'honneur de lui annoncer le premier que le palais était fait
et achevé. Je m'en souviens, repartit le sultan: mais jamais je ne me
serais imaginé que ce palais fût une des merveilles du monde. Où en
trouve-t-on dans tout l'univers de bâtis d'assises d'or et d'argent
massif, au lieu d'assises de pierre ou de marbre, dont les croisées
aient des jalousies jonchées de diamants, de rubis et d'émeraudes?
Jamais au monde il n'a été fait mention de chose semblable!
Le sultan voulut voir et admirer la beauté des vingt-quatre jalousies.
En les comptant, il n'en trouva que vingt-trois qui fussent de la même
richesse, et il fut dans un grand étonnement de ce que la
vingt-quatrième était demeurée imparfaite. Vizir, dit-il (car le grand
vizir se faisait un devoir de ne pas l'abandonner), je suis surpris
qu'un salon de cette magnificence soit demeuré imparfait par cet
endroit. Sire, reprit le grand vizir, Aladdin apparemment a été pressé,
et le temps lui a manqué pour rendre cette croisée semblable aux autres;
mais on peut croire qu'il a les pierreries nécessaires, et qu'au premier
jour il y fera travailler.
Aladdin, qui avait quitté le sultan pour donner quelques ordres, vint le
rejoindre en ces entrefaites. Mon fils, lui dit le sultan, voici le
salon le plus digne d'être admiré de tous ceux qui sont au monde. Une
seule chose me surprend: c'est de voir que cette jalousie soit demeurée
imparfaite. Est-ce par oubli, ajouta-t-il, par négligence, ou parce que
les ouvriers n'ont pas eu le temps de mettre la dernière main à un si
beau morceau d'architecture? Sire, répondit Aladdin, ce n'est par aucune
de ces raisons que la jalousie est restée dans l'état que Votre Majesté
la voit. La chose a été faite à dessein, et c'est par mon ordre que les
ouvriers n'y ont pas touché, je voulais que Votre Majesté eût la gloire
de faire achever ce salon et le palais en même temps. Je la supplie de
vouloir bien agréer ma bonne intention, afin que je puisse me souvenir
de la faveur et de la grâce que j'aurai reçue d'elle. Si vous l'avez
fait dans cette intention, reprit le sultan, je vous en sais bon gré; je
vais dès l'heure même donner les ordres pour cela. En effet, il ordonna
qu'on fit venir les joailliers les mieux fournis de pierreries, et les
orfèvres les plus habiles de sa capitale.
Le sultan cependant descendit du salon, et Aladdin le conduisit dans
celui où il avait régalé la princesse Badroulboudour le jour des noces.
La princesse arriva un moment après, elle reçut le sultan son père d'un
air qui lui fit connaître avec plaisir combien elle était contente de
son mariage. Deux tables se trouvèrent fournies des mets les plus
délicieux, et servies toutes en vaisselle d'or. Le sultan se mit à la
première, et mangea avec la princesse sa fille, Aladdin et le grand
vizir. Tous les seigneurs de la cour furent régalés à la seconde, qui
était fort longue. Le sultan trouva les mets de bon goût, et il avoua
que jamais il n'avait rien mangé de plus excellent. Il dit la même chose
du vin, qui était en effet très-délicieux. Ce qu'il admira davantage
furent quatre grands buffets garnis et chargés à profusion de flacons,
de bassins et de coupes d'or massif, le tout enrichi de pierreries. Il
fut charmé aussi des chœurs de musique qui étaient disposés dans le
salon, pendant que les fanfares de trompettes accompagnées de timbales
et de tambours retentissaient au dehors à une distance proportionnée,
pour en avoir tout l'agrément.
Dans le temps que le sultan venait de sortir de table, on l'avertit que
les joailliers et les orfèvres qui avaient été appelés par son ordre
étaient arrivés. Il remonta au salon à vingt-quatre croisées; et quand
il y fut, il montra aux joailliers et aux orfèvres qui l'avaient suivi
la croisée qui était imparfaite: Je vous ai fait venir, leur dit-il,
afin que vous m'accommodiez cette croisée, et que vous la mettiez dans
la même perfection que les autres; examinez-les, et ne perdez pas de
temps à me rendre celle-ci toute semblable.
Les joailliers et les orfèvres examinèrent les vingt-trois autres
jalousies avec une grande attention; et après qu'ils eurent consulté
ensemble, et qu'ils furent convenus de ce qu'ils pouvaient contribuer
chacun de leur côté, ils revinrent se présenter devant le sultan; et le
joaillier ordinaire du palais, qui prit la parole, lui dit: Sire, nous
sommes prêts à employer nos soins et notre industrie pour obéir à Votre
Majesté; mais entre tous tant que nous sommes de notre profession, nous
n'avons pas de pierreries aussi précieuses ni en assez grand nombre pour
fournir à un si grand travail. J'en ai, dit le sultan, et au delà de ce
qu'il en faudra; venez à mon palais, je vous mettrai à même, et vous
choisirez.
Quand le sultan fut de retour à son palais, il fit apporter toutes ses
pierreries, et les joailliers en prirent une très-grande quantité,
particulièrement de celles qui venaient du présent d'Aladdin. Ils les
employèrent sans qu'il parût qu'ils eussent beaucoup avancé. Ils
revinrent en prendre d'autres à plusieurs reprises, et en un mois ils
n'avaient pas achevé la moitié de l'ouvrage. Ils employèrent toutes
celles du sultan, avec ce que le grand vizir lui prêta des siennes; et
tout ce qu'ils purent faire avec tout cela, fut au plus d'achever la
moitié de la croisée.
Aladdin, qui connut que le sultan s'efforçait inutilement de rendre la
jalousie semblable aux autres, et que jamais il n'en viendrait à son
honneur, fit venir les orfèvres, et leur dit non-seulement de cesser
leur travail, mais même de défaire tout ce qu'ils avaient fait, et de
reporter au sultan toutes ses pierreries avec celles qu'il avait
empruntées du grand vizir.
L'ouvrage que les joailliers et les orfèvres avaient mis plus de six
semaines à faire fut détruit en peu d'heures. Ils se retirèrent et
laissèrent Aladdin seul dans le salon. Il tira la lampe qu'il avait sur
lui, et il la frotta. Aussitôt le génie se présenta; Génie, lui dit
Aladdin, je t'avais ordonné de laisser une des vingt-quatre jalousies de
ce salon imparfaite, et tu avais exécuté mon ordre; présentement je t'ai
fait venir pour te dire que je souhaite que tu la rendes pareille aux
autres. Le génie disparut, et Aladdin descendit du salon. Peu de moments
après, étant remonté, il trouva la jalousie dans l'état qu'il l'avait
souhaitée, et pareille aux autres.
Les joailliers et les orfèvres cependant arrivèrent au palais, et furent
introduits et présentés au sultan dans son appartement. Le premier
joaillier, en lui présentant les pierreries qu'ils lui rapportaient, dit
au sultan, au nom de tous: Sire, Votre Majesté sait combien il y a de
temps que nous travaillons de toute notre industrie à finir l'ouvrage
dont elle nous a chargés. Il était déjà fort avancé, lorsque Aladdin
nous a obligés non-seulement de cesser, mais même de défaire tout ce que
nous avions fait, et de lui rapporter ses pierreries et celles du grand
vizir. Le sultan leur demanda si Aladdin ne leur en avait pas dit la
raison; et comme ils lui eurent marqué qu'il ne leur en avait rien
témoigné, il donna ordre sur-le-champ qu'on lui amenât un cheval. On le
lui amène, il le monte, et part sans autre suite que ses gens, qui
l'accompagnèrent à pied. Il arrive au palais d'Aladdin, et il va mettre
pied à terre au bas de l'escalier qui conduisait au salon à vingt-quatre
croisées. Il y monte sans faire avertir Aladdin; mais Aladdin s'y trouva
fort à propos, et il n'eut que le temps de recevoir le sultan à la
porte.
Le sultan, sans donner à Aladdin le temps de se plaindre obligeamment de
ce que Sa Majesté ne l'avait pas fait avertir, et qu'elle l'avait mis
dans la nécessité de manquer à son devoir, lui dit: Mon fils, je viens
moi-même vous demander quelle raison vous avez de vouloir laisser
imparfait un salon aussi magnifique et aussi singulier que celui de
votre palais.
Aladdin dissimula la véritable raison, qui était que le sultan n'était
pas assez riche en pierreries pour faire une dépense si grande. Mais
afin de lui faire connaître combien le palais, tel qu'il était,
surpassait, non-seulement le sien, mais même tout autre palais qui fût
au monde, puisqu'il n'avait pu le parachever dans la moindre de ses
parties, il lui répondit: Sire, il est vrai que Votre Majesté a vu ce
salon imparfait; mais je la supplie de voir présentement si quelque
chose y manque.
Le sultan alla droit à la fenêtre dont il avait vu la jalousie
imparfaite; et quand il eut remarqué qu'elle était semblable aux autres,
il crut s'être trompé. Il examina non-seulement les deux croisées qui
étaient aux deux côtés, il les regarda même toutes l'une après l'autre;
et quand il fut convaincu que la jalousie à laquelle il avait fait
employer tant de temps, et qui avait coûté tant de journées d'ouvriers,
venait d'être achevée dans le peu de temps qui lui était connu, il
embrassa Aladdin, et le baisa au front entre les deux yeux. Mon fils,
lui dit-il, rempli d'étonnement, quel homme êtes-vous, qui faites des
choses si surprenantes, et presque en un clin d'œil? Vous n'avez pas
votre semblable au monde; et plus je vous connais, plus je vous trouve
admirable!
Aladdin reçut les louanges du sultan avec beaucoup de modestie, et lui
répondit en ces termes: Sire, c'est une grande gloire pour moi de
mériter la bienveillance et l'approbation de Votre Majesté. Ce que je
puis lui assurer, c'est que je n'oublierai rien pour mériter l'une et
l'autre de plus en plus.
Le sultan retourna à son palais de la manière qu'il y était venu, sans
permettre à Aladdin de l'y accompagner.
Mais tous les jours, régulièrement, dès que le sultan était levé, il ne
manquait pas de se rendre dans un cabinet d'où l'on découvrait tout le
palais d'Aladdin, et il y allait encore plusieurs fois pendant la
journée, pour le contempler et l'admirer.
Aladdin cependant ne demeurait pas renfermé dans son palais. Chaque fois
qu'il sortait, il faisait jeter par deux de ses esclaves, qui marchaient
en troupe autour de son cheval, des pièces d'or à poignées dans les rues
et dans les places par où il passait, et où le peuple se rendait
toujours en grande foule.
D'ailleurs, pas un pauvre ne se présentait à la porte de son palais,
qu'il ne s'en retournât content de la libéralité qu'on y faisait par ses
ordres.
Comme Aladdin avait partagé son temps de manière qu'il n'y avait pas de
semaine qu'il n'allât à la chasse au moins une fois, tantôt aux environs
de la ville, quelquefois plus loin, il exerçait la même libéralité par
les chemins et par les villages. Cette inclination généreuse lui fit
donner par tout le peuple mille bénédictions, et il était ordinaire de
ne jurer que par sa tête. Enfin, sans donner aucun ombrage au sultan, à
qui il faisait fort régulièrement sa cour, on peut dire qu'Aladdin
s'était attiré par ses manières affables et libérales toute l'affection
du peuple, et que, généralement parlant, il était plus aimé que le
sultan même. Il joignit à toutes ces belles qualités une valeur et un
zèle pour le bien de l'État qu'on ne saurait assez louer. Il en donna
même des marques à l'occasion d'une révolte vers les confins du royaume.
Il n'eut pas plutôt appris que le sultan levait une armée pour la
dissiper, qu'il le supplia de lui en donner le commandement. Il n'eut
pas de peine à l'obtenir. Sitôt qu'il fut à la tête de l'armée, il la
fit marcher contre les révoltés; et il se conduisit en toute cette
expédition avec tant de diligence, que le sultan apprit plus tôt que les
révoltés avaient été défaits, châtiés ou dissipés, que son arrivée à
l'armée. Cette action, qui rendit son nom célèbre dans toute l'étendue
du royaume, ne changea point son cœur. Il revint victorieux, mais aussi
affable qu'il avait toujours été.
Il y avait déjà plusieurs années qu'Aladdin se gouvernait comme nous
venons de le dire, quand le magicien, qui lui avait donné, sans y
penser, le moyen de s'élever à une si haute fortune, se souvint de lui
en Afrique où il était retourné. Quoique jusqu'alors il se fût persuadé
qu'Aladdin était mort misérablement dans le souterrain où il l'avait
laissé, il lui vint néanmoins en pensée de savoir précisément quelle
avait été sa fin.
Le magicien africain n'eut pas plutôt appris, par les règles de son art
diabolique, qu'Aladdin était dans cette grande élévation, que le feu lui
en monta au visage. De rage il dit en lui-même: Ce misérable fils de
tailleur a découvert le secret et la vertu de la lampe: j'avais cru sa
mort certaine, et le voilà qui jouit du fruit de mes travaux et de mes
veilles! J'empêcherai qu'il n'en jouisse longtemps, ou je périrai. Il
ne fut pas longtemps à délibérer sur le parti qu'il avait à prendre. Dès
le lendemain matin il monta un barbe qu'il avait dans son écurie, et il
se mit en chemin. De ville en ville et de province en province, sans
s'arrêter qu'autant qu'il en était besoin pour ne pas trop fatiguer son
cheval, il arriva à la Chine, et bientôt dans la capitale du sultan dont
Aladdin avait épousé la fille. Il mit pied à terre dans un khan ou
hôtellerie publique, où il prit une chambre à louage. Il y demeura le
reste du jour et la nuit suivante, pour se remettre de la fatigue de son
voyage.
Le lendemain, avant toutes choses, le magicien africain voulut savoir ce
que l'on disait d'Aladdin. En se promenant par la ville, il entra dans
le lieu le plus fameux et le plus fréquenté par les personnes de grande
distinction, où l'on s'assemblait pour boire d'une certaine boisson
chaude qui lui était connue dès son premier voyage. Il n'y eut pas
plutôt pris place, qu'on lui versa de cette boisson dans une tasse, et
qu'on la lui présenta. En la prenant, comme il prêtait l'oreille à
droite et à gauche, il entendit qu'on s'entretenait du palais d'Aladdin.
Quand il eut achevé, il s'approcha d'un de ceux qui s'en entretenaient;
et en prenant son temps, il lui demanda en particulier ce que c'était
que ce palais dont on parlait si avantageusement. D'où venez-vous? lui
dit celui à qui il s'était adressé. Il faut que vous soyez bien nouveau
venu, si vous n'avez pas vu, ou plutôt si vous n'avez pas encore entendu
parler du palais du prince Aladdin. On n'appelait plus autrement Aladdin
depuis qu'il avait épousé la princesse Badroulboudour. Je ne vous dis
pas, continua cet homme, que c'est une des merveilles du monde, mais que
c'est la merveille unique qu'il y ait au monde: jamais on n'a rien vu de
si grand, de si riche, de si magnifique! Il faut que vous veniez de bien
loin, puisque vous n'en avez pas encore entendu parler. En effet, on en
doit parler par toute la terre, depuis qu'il est bâti. Voyez-le, et
vous jugerez si je vous en aurai parlé contre la vérité. Pardonnez à mon
ignorance, reprit le magicien africain; je ne suis arrivé que d'hier, et
je viens véritablement de si loin, je veux dire de l'extrémité de
l'Afrique, que la renommée n'en était pas encore venue jusque-là quand
je suis parti. Mais je ne manquerai pas de l'aller voir: l'impatience
que j'en ai est si grande, que je suis prêt à satisfaire ma curiosité
dès à présent, si vous voulez bien me faire la grâce de m'en enseigner
le chemin.
Celui à qui le magicien africain s'était adressé se fit un plaisir de
lui enseigner le chemin par où il fallait qu'il passât pour avoir la vue
du palais d'Aladdin; et le magicien africain se leva et partit dans le
moment. Quand il fut arrivé, et qu'il eut examiné le palais de près et
de tous les côtés, il ne douta pas qu'Aladdin ne se fût servi de la
lampe pour le faire bâtir. Sans s'arrêter à l'impuissance d'Aladdin,
fils d'un simple tailleur, il savait bien qu'il n'appartenait de faire
de semblables merveilles qu'à des génies esclaves de la lampe dont
l'acquisition lui avait échappé. Piqué au vif du bonheur et de la
grandeur d'Aladdin, dont il ne faisait presque pas de différence d'avec
celle du sultan, il retourna au khan où il avait pris logement.
Il s'agissait de savoir où était la lampe, si Aladdin la portait avec
lui, ou en quel lieu il la conservait; et c'est ce qu'il fallait que le
magicien découvrît par une opération de géomance. Dès qu'il fut arrivé
où il logeait, il prit son carré et son sable qu'il portait en tous ses
voyages. L'opération achevée, il connut que la lampe était dans le
palais d'Aladdin, et il eut une joie si grande de cette découverte, qu'à
peine il se sentait lui-même.
Le malheur pour Aladdin voulut qu'alors il était allé à une partie de
chasse pour huit jours, et qu'il n'y en avait que trois qu'il était
parti; et voici de quelle manière le magicien africain en fut informé.
Quand il eut fait l'opération qui venait de lui donner tant de joie, il
alla voir le concierge du khan, sous prétexte de s'entretenir avec lui;
et il en avait un fort naturel, qu'il n'était pas besoin d'amener de
bien loin. Il lui dit qu'il venait de voir le palais d'Aladdin; et après
lui avoir exagéré tout ce qu'il y avait remarqué de plus surprenant et
tout ce qui l'avait frappé davantage, et qui frappait généralement tout
le monde: Ma curiosité, ajouta-t-il, va plus loin, et je ne serai pas
satisfait que je n'aie vu le maître à qui appartient un édifice si
merveilleux. Il ne vous sera pas difficile de le voir, reprit le
concierge, il n'y a presque pas de jour qu'il n'en donne occasion quand
il est dans la ville; mais il y a trois jours qu'il est dehors pour une
grande chasse qui doit en durer huit.
La magicien africain ne voulut pas en savoir davantage; il prit congé du
concierge, et en se retirant: Voilà le temps d'agir, dit-il en lui-même;
je ne dois pas le laisser échapper. Il alla à la boutique d'un faiseur
et vendeur de lampes: Maître, dit-il, j'ai besoin d'une douzaine de
lampes de cuivre; pouvez-vous me les fournir? Le vendeur lui dit qu'il
en manquait quelques-unes, mais que s'il voulait se donner patience
jusqu'au lendemain, il la fournirait complète à l'heure qu'il voudrait.
Le magicien le voulut bien: il lui recommanda qu'elles fussent propres
et bien polies; après lui avoir promis qu'il le payerait bien, il se
retira dans son khan.
Le lendemain, la douzaine de lampes fut livrée au magicien africain, qui
les paya au prix qui lui fut demandé, sans en rien diminuer. Il les mit
dans un panier dont il s'était pourvu exprès; et avec ce panier au bras
il alla vers le palais d'Aladdin, et quand il s'en fut approché, il se
mit à crier:
Qui veut changer de vieilles lampes pour des neuves?
A mesure qu'il marchait, et d'aussi loin que les petits enfants qui
jouaient dans la place l'entendirent, ils accoururent et ils
s'assemblèrent autour de lui avec de grandes huées, et le regardèrent
comme un fou. Les passants riaient de sa bêtise, à ce qu'ils
s'imaginaient. Il faut, disaient-ils, qu'il ait perdu l'esprit, pour
offrir de changer des lampes neuves contre des vieilles.
Le magicien africain ne s'étonna ni des huées ni des enfants, ni de tout
ce qu'on pouvait dire de lui; et pour débiter sa marchandise, il
continua de crier:
Qui veut changer de vieilles lampes pour des neuves?
Il répéta si souvent la même chose en allant et en venant dans la place,
devant le palais et alentour, que la princesse Badroulboudour, qui était
alors dans le salon aux vingt-quatre croisées, entendit la voix d'un
homme, mais comme elle ne pouvait distinguer ce qu'il criait, à cause
des huées des enfants qui le suivaient, et dont le nombre augmentait de
moment en moment, elle envoya une de ses femmes esclaves qui
l'approchaient de plus près pour voir ce que c'était que ce bruit.
La femme esclave ne fut pas longtemps à remonter; elle entra dans le
salon avec de grands éclats de rire. Elle riait de si bonne grâce, que
la princesse ne put s'empêcher de rire elle-même en la regardant. Eh
bien! folle, dit la princesse, veux-tu me dire pourquoi tu ris?
Princesse, répondit la femme esclave en riant toujours, qui pourrait
s'empêcher de rire en voyant un fou avec un panier au bras, plein de
belles lampes toutes neuves, qui ne demande pas à les vendre, mais à les
changer contre des vieilles? Ce sont les enfants, dont il est si fort
environné qu'à peine peut-il avancer, qui font tout le bruit qu'on
entend, en se moquant de lui.
Sur ce récit, une autre femme esclave, en prenant la parole: A propos de
vieilles lampes, dit-elle, je ne sais si la princesse a pris garde qu'en
voilà une sur la corniche; celui à qui elle appartient ne sera pas fâché
d'en trouver une neuve au lieu de cette vieille. Si la princesse le
veut bien, elle peut avoir le plaisir d'éprouver si ce fou est
véritablement assez fou pour donner une lampe neuve en échange d'une
vieille, sans en rien demander de retour.
La lampe dont la femme esclave parlait était la lampe merveilleuse dont
Aladdin s'était servi pour s'élever au point de grandeur où il était
arrivé; il l'avait mise lui-même sur la corniche avant d'aller à la
chasse, dans la crainte de la perdre, et il avait pris la même
précaution toutes les autres fois qu'il y était allé. Mais ni les femmes
esclaves, ni les eunuques, ni la princesse même, n'y avaient pas fait
attention une seule fois jusqu'alors pendant son absence; hors du temps
de la chasse, il la portait toujours sur lui. On dira que la précaution
d'Aladdin était bonne, mais au moins qu'il aurait dû enfermer la lampe.
Cela est vrai, mais on a fait de semblables fautes de tout temps, on en
fait encore aujourd'hui et l'on ne cessera d'en faire.
La princesse Badroulboudour, qui ignorait que la lampe fût aussi
précieuse qu'elle l'était, entra dans la plaisanterie, et elle commanda
à un eunuque de la prendre et d'en aller faire l'échange. L'eunuque
obéit. Il descendit du salon; et il ne fut pas plutôt sorti de la porte
du palais, qu'il aperçut le magicien africain; il l'appela; et quand il
fut venu à lui, et en lui montrant la vieille lampe: Donne-moi, dit-il,
une lampe neuve pour celle-ci.
Le magicien africain ne douta pas que ce ne fût la lampe qu'il
cherchait; il ne pouvait pas y en avoir d'autres dans le palais
d'Aladdin, où toute la vaisselle n'était que d'or ou d'argent: il la
prit promptement de la main de l'eunuque, et après l'avoir fourrée bien
avant dans son sein, il lui présenta son panier, et lui dit de choisir
celle qu'il lui plairait. L'eunuque choisit; et près avoir laissé le
magicien, il porta la lampe neuve à la princesse Badroulboudour; mais
l'échange ne fut pas plutôt fait, que les enfants firent retentir la
place de plus grands éclats qu'ils n'avaient encore fait, en se
moquant, selon eux, de la bêtise du magicien.
Le magicien africain les laissa criailler tant qu'ils voulurent; mais
sans s'arrêter plus longtemps aux environs du palais d'Aladdin, il s'en
éloigna insensiblement et sans bruit, c'est-à-dire sans crier et sans
parler davantage de changer des lampes neuves pour des vieilles. Il n'en
voulait pas d'autres que celle qu'il emportait; et son silence enfin fit
que les enfants s'écartèrent, et qu'ils le laissèrent aller.
Dès qu'il fut hors de la place qui était entre les deux palais, il
s'échappa par les rues les moins fréquentées. Quand il fut dans la
campagne, il se détourna du chemin dans un lieu à l'écart, hors de la
vue du monde, où il resta jusqu'au moment qu'il jugea à propos pour
achever d'exécuter le dessein qui l'avait amené. Il ne regretta pas le
barbe qu'il laissait dans le khan où il avait pris logement; il se crut
bien dédommagé par le trésor qu'il venait d'acquérir.
Le magicien africain passa le reste de la journée dans ce lieu, jusqu'à
une heure de nuit que les ténèbres furent le plus obscures. Alors il
tira la lampe de son sein et il la frotta. A cet appel, le génie lui
apparut. «Que veux-tu, lui demanda le génie; me voilà prêt à t'obéir
comme ton esclave, et de tous ceux qui ont la lampe à la main, moi et
ses autres esclaves.» Je te commande, reprit le magicien africain, qu'à
l'heure même tu enlèves le palais que toi ou les autres esclaves de la
lampe ont bâti dans cette ville, tel qu'il est, avec tout ce qu'il y a
de vivant, et que tu le transportes avec moi en même temps dans un tel
endroit de l'Afrique. Sans lui répondre, le génie, avec l'aide d'autres
génies, esclaves de la lampe comme lui, le transportèrent en très-peu de
temps, lui et son palais en son entier, au propre lieu de l'Afrique qui
lui avait été marqué. Nous laisserons le magicien africain et le palais
avec la princesse Badroulboudour en Afrique, pour parler de la surprise
du sultan.
Dès que le sultan fut levé, il ne manqua pas, selon sa coutume, de se
rendre au cabinet ouvert, pour avoir le plaisir de contempler et
d'admirer le palais d'Aladdin. Il jeta la vue du côté où il avait
coutume de voir ce palais, et il ne vit qu'une place vide, telle qu'elle
était avant qu'on l'y eût bâti; il crut qu'il se trompait, et il se
frotta les yeux; mais il ne vit rien de plus que la première fois,
quoique le temps fût serein, le ciel net, et que l'aurore, qui avait
commencé de paraître, rendît tous les objets fort distincts. Il regarda
par les deux ouvertures, à droite et à gauche, et il ne vit que ce qu'il
avait coutume de voir par ces deux endroits. Son étonnement fut si
grand, qu'il demeura longtemps dans la même place, les yeux tournés du
côté où le palais avait été et où il ne le voyait plus, en cherchant ce
qu'il ne pouvait comprendre; il commanda qu'on lui fît venir le grand
vizir en toute diligence; et cependant il s'assit, l'esprit agité de
pensées si différentes, qu'il ne savait quel parti prendre.
Le grand vizir ne fit pas attendre le sultan; il vint même avec une si
grande précipitation, que ni lui ni ses gens ne firent pas réflexion, en
passant, que le palais d'Aladdin n'était plus à sa place; les portiers
mêmes, en ouvrant la porte du palais, ne s'en étaient pas aperçus.
En abordant le sultan: Sire, lui dit le grand vizir, l'empressement avec
lequel Votre Majesté m'a fait appeler m'a fait juger que quelque chose
de bien extraordinaire était arrivé, puisqu'elle n'ignore pas qu'il est
aujourd'hui jour de conseil, et que je ne dois pas manquer de me rendre
à mon devoir dans peu de moments. Ce qui est arrivé est véritablement
extraordinaire, comme tu le dis, et tu vas en convenir. Dis-moi où est
le palais d'Aladdin. Le palais d'Aladdin, sire! répondit le grand vizir
avec étonnement; je viens de passer devant, et il m'a semblé qu'il
était à sa place: des bâtiments aussi solides que celui-là ne changent
pas de place si facilement. Va voir au cabinet, répondit le sultan, et
tu viendras me dire si tu l'auras vu.
Le grand vizir alla au cabinet ouvert, et il lui arriva la même chose
qu'au sultan. Quand il se fut bien assuré que le palais d'Aladdin
n'était plus où il avait été, et qu'il n'en paraissait pas le moindre
vestige, il revint se présenter au sultan. Eh bien! as-tu vu le palais
d'Aladdin? lui demanda le sultan. Sire, répondit le grand vizir, Votre
Majesté peut se souvenir que j'ai eu l'honneur de lui dire que ce
palais, qui faisait le sujet de son admiration avec ses richesses
immenses, n'était qu'un ouvrage de magie et d'un magicien; mais Votre
Majesté n'a pas voulu y faire attention.
Le sultan, qui ne pouvait disconvenir de ce que le grand vizir lui
représentait, entra dans une colère d'autant plus grande qu'il ne
pouvait désavouer son incrédulité. Où est, dit-il, cet imposteur, ce
scélérat, que je lui fasse couper la tête? Sire, reprit le grand vizir,
il y a quelques jours qu'il est venu prendre congé de Votre Majesté: il
faut lui envoyer demander où est son palais; il ne doit pas l'ignorer.
Ce serait le traiter avec trop d'indulgence, repartit le sultan; va
donner ordre à trente de mes cavaliers de me l'amener chargé de chaînes.
Le grand vizir alla donner l'ordre du sultan aux cavaliers, et il
instruisit leur officier de quelle manière il devait s'y prendre, afin
qu'il ne leur échappât point. Ils partirent, et ils rencontrèrent
Aladdin à cinq ou six lieues de la ville, qui revenait en chassant.
L'officier lui dit en l'abordant que le sultan, impatient de le revoir,
les avaient envoyés pour le lui témoigner, et revenir avec lui en
l'accompagnant.
Aladdin n'eut pas le moindre soupçon du véritable sujet qui avait amené
ce détachement de la garde du sultan: il continua de revenir en
chassant; mais quand il fut à une demi-lieue de la ville, ce détachement
l'environna, et l'officier, en prenant la parole, lui dit: Prince
Aladdin, c'est avec un grand regret que nous vous déclarons l'ordre que
nous avons du sultan de vous arrêter, et de vous mener à lui en criminel
d'État; nous vous supplions de ne pas trouver mauvais que nous nous
acquittions de notre devoir, et de nous le pardonner.
Cette déclaration fut un sujet de grande surprise à Aladdin, qui se
sentait innocent; il demanda à l'officier s'il savait de quel crime il
était accusé. A quoi il répondit que ni lui ni ses gens n'en savaient
rien.
Comme Aladdin vit que ses gens étaient de beaucoup inférieurs au
détachement, et même qu'ils s'éloignaient, il mit pied à terre. Me
voilà, dit-il; exécutez l'ordre que vous avez. Je puis dire néanmoins
que je ne me sens coupable d'aucun crime, ni envers la personne du
sultan, ni envers l'État. On lui passa aussitôt au cou une chaîne fort
grosse et fort longue, dont on le lia aussi par le milieu du corps, de
manière qu'il n'avait pas les bras libres. Quand l'officier se fut mis à
la tête de sa troupe, un cavalier prit le bout de la chaîne; et en
marchant après l'officier, il mena Aladdin, qui fut obligé de le suivre
à pied; et dans cet état il fut conduit vers la ville.
Quand les cavaliers furent entrés dans le faubourg, les premiers qui
virent qu'on menait Aladdin en criminel d'État ne doutèrent pas que ce
ne fût pour lui couper la tête. Comme il était aimé généralement, les
uns prirent le sabre et d'autres armes, et ceux qui n'en avaient pas
s'armèrent de pierres, et ils suivirent les cavaliers. Quelques-uns qui
étaient à la queue firent volte-face, en faisant mine de vouloir les
dissiper; mais bientôt ils grossirent en si grand nombre, que les
cavaliers prirent le parti de dissimuler, trop heureux s'ils pouvaient
arriver jusqu'au palais du sultan sans qu'on leur enlevât Aladdin. Pour
y réussir, selon que les rues étaient plus ou moins larges, ils eurent
grand soin d'occuper toute la largeur du terrain, tantôt en s'étendant,
tantôt en se resserrant; de la sorte ils arrivèrent à la place du
palais, où ils se mirent tous sur une ligne, en faisant face à la
populace armée, jusqu'à ce que leur officier et le cavalier qui menait
Aladdin fussent entrés dans le palais, et que les portiers eussent fermé
la porte pour empêcher qu'elle n'entrât.
Aladdin fut conduit devant le sultan, qui l'attendait sur un balcon,
accompagné du grand vizir; et sitôt qu'il le vit, il commanda au
bourreau, qui avait eu ordre de se trouver là, de lui couper la tête,
sans vouloir l'entendre, ni tirer de lui aucun éclaircissement.
Quand le bourreau se fut saisi d'Aladdin, il lui ôta la chaîne qu'il
avait au cou et autour du corps; et après avoir étendu sur la terre un
cuir teint du sang d'une infinité de criminels qu'il avait exécutés, il
l'y fit mettre à genoux, et lui banda les yeux. Alors il tira son sabre;
il prit sa mesure pour donner le coup, en s'essayant et en faisant
flamboyer le sabre en l'air par trois fois, et il attendit que le sultan
lui donnât le signal pour trancher la tête d'Aladdin.
En ce moment le grand vizir aperçut que la populace qui avait forcé les
cavaliers, et qui avait rempli la place, venait d'escalader les murs du
palais en plusieurs endroits, et commençait à les démolir pour faire
brèche. Avant que le sultan donnât le signal, il lui dit: Sire, je
supplie Votre Majesté de penser mûrement à ce qu'elle va faire. Elle va
courir risque de voir son palais forcé; et si ce malheur arrivait,
l'événement pourrait en être funeste. Mon palais forcé! reprit le
sultan. Qui peut avoir cette audace? Sire, repartit le grand vizir, que
Votre Majesté jette les yeux sur les murs de son palais et sur la place,
elle connaîtra la vérité de ce que je lui dis.
L'épouvante du sultan fut si grande quand il eut vu une émotion si vive
et si animée, que dans le moment même il commanda au bourreau de
remettre son sabre dans le fourreau, d'ôter le bandeau des yeux
d'Aladdin, et de le laisser libre. Il donna aussi ordre aux chiaoux de
crier que le sultan lui faisait grâce, et que chacun eût à se retirer.
Alors tous ceux qui étaient déjà montés au haut des murs du palais,
témoins de ce qui venait de se passer, abandonnèrent leur dessein. Ils
descendirent en peu d'instants; et pleins de joie d'avoir sauvé la vie
d'un homme qu'ils aimaient véritablement, ils publièrent cette nouvelle
à tous ceux qui étaient autour d'eux; elle passa bientôt à toute la
populace qui était dans la place du palais; et les cris des chiaoux, qui
annonçaient la même chose du haut des terrasses où ils étaient montés,
achevèrent de la rendre publique. La justice que le sultan venait de
rendre à Aladdin en lui faisant grâce désarma la populace, fit cesser le
tumulte, et insensiblement chacun se retira chez soi.
Quand Aladdin se vit libre, il leva la tête du côté du balcon; et comme
il aperçut le sultan: Sire, dit-il en élevant la voix d'une manière
touchante, je supplie Votre Majesté d'ajouter une nouvelle grâce à celle
qu'elle vient de me faire, c'est de vouloir bien me faire connaître quel
est mon crime. Quel est ton crime, perfide! répondit le sultan, ne le
sais-tu pas? Monte jusqu'ici, continua-t-il, je te le ferai connaître.
Aladdin monta, et quand il se fut présenté: Suis-moi, lui dit le sultan,
en marchant devant lui sans le regarder. Il le mena jusqu'au cabinet
ouvert, et quand il fut arrivé à la porte: Entre, lui dit le sultan; tu
dois savoir où était ton palais: regarde de tous côtés, et dis-moi ce
qu'il est devenu.
Aladdin regarde, et ne voit rien; il s'aperçoit bien de tout le terrain
que son palais occupait; mais comme il ne pouvait deviner comment il
avait pu disparaître, cet événement extraordinaire et surprenant le mit
dans une confusion et dans un étonnement qui l'empêchèrent de pouvoir
répondre un seul mot au sultan.
Le sultan impatient: Dis-moi donc, répéta-t-il à Aladdin, où est ton
palais et où est ma fille! Alors Aladdin rompit le silence: Sire,
dit-il, je vois bien, et je l'avoue, que le palais que j'ai fait bâtir
n'est plus à la place où il était; je vois qu'il a disparu, et je ne
puis dire à Votre Majesté où il peut être; mais je puis l'assurer que je
n'ai aucune part à cet événement.
Je ne me mets pas en peine de ce que ton palais est devenu, reprit le
sultan, j'estime ma fille un million de fois davantage. Je veux que tu
me la retrouves, autrement je te ferai couper la tête, et nulle
considération ne m'en empêchera.
Sire, repartit Aladdin, je supplie Votre Majesté de m'accorder quarante
jours pour faire mes diligences; et si dans cet intervalle je n'y
réussis pas, je lui donne ma parole que j'apporterai ma tête au pied de
son trône, afin qu'elle en dispose à sa volonté. Je t'accorde les
quarante jours que tu me demandes, lui dit le sultan, mais ne crois pas
abuser de la grâce que je te fais, en pensant échapper à mon
ressentiment: en quelque endroit de la terre que tu puisses être, je
saurai bien te retrouver.
Aladdin s'éloigna de la présence du sultan dans une grande humiliation
et dans un état à faire pitié; il passa au travers des cours du palais
la tête baissée, sans oser lever les yeux, dans la confusion où il
était, et les principaux officiers de la cour, dont il n'avait pas
désobligé un seul, quoique amis, au lieu de s'approcher de lui pour le
consoler ou pour lui offrir une retraite chez eux, lui tournèrent le
dos, autant pour ne pas le voir, que pour n'être pas reconnus. Mais
quand ils se fussent approchés de lui pour lui dire quelque chose de
consolant, ou pour lui faire offre de service, ils n'eussent plus
reconnu Aladdin: il ne se reconnaissait pas lui-même, et il n'avait plus
la liberté de son esprit. Il le fit bien connaître quand il fut hors du
palais: car sans penser à ce qu'il faisait, il demandait de porte en
porte et à tous ceux qu'il rencontrait, si on n'avait pas vu son palais,
ou si on ne pouvait pas lui en donner des nouvelles.
Ces demandes firent croire à tout le monde qu'Aladdin avait perdu
l'esprit. Quelques-uns n'en firent que rire, mais les gens les plus
raisonnables, et particulièrement ceux qui avaient eu quelque liaison
d'amitié et de commerce avec lui en furent véritablement touchés de
compassion. Il demeura trois jours dans la ville, en allant tantôt d'un
côté, tantôt d'un autre, et ne mangeant que ce qu'on lui présentait par
charité, et sans prendre aucune résolution.
Enfin, comme il ne pouvait plus, dans l'état malheureux où il se voyait,
rester dans une ville où il avait fait une si belle figure, il en
sortit, et il prit le chemin de la campagne. Il se détourna des grandes
routes; et après avoir traversé plusieurs campagnes dans une incertitude
affreuse, il arriva enfin, à l'entrée de la nuit, au bord d'une rivière.
Là, il lui prit une pensée de désespoir: Où irai-je chercher mon palais?
dit-il en lui-même. En quelle province, en quel pays, en quelle partie
du monde le trouverai-je, aussi bien que ma chère princesse que le
sultan me demande? Jamais je n'y réussirai; il vaut donc mieux que je me
délivre de tant de fatigues qui n'aboutiraient à rien, et de tous les
chagrins cuisants qui me rongent. Il allait se jeter dans la rivière,
selon la résolution qu'il venait de prendre; mais il crut, en bon
musulman fidèle à sa religion, qu'il ne devait pas le faire sans avoir
auparavant fait sa prière. En venant s'y préparer, il s'approcha du bord
de l'eau pour se laver les mains et le visage, suivant la coutume du
pays; mais comme cet endroit était un peu en pente, et mouillé par l'eau
qui y battait, il glissa, et il serait tombé dans la rivière, s'il ne se
fût retenu à un petit roc élevé hors de terre environ de deux pieds.
Heureusement pour lui il portait encore l'anneau que le magicien
africain lui avait mis au doigt avant qu'il descendît dans le souterrain
pour aller prendre la précieuse lampe qui venait de lui être enlevée. Il
frotta cet anneau assez fortement contre le roc en se retenant; dans
l'instant le même génie qui lui était apparu dans ce souterrain où le
magicien africain l'avait enfermé, lui apparut encore:
«Que veux-tu? lui dit le génie. Me voici prêt à t'obéir comme ton
esclave et de tous ceux qui ont l'anneau au doigt, moi et les autres
esclaves de l'anneau.»
Aladdin, agréablement surpris par une apparition si peu attendue dans le
désespoir où il était, répondit: Génie, sauve-moi la vie une seconde
fois, en m'enseignant où est le palais que j'ai fait bâtir, ou en
faisant qu'il soit rapporté incessamment où il était. Ce que tu me
demandes, reprit le génie, n'est pas de mon ressort: je ne suis esclave
que de l'anneau, adresse-toi à l'esclave de la lampe. Si cela est,
repartit Aladdin, je te commande donc, par la puissance de l'anneau, de
me transporter jusqu'au lieu où est mon palais, en quelque endroit de la
terre qu'il soit, et de me poser sous les fenêtres de la princesse
Badroulboudour. A peine eut-il achevé de parler, que le génie le
transporta en Afrique au milieu d'une grande prairie où était le palais,
peu éloigné d'une grande ville, et le posa précisément au-dessous des
fenêtres de l'appartement de la princesse, où il le laissa. Tout cela se
fit en un instant.
Nonobstant l'obscurité de la nuit, Aladdin reconnut fort bien son palais
et l'appartement de la princesse Badroulboudour; mais comme la nuit
était avancée, et que tout était tranquille dans le palais, il se
retira un peu à l'écart, et il s'assit au pied d'un arbre. Là, rempli
d'espérance, en faisant réflexion à son bonheur, dont il était redevable
à un pur hasard, il se trouva dans une situation beaucoup plus paisible
que depuis qu'il avait été arrêté, amené devant le sultan, et délivré du
danger présent de perdre la vie. Il s'entretint quelque temps dans ces
pensées agréables; mais enfin, comme il y avait cinq ou six jours qu'il
ne dormait point, il ne put s'empêcher de se laisser aller au sommeil
qui l'accablait, et il s'endormit au pied de l'arbre où il était.
Le lendemain, dès que l'aurore commença à paraître, Aladdin fut éveillé
agréablement, non-seulement par le ramage des oiseaux qui avaient passé
la nuit sur l'arbre sous lequel il était couché, mais même sur les
arbres touffus du jardin de son palais. Il jeta d'abord les yeux sur cet
admirable édifice, et alors il se sentit une joie inexprimable d'être
sur le point de s'en revoir bientôt le maître, et en même temps de
posséder encore une fois sa chère princesse Badroulboudour. Il se leva,
et se rapprocha de l'appartement de la princesse. Il se promena quelque
temps sous ses fenêtres, en attendant qu'il fût jour chez elle et qu'on
pût l'apercevoir. Dans cette attente, il cherchait en lui-même d'où
pouvait être venue la cause de son malheur; et après avoir bien rêvé, il
ne douta plus que toute son infortune ne vînt d'avoir quitté sa lampe de
vue. Il s'accusait lui-même de négligence et du peu de soin qu'il avait
eu de ne s'en pas dessaisir un seul moment. Ce qui l'embarrassait
davantage, c'est qu'il ne pouvait s'imaginer qui était le jaloux de son
bonheur. Il l'eût compris d'abord, s'il eût su que lui et son palais se
trouvaient alors en Afrique; mais le génie, esclave de l'anneau, ne lui
en avait rien dit; il ne s'en était point informé lui-même. Le nom seul
de l'Afrique lui eût rappelé dans sa mémoire le magicien africain, son
ennemi déclaré.
La princesse Badroulboudour se levait plus matin qu'à l'ordinaire depuis
son enlèvement et son transport en Afrique par l'artifice du magicien
africain, dont jusqu'alors elle avait été contrainte de supporter la vue
une fois chaque jour, parce qu'il était maître du palais; mais elle
l'avait traité si durement chaque fois, qu'il n'avait encore osé prendre
la hardiesse de s'y loger. Quand elle fut habillée, une de ses femmes,
en regardant au travers d'une jalousie, aperçoit Aladdin. Elle court
aussitôt en avertir sa maîtresse. La princesse, qui ne pouvait croire
cette nouvelle, vient vite se présenter à la fenêtre, et aperçoit
Aladdin. Elle ouvre la jalousie. Au bruit que la princesse fait en
l'ouvrant, Aladdin lève la tête; il la reconnaît, et il la salue d'un
air qui exprimait l'excès de sa joie. Pour ne pas perdre de temps, lui
dit la princesse, on est allé vous ouvrir la porte secrète; entrez et
montez. Et elle ferma la jalousie.
La porte secrète était au-dessous de l'appartement de la princesse: elle
se trouva ouverte, et Aladdin monta à l'appartement de la princesse. Il
n'est pas possible d'exprimer la joie que ressentirent ces deux époux de
se revoir après s'être crus séparés pour jamais. Ils s'embrassèrent
plusieurs fois, et se donnèrent toutes les marques d'amour et de
tendresse qu'on peut s'imaginer, après une séparation aussi triste et
aussi peu attendue que la leur. Après ces embrassements mêlés de larmes
de joie, ils s'assirent; et Aladdin en prenant la parole: Princesse,
dit-il, avant de vous entretenir de toute autre chose, je vous supplie
au nom de Dieu, autant pour votre propre intérêt et pour celui du sultan
votre respectable père, que pour le mien en particulier, de me dire ce
qu'est devenue une vieille lampe que j'avais mise sur la corniche du
salon à vingt-quatre croisées, avant d'aller à la chasse.
Ah! cher époux! répondit la princesse, je m'étais bien doutée que notre
malheur réciproque venait de cette lampe! et ce qui me désole, c'est
que j'en suis la cause moi-même! Princesse, reprit Aladdin, ne vous en
attribuez pas la cause, elle est toute sur moi, et je devais avoir été
plus soigneux de la conserver; ne songeons qu'à réparer cette perte; et
pour cela faites-moi la grâce de me raconter comment la chose s'est
passée, et en quelles mains elle est tombée.
Alors la princesse Badroulboudour raconta à Aladdin ce qui s'était passé
dans l'échange de la lampe vieille pour la neuve, qu'elle fit apporter
afin qu'il la vît; et comment la nuit suivante, après s'être aperçue du
transport du palais, elle s'était trouvée le matin dans le pays inconnu
où elle lui parlait, et qui était l'Afrique, particularité qu'elle avait
apprise de la bouche même du traître qui l'y avait fait transporter par
son art magique.
Princesse, dit Aladdin en l'interrompant, vous m'avez fait connaître le
traître en me disant que je suis en Afrique avec vous. Il est le plus
perfide de tous les hommes. Mais ce n'est ni le temps ni le lieu de vous
faire une peinture plus ample de ses méchancetés. Je vous prie seulement
de me dire ce qu'il a fait de la lampe, et où il l'a mise. Il la porte
dans son sein, enveloppée bien précieusement, reprit la princesse, et je
puis en rendre témoignage, puisqu'il l'en a tirée et développée pour
m'en faire un trophée.
Ma princesse, dit alors Aladdin, ne me sachez pas mauvais gré de tant de
demandes dont je vous fatigue; elles sont également importantes pour
vous et pour moi. Pour venir à ce qui m'intéresse plus particulièrement,
apprenez-moi, je vous en conjure, comment vous vous trouvez du
traitement d'un homme aussi méchant et aussi perfide? Depuis que je suis
en ce lieu, reprit la princesse, il ne s'est présenté devant moi qu'une
fois chaque jour; et je suis bien persuadée que le peu de satisfaction
qu'il tire de ses visites fait qu'il ne m'importune pas plus souvent.
Tous les discours qu'il me tient chaque fois ne tendent qu'à me
persuader de rompre la foi que je vous ai donnée; et de le prendre pour
époux, en voulant me faire entendre que je ne dois pas espérer de vous
revoir jamais, que vous ne vivez plus, et que le sultan mon père vous a
fait couper la tête. Il ajoute, pour se justifier, que vous êtes un
ingrat, que votre fortune n'est venue que de lui, et mille autres choses
que je lui laisse dire.
Et comme il ne reçoit de moi pour réponse que mes plaintes douloureuses
et mes larmes, il est contraint de se retirer aussi peu satisfait que
quand il arrive. Je ne doute pas néanmoins que son intention ne soit de
laisser passer mes plus vives douleurs, dans l'espérance que je
changerai de sentiment, et à la fin d'user de violence si je persévère à
lui faire résistance. Mais, cher époux, votre présence a déjà dissipé
mes inquiétudes.
Princesse, interrompit Aladdin, j'ai confiance que ce n'est pas en vain,
puisqu'elles sont dissipées, et que je crois avoir trouvé le moyen de
vous délivrer de votre ennemi et du mien. Mais pour cela il est
nécessaire que j'aille à la ville. Je serai de retour vers le midi, et
alors je vous communiquerai quel est mon dessein, et ce qu'il faudra que
vous fassiez pour contribuer à le faire réussir. Mais afin que vous en
soyez avertie, ne vous étonnez pas de me voir revenir avec un autre
habit, et donnez ordre qu'on ne me fasse pas attendre à la porte secrète
au premier coup que je frapperai.
La princesse lui promit qu'on l'attendrait à la porte, et que l'on
serait prompt à lui ouvrir.
Quand Aladdin fut descendu de l'appartement de la princesse, et qu'il
fut sorti par la même porte, il regarda de côté et d'autre, et il
aperçut un paysan qui prenait le chemin de la campagne.
Comme le paysan allait au delà du palais, et qu'il était un peu éloigné,
Aladdin pressa le pas; et quand il l'eut joint, il lui proposa de
changer d'habit; et il fit tant que le paysan y consentit. L'échange se
fit à la faveur d'un buisson; et quand ils se furent séparés, Aladdin
prit le chemin de la ville. Dès qu'il y fut rentré, il enfila la rue qui
aboutissait à la porte; et se détournant par les rues les plus
fréquentées, il arriva à l'endroit où chaque sorte de marchands et
d'artisans avaient leur rue particulière. Il entra dans celle des
droguistes; et en s'adressant à la boutique la plus grande et la mieux
fournie, il demanda au marchand s'il avait une certaine poudre qu'il lui
nomma.
Le marchand, qui s'imagina qu'Aladdin était pauvre, à le regarder par
son habit, et qu'il n'avait pas assez d'argent pour la payer, lui dit
qu'il en avait, mais qu'elle était chère. Aladdin pénétra dans la pensée
du marchand; il tira sa bourse, et, en faisant voir de l'or, il demanda
une demi-drachme de cette poudre. Le marchand la pesa, l'enveloppa, et
en la présentant à Aladdin il en demanda une pièce d'or. Aladdin la lui
mit entre les mains, et sans s'arrêter dans la ville qu'autant de temps
qu'il en fallut pour prendre un peu de nourriture, il revint à son
palais. Il n'attendit pas à la porte secrète; elle lui fut ouverte
d'abord, et il monta à l'appartement de la princesse Badroulboudour:
Princesse, lui dit-il, l'aversion que vous avez pour votre ravisseur,
comme vous me l'avez témoigné, fera peut-être que vous aurez de la peine
à suivre le conseil que j'ai à vous donner. Mais permettez-moi de vous
dire qu'il est à propos que vous dissimuliez, et même que vous vous
fassiez violence, si vous voulez vous délivrer de sa persécution, et
donner au sultan votre père et mon seigneur la satisfaction de vous
revoir.
Si vous voulez donc suivre mon conseil, continua Aladdin, vous
commencerez dès à présent à vous habiller d'un de vos plus beaux habits,
et quand le magicien africain viendra, ne faites pas difficulté de le
recevoir avec tout le bon accueil possible, sans affectation et sans
contrainte, avec un visage ouvert, de manière néanmoins que, s'il y
reste quelque nuage d'affliction, il puisse apercevoir qu'il se
dissipera avec le temps. Dans la conversation, donnez-lui à connaître
que vous faites vos efforts pour m'oublier; et afin qu'il soit persuadé
davantage de votre sincérité, invitez-le à souper avec vous, et
marquez-lui que vous seriez bien aise de goûter du meilleur vin de son
pays; il ne manquera pas de vous quitter pour en aller chercher. Alors,
en attendant qu'il revienne, quand le buffet sera mis, mettez dans un
des gobelets pareils à celui dans lequel vous avez coutume de boire la
poudre que voici; et en le mettant à part, avertissez celle de vos
femmes qui vous donne à boire, de vous l'apporter plein de vin au signal
que vous lui ferez, dont vous conviendrez avec elle, et de prendre bien
garde de ne pas se tromper. Quand le magicien sera revenu, et que vous
serez à table, après avoir mangé et bu autant de coups que vous le
jugerez à propos, faites-vous apporter le gobelet où sera la poudre, et
changez votre gobelet avec le sien; il trouvera la faveur que vous lui
ferez si grande, qu'il ne la refusera pas: il boira même sans rien
laisser dans le gobelet, et à peine l'aura-t-il vidé, que vous le verrez
tomber à la renverse. Si vous avez de la répugnance à boire dans son
gobelet, faites semblant de boire, vous le pouvez sans crainte, l'effet
de la poudre sera si prompt, qu'il n'aura pas le temps de faire
attention si vous buvez ou si vous ne buvez pas.
Quand Aladdin eut achevé: Je vous avoue, lui dit la princesse, que je me
fais une grande violence, en consentant à faire au magicien les avances
que je vois bien qu'il est nécessaire que je fasse; mais quelle
résolution ne peut-on pas prendre contre un cruel ennemi! Je ferai donc
ce que vous me conseillez, puisque de là mon repos ne dépend pas moins
que le vôtre. Ces mesures prises avec la princesse, Aladdin prit congé
d'elle, et il alla passer le reste du jour aux environs du palais, en
attendant la nuit pour se rapprocher de la porte secrète.
La princesse Badroulboudour, inconsolable, non-seulement de se voir
séparée d'Aladdin, son cher époux, qu'elle avait aimé d'abord, et
qu'elle continuait d'aimer encore, plus par inclination que par devoir,
mais même d'avec le sultan son père qu'elle chérissait, et dont elle
était tendrement aimée, était toujours demeurée dans une grande
négligence de sa personne depuis le moment de cette douloureuse
séparation. Elle avait même, pour ainsi dire, oublié la propreté qui
sied si bien aux personnes de son sexe, particulièrement après que le
magicien africain se fut présenté à elle la première fois, et qu'elle
eut appris par ses femmes, qui l'avaient reconnu, que c'était lui qui
avait pris la vieille lampe en échange de la neuve, et que, par cette
fourberie insigne, il lui fut devenu en horreur. Mais l'occasion d'en
prendre vengeance comme il le méritait, et plutôt qu'elle n'avait osé
l'espérer, fit qu'elle résolut de contenter Aladdin. Ainsi, dès qu'il se
fut retiré, elle se mit à sa toilette, se fit coiffer par ses femmes de
la manière qui lui était la plus avantageuse, et elle prit un habit le
plus riche et le plus convenable à son dessein. La ceinture dont elle se
ceignit n'était qu'or et que diamants enchâssés, les plus gros et les
mieux assortis; et elle accompagna la ceinture d'un collier de perles
seulement, dont les six de chaque côté étaient d'une telle proportion
avec celle du milieu, qui était la plus grosse et la plus précieuse, que
les plus grandes sultanes et les plus grandes reines se seraient
estimées heureuses d'en avoir un complet de la grosseur des deux plus
petites de celui de la princesse. Les bracelets, entremêlés de diamants
et de rubis, répondaient merveilleusement bien à la richesse de la
ceinture et du collier.
Le magicien ne manqua pas de venir à son heure ordinaire. Dès que la
princesse le vit entrer dans son salon aux vingt-quatre croisées où elle
l'attendait, elle se leva avec tout son appareil de beauté et de
charmes, et elle lui montra de la main la place honorable où elle
attendait qu'il se mît, pour s'asseoir en même temps que lui: civilité
distinguée qu'elle ne lui avait pas encore faite.
Le magicien africain, plus ébloui de l'éclat des beaux yeux de la
princesse que du brillant des pierreries dont elle était ornée, fut fort
surpris. Son air majestueux, et un certain air gracieux dont elle
l'accueillait, si opposé aux rebuts avec lesquels elle l'avait reçu
jusqu'alors, le rendit confus. D'abord il voulut prendre place sur le
bord du sofa; mais comme il vit que la princesse ne voulait pas
s'asseoir dans la sienne, qu'il ne fût assis où elle souhaitait, il
obéit.
Quand le magicien africain fut placé, la princesse, pour le tirer de
l'embarras où elle le voyait, prit la parole en le regardant d'une
manière à lui faire croire qu'il ne lui était plus odieux, comme elle
l'avait fait paraître auparavant, et elle lui dit: Vous vous étonnez
sans doute de me voir aujourd'hui tout autre que vous ne m'avez vue
jusqu'à présent; mais vous n'en serez plus surpris quand je vous dirai
que je suis d'un tempérament si opposé à la tristesse, à la mélancolie,
aux chagrins et aux inquiétudes, que je cherche à les éloigner le plus
tôt qu'il m'est possible, dès que je trouve que le sujet en est passé.
J'ai fait réflexion sur ce que vous m'avez représenté du destin
d'Aladdin; et de l'humeur dont je connais le sultan mon père, je suis
persuadée comme vous qu'il n'a pu éviter l'effet terrible de son
courroux. Ainsi, quand je m'opiniâtrerais à le pleurer toute ma vie, je
vois bien que mes larmes ne le feraient pas revivre. C'est pour cela
qu'après lui avoir rendu, même dans le tombeau, les devoirs que mon
amour demandait que je lui rendisse, il m'a paru que je devais chercher
tous les moyens de me consoler. Voilà les motifs du changement que vous
voyez en moi. Pour commencer donc à éloigner tout sujet de tristesse,
résolue à la bannir entièrement, et persuadée que vous voudrez bien me
tenir compagnie, j'ai commandé qu'on nous préparât à souper. Mais comme
je n'ai que du vin de la Chine, et que je me trouve en Afrique, il m'a
pris une envie de goûter celui qu'elle produit, et j'ai cru, s'il y en
a, que vous en trouverez du meilleur.
Le magicien africain, qui avait regardé comme impossible le bonheur de
parvenir si promptement et si facilement à entrer dans les bonnes grâces
de la princesse Badroulboudour, lui marqua qu'il ne trouvait pas de
termes assez forts pour lui témoigner combien il était sensible à ses
bontés; et en effet, pour finir au plus tôt un entretien dont il eût eu
peine à se tirer s'il s'y fût engagé plus avant, il se jeta sur le vin
d'Afrique dont elle venait de lui parler, et lui dit que parmi les
avantages dont l'Afrique pouvait se glorifier, celui de produire
d'excellent vin était un des principaux, particulièrement dans la partie
où elle se trouvait; qu'il en avait une pièce de sept ans qui n'était
pas entamée, et que, sans le trop priser, c'était un vin qui surpassait
en bonté les vins les plus excellents du monde. Si ma princesse,
ajouta-t-il, veut me le permettre, j'irai en prendre deux bouteilles, et
je serai de retour incessamment. Je serais fâché de vous donner cette
peine, lui dit la princesse; il vaudrait mieux que vous y envoyassiez
quelqu'un. Il est nécessaire que j'y aille moi-même, repartit le
magicien africain: personne que moi ne sait où est la clef du magasin,
et personne que moi aussi n'a le secret de l'ouvrir. Si cela est ainsi,
dit la princesse, allez donc et revenez promptement. Plus vous mettrez
de temps, plus j'aurai d'impatience de vous revoir, et songez que nous
nous mettrons à table dès que vous serez de retour.
Le magicien africain, plein d'espérance de son prétendu bonheur, ne
courut pas chercher son vin de sept ans, il y vola plutôt, et il revint
fort promptement. La princesse, qui n'avait pas douté qu'il ne fît
diligence, avait jeté elle-même la poudre qu'Aladdin lui avait apportée,
dans un gobelet qu'elle avait mis à part, et elle venait de faire
servir. Ils se mirent à table vis-à-vis l'un de l'autre, de manière que
le magicien avait le dos tourné au buffet. En lui présentant ce qu'il y
avait de meilleur, la princesse lui dit: Si vous voulez, je vous
donnerai le plaisir des instruments et des voix; mais comme nous ne
sommes que vous et moi, il me semble que la conversation nous donnera
plus de plaisir. Le magicien regarda ce choix de la princesse pour une
nouvelle faveur.
Après qu'ils eurent mangé quelques morceaux, la princesse demanda à
boire. Elle but à la santé du magicien, et quand elle eut bu: Vous aviez
raison, dit-elle, de faire l'éloge de votre vin, jamais je n'en avais bu
de si délicieux. Charmante princesse, répondit-il, en tenant à la main
le gobelet qu'on venait de lui présenter, mon vin acquiert une nouvelle
qualité par l'approbation que vous lui donnez. Buvez à ma santé, reprit
la princesse; vous trouverez vous-même que je m'y connais. Il but à la
santé de la princesse; et en rendant le gobelet: Princesse, dit-il, je
me tiens heureux d'avoir réservé cette pièce pour une si bonne occasion;
j'avoue moi-même que je n'en ai bu de ma vie de si excellent en plus
d'une manière.
[Illustration: Aussitôt après avoir bu, le magicien tomba à la
renverse.]
Quand ils eurent continué de manger et de boire trois autres coups, la
princesse, qui avait achevé de charmer le magicien africain par ses
honnêtetés et par ses manières tout obligeantes, donna enfin le signal à
la femme qui lui servait à boire, en disant en même temps qu'on lui
apportât son gobelet plein de vin, qu'on emplît de même celui du
magicien africain, et qu'on le lui présentât. Quand ils eurent chacun
leur gobelet à la main: Buvons, dit-elle, et vous reprendrez après ce
que vous voulez me dire. En même temps elle porta à la bouche le gobelet
qu'elle ne toucha que du bout des lèvres, pendant que le magicien
africain se pressa si fort de la prévenir, qu'il vida le sien sans en
laisser une goutte. En achevant de le vider, comme il avait un peu
penché la tête en arrière pour montrer sa diligence, il demeura quelque
temps en cet état, jusqu'à ce que la princesse, qui avait toujours le
bord du gobelet sur ses lèvres, vit que les yeux lui tournaient et qu'il
tomba sur le dos sans sentiment.
La princesse n'eut pas besoin de commander qu'on allât ouvrir la porte
secrète à Aladdin. Ses femmes, qui avaient le mot, s'étaient disposées
d'espace en espace depuis le salon jusqu'au bas de l'escalier, de
manière que le magicien africain ne fut pas plutôt tombé à la renverse,
que la porte lui fut ouverte presque dans le moment.
Aladdin monta, et il entra dans le salon. Dès qu'il eut vu le magicien
africain étendu sur le sofa, il arrêta la princesse Badroulboudour qui
s'était levée, et qui s'avançait pour lui témoigner sa joie en
l'embrassant. Princesse, dit-il, il n'est pas encore temps; obligez-moi
de vous retirer à votre appartement, et faites qu'on me laisse seul,
pendant que je vais travailler à vous faire retourner à la Chine avec la
même diligence que vous en avez été éloignée.
En effet, quand la princesse fut hors du salon avec ses femmes et ses
eunuques, Aladdin ferma la porte; et après qu'il se fut approché du
cadavre du magicien africain, qui était demeuré sans vie, il ouvrit sa
veste, et il en tira la lampe enveloppée de la manière que la princesse
lui avait marqué. Il la développa et il la frotta. Aussitôt le génie se
présenta avec son compliment ordinaire. Génie, lui dit Aladdin, je t'ai
appelé pour t'ordonner, de la part de la lampe, ta bonne maîtresse que
tu vois, de faire que ce palais soit reporté incessamment à la Chine,
au même lieu et à la même place d'où il a été apporté ici. Le génie,
après avoir marqué par une inclination de tête qu'il allait obéir,
disparut. En effet, le transport se fit, et on ne le sentit que par deux
agitations fort légères: l'une, quand il fut enlevé du lieu où il était
en Afrique, et l'autre, quand il fut posé dans la Chine vis-à-vis le
palais du sultan; ce qui se fit dans un intervalle de peu de durée.
Aladdin descendit à l'appartement de la princesse; et alors en
l'embrassant: Princesse, dit-il, je puis vous assurer que votre joie et
la mienne seront complètes demain matin. Comme la princesse n'avait pas
achevé de souper, et qu'Aladdin avait besoin de manger, la princesse fit
apporter du salon aux vingt-quatre croisées les mets qu'on y avait
servis, et auxquels on n'avait presque pas touché. La princesse et
Aladdin mangèrent ensemble et burent du bon vin vieux du magicien
africain; après quoi, sans parler de leur entretien, qui ne pouvait être
que très-satisfaisant, ils se retirèrent dans leur appartement.
Depuis l'enlèvement du palais d'Aladdin et de la princesse
Badroulboudour, le sultan, père de cette princesse, était inconsolable
de l'avoir perdue, comme il se l'était imaginé. Il ne dormait presque ni
nuit ni jour; et au lieu d'éviter tout ce qui pouvait l'entretenir dans
son affliction, c'était au contraire ce qu'il cherchait avec plus de
soin. Ainsi, au lieu qu'auparavant il n'allait que le matin au cabinet
ouvert de son palais, pour se satisfaire par l'agrément de cette vue
dont il ne pouvait se rassasier, il y allait plusieurs fois le jour
renouveler ses larmes et augmenter de plus en plus ses profondes
douleurs, par l'idée de ne voir plus ce qui lui avait causé tant de
plaisir, et d'avoir perdu ce qu'il avait de plus cher. L'aurore ne
faisait encore que de paraître, lorsque le sultan vint à ce cabinet, le
même matin que le palais d'Aladdin venait d'être rapporté à sa place. En
y entrant, il était si recueilli en lui-même et si pénétré de sa
douleur, qu'il jeta les yeux d'une manière triste du côté de la place où
il ne croyait voir que l'air vide, sans apercevoir le palais. Mais
voyant que ce vide était rempli, il s'imagina d'abord que c'était
l'effet d'un brouillard. Il regarde avec plus d'attention, et il
reconnaît à n'en pas douter que c'était le palais d'Aladdin. Alors la
joie et l'épanouissement du cœur succédèrent aux chagrins et à la
tristesse. Il retourne à son appartement en pressant le pas, et il
commande qu'on lui selle et qu'on lui amène un cheval. On le lui amène,
il le monte, il part, et il lui semble qu'il n'arrivera pas assez tôt au
palais d'Aladdin.
Aladdin, qui avait prévu ce qui pouvait arriver, s'était levé dès la
petite pointe du jour; et dès qu'il eut pris un des habits les plus
magnifiques de sa garde-robe, il était monté au salon aux vingt-quatre
croisées, d'où il aperçut venir le sultan. Il descendit, et il fut assez
à temps pour le recevoir au bas du grand escalier et l'aider à mettre
pied à terre. Aladdin, lui dit le sultan, je ne puis vous parler que je
n'aie vu et embrassé ma fille.
Aladdin conduisit le sultan à l'appartement de la princesse
Badroulboudour. Et la princesse, qu'Aladdin, en se levant, avait avertie
de se souvenir qu'elle n'était plus en Afrique, mais dans la Chine et
dans la ville capitale du sultan son père, voisine de son palais, venait
d'achever de s'habiller. Le sultan l'embrassa plusieurs fois, le visage
baigné de larmes de joie, et la princesse, de son côté, lui donna toutes
les marques du plaisir extrême qu'elle avait de le revoir.
Le sultan fut quelque temps sans pouvoir ouvrir la bouche pour parler,
tant il était attendri d'avoir retrouvé sa chère fille, après l'avoir
pleurée sincèrement comme perdue; et la princesse, de son côté, était
tout en larmes de la joie qu'elle avait de revoir le sultan son père.
Le sultan prit enfin la parole: Ma fille, dit-il, je veux croire que
c'est la joie que vous avez de me revoir qui fait que vous me paraissez
aussi peu changée que s'il ne vous était rien arrivé de fâcheux. Je suis
persuadé néanmoins que vous avez beaucoup souffert. On n'est pas
transporté dans un palais tout entier, aussi subitement que vous l'avez
été, sans de grandes alarmes et de terribles angoisses. Je veux que vous
me racontiez ce qui en est, et que vous ne me cachiez rien.
La princesse se fit un plaisir de donner au sultan son père la
satisfaction qu'il demandait. Sire, dit la princesse, si je parais si
peu changée, je supplie Votre Majesté de considérer que je commençai à
respirer dès hier de grand matin par la présence d'Aladdin mon cher
époux et mon libérateur, que j'avais regardé et pleuré comme perdu pour
moi, et que le bonheur que je viens d'avoir de l'embrasser, me remet à
peu près dans la même assiette qu'auparavant. Toute ma peine néanmoins,
à proprement parler, n'a été que de me voir arrachée à Votre Majesté et
à mon cher époux, non-seulement par rapport à mon inclination à l'égard
de mon époux, mais même par l'inquiétude où j'étais sur les tristes
effets du courroux de Votre Majesté, auquel je ne doutais pas qu'il ne
dût être exposé, tout innocent qu'il était. J'ai moins souffert de
l'insolence de mon ravisseur qui m'a tenu des discours qui ne me
plaisaient pas. Je les ai arrêtés par l'ascendant que j'ai su prendre
sur lui. D'ailleurs j'étais aussi peu contrainte que je le suis
présentement. Pour ce qui regarde le fait de mon enlèvement, Aladdin n'y
a aucune part, j'en suis la cause moi seule, mais très-innocente.
Aladdin fit enlever le cadavre du magicien africain, avec ordre de le
jeter à la voirie pour servir de pâture aux animaux et aux oiseaux. Le
sultan cependant, après avoir commandé que les tambours, les timbales,
les trompettes et les autres instruments annonçassent la joie publique,
fit proclamer une fête de dix jours, en réjouissance du retour de la
princesse Badroulboudour et d'Aladdin avec son palais.
C'est ainsi qu'Aladdin échappa pour la seconde fois au danger presque
inévitable de perdre la vie; mais ce ne fut pas le dernier; il en courut
un troisième dont nous allons rapporter les circonstances.
Le magicien africain avait un frère cadet qui n'était pas moins habile
que lui dans l'art magique; on peut même dire qu'il le surpassait en
méchanceté et en artifices pernicieux. Comme ils ne demeuraient pas
toujours ensemble ou dans la même ville, et que souvent l'un se trouvait
au levant, pendant que l'autre était au couchant, chacun de son côté ils
ne manquaient pas chaque année de s'instruire, par la géomance, en
quelle partie du monde ils étaient, en quel état ils se trouvaient, et
s'ils n'avaient pas besoin du secours l'un de l'autre.
Quelque temps après que le magicien africain eut succombé dans son
entreprise contre le bonheur d'Aladdin, son cadet, qui n'avait pas eu de
ses nouvelles depuis un an, et qui n'était pas en Afrique, mais dans un
pays très-éloigné, voulut savoir en quel endroit de la terre il était,
comment il se portait, et ce qu'il y faisait. En quelque lieu qu'il
allât, il portait toujours avec lui son carré géomantique aussi bien que
son frère. Il prend ce carré, il accommode le sable, il jette les
points, il en tire les figures, et enfin il en tire l'horoscope. En
parcourant chaque maison, il trouve que son frère n'était plus au monde;
dans une autre maison, qu'il avait été empoisonné, et qu'il était mort
subitement; dans une autre, que cela était arrivé à la Chine; et dans
une autre, que c'était dans une capitale de la Chine, située en tel
endroit, et enfin, que celui par qui il avait été empoisonné était un
homme de basse naissance, qui avait épousé une princesse fille d'un
sultan.
Quand le magicien eut appris de la sorte quelle avait été la triste
destinée de son frère, il ne perdit pas le temps en des regrets qui ne
lui eussent pas redonné la vie. La résolution prise sur-le-champ de
venger sa mort, il monte à cheval, et il se met en chemin en prenant sa
route vers la Chine. Il traverse plaines, rivières, montagnes, déserts;
et après une longue traite, sans s'arrêter en aucun endroit, avec des
fatigues incroyables, il arriva enfin à la Chine, et peu de temps après
à la capitale que la géomance lui avait enseignée. Certain qu'il ne
s'était pas trompé, et qu'il n'avait pas pris un royaume pour un autre,
il s'arrête dans cette capitale et il y prend logement.
Le lendemain de son arrivée, le magicien sort; et en se promenant par la
ville, non pas tant pour en remarquer les beautés qui lui étaient fort
indifférentes, que dans l'intention de commencer à prendre des mesures
pour l'exécution de son dessein pernicieux, il s'introduisit dans les
lieux les plus fréquentés, et il prêta l'oreille à ce que l'on disait.
Dans un lieu où l'on passait le temps à jouer à plusieurs sortes de
jeux, et où, pendant que les uns jouaient, d'autres s'entretenaient, les
uns des nouvelles et des affaires du temps, d'autres de leurs propres
affaires, il entendit qu'on s'entretenait et qu'on racontait des
merveilles de la vertu et de la piété d'une femme retirée du monde,
nommé Fatime, et même de ses miracles. Comme il crut que cette femme
pouvait lui être utile à quelque chose dans ce qu'il méditait, il prit à
part un de ceux de la compagnie, et il le pria de vouloir bien lui dire
plus particulièrement quelle était cette sainte femme, et quelle sorte
de miracles elle faisait.
Quoi! lui dit cet homme, vous n'avez pas encore vu cette femme, ni
entendu parler d'elle? Elle fait l'admiration de toute la ville par ses
jeûnes, par ses austérités et par le bon exemple qu'elle donne. A la
réserve du lundi et du vendredi, elle ne sort pas de son petit ermitage;
et les jours qu'elle se fait voir par la ville, elle fait des biens
infinis, et il n'y a personne affligé du mal de tête qui ne reçoive la
guérison par l'imposition de ses mains.
Le magicien ne voulut pas en savoir davantage sur cet article; il
demanda seulement au même homme en quel quartier de la ville était
l'ermitage de cette sainte femme. Cet homme le lui enseigna, sur quoi,
après avoir conçu et arrêté le dessein détestable dont nous allons
parler bientôt, afin de le savoir plus sûrement, il observa toutes ses
démarches le premier jour qu'elle sortit, après avoir fait cette
enquête, sans la perdre de vue jusqu'au soir, qu'il la vit rentrer dans
son ermitage. Quand il eut bien remarqué l'endroit, il se retira dans un
des lieux que nous avons dis, où l'on buvait d'une certaine boisson
chaude, et où l'on pouvait passer la nuit si l'on voulait,
particulièrement dans les grandes chaleurs, que l'on aime mieux en ces
pays-là coucher sur la natte que dans un lit.
Le magicien, après avoir contenté le maître du lieu, en lui payant le
peu de dépense qu'il avait faite, sortit vers le minuit, et il alla
droit à l'ermitage de Fatime la sainte femme, nom sous lequel elle était
connue dans toute la ville. Il n'eut pas de peine à ouvrir la porte:
elle n'était fermée qu'avec un loquet; il la referma sans faire de bruit
quand il fut entré, et il aperçut Fatime à la clarté de la lune, couchée
à l'air, et qui dormait sur un sofa garni d'une méchante natte, et
appuyée contre sa cellule. Il s'approcha d'elle, et après avoir tiré un
poignard qu'il portait au côté, il l'éveilla.
En ouvrant les yeux, la pauvre Fatime fut fort étonnée de voir un homme
prêt à la poignarder. En lui appuyant le poignard contre le cœur, prêt
à l'y enfoncer: Si tu cries, dit-il, ou si tu fais le moindre bruit, je
te tue; mais lève-toi, et fais ce que je te dirai.
Fatime, qui était couchée dans son habit, se leva en tremblant de
frayeur. Ne crains pas, lui dit le magicien, je ne demande que ton
habit, donne-le-moi et prends le mien. Ils firent l'échange d'habit, et
quand le magicien se fut habillé de celui de Fatime, il lui dit:
Colore-moi le visage comme le tien, de manière que je te ressemble, et
que la couleur ne s'efface pas. Comme il vit qu'elle tremblait encore,
pour la rassurer, et afin qu'elle fît ce qu'il souhaitait avec plus
d'assurance, il lui dit: Ne crains pas, te dis-je encore une fois, je te
jure par le nom de Dieu que je te donne la vie. Fatime le fit entrer
dans sa cellule, elle alluma sa lampe; et en prenant d'une certaine
liqueur dans un vase avec un pinceau, elle lui en frotta le visage, et
lui assura que la couleur ne changerait pas, et qu'il avait le visage de
la même couleur qu'elle, sans différence. Elle lui mit ensuite sa propre
coiffure sur la tête avec un voile, dont elle lui enseigna comment il
fallait qu'il se cachât le visage en allant par la ville. Enfin, après
qu'elle lui eut mis autour du cou un gros chapelet qui lui pendait par
devant jusqu'au milieu du corps, elle lui mit à la main le même bâton
qu'elle avait coutume de porter; et en lui présentant un miroir:
Regardez, dit-elle, vous verrez que vous me ressemblez on ne peut pas
mieux. Le magicien se trouva comme il l'avait souhaité; mais il ne tint
pas à la bonne Fatime le serment qu'il lui avait fait si solennellement.
Afin qu'on ne vît pas de sang en la perçant de son poignard, il
l'étrangla; et quand il vit qu'elle avait rendu l'âme, il traîna le
cadavre par les pieds jusqu'à la citerne de l'ermitage, et il le jeta
dedans.
Le magicien, déguisé ainsi en Fatime la sainte femme, passa le reste de
la nuit dans l'ermitage, après s'être souillé d'un meurtre si
détestable. Le lendemain, à une heure ou deux du matin, quoique dans un
jour que la sainte femme n'avait pas coutume de sortir, il ne laissa
pas de le faire, bien persuadé qu'on ne l'interrogerait pas là-dessus,
et au cas qu'on l'interrogeât, prêt à répondre. Comme une des premières
choses qu'il avait faites en arrivant avait été d'aller reconnaître le
palais d'Aladdin, et que c'était là qu'il avait projeté de jouer son
rôle, il prit son chemin de ce côté-là.
Dès qu'on eut aperçu la sainte femme, comme tout le peuple se l'imagina,
le magicien fut bientôt environné d'une grande affluence de monde. Les
uns se recommandaient à ses prières, d'autres lui baisaient la main,
d'autres plus réservés ne lui baisaient que le bas de la robe; et
d'autres, soit qu'ils eussent mal à la tête, ou que leur intention fût
seulement d'en être préservés, s'inclinaient devant lui, afin qu'il leur
imposât les mains; ce qu'il faisait en marmottant quelques paroles en
guise de prières, et il imitait si bien la sainte femme, que tout le
monde le prenait pour elle. Après s'être arrêté souvent pour satisfaire
ces sortes de gens qui ne recevaient ni bien ni mal de cette sorte
d'imposition de mains, il arriva enfin dans la place du palais
d'Aladdin, où, comme l'affluence fut plus grande, l'empressement fut
aussi plus grand à qui s'approcherait de lui. Les plus forts et les plus
zélés fendaient la foule pour se faire place, et de là s'émurent des
querelles dont le bruit se fit entendre du salon aux vingt-quatre
croisées où était la princesse Badroulboudour.
La princesse demanda ce que c'était que ce bruit; et comme personne ne
put lui en rien dire, elle commanda qu'on allât voir, et qu'on vînt lui
en rendre compte. Sans sortir du salon, une de ses femmes regarda par
une jalousie, et elle vint lui dire que le bruit venait de la foule du
monde qui environnait la sainte femme pour se faire guérir du mal de
tête par l'imposition de ses mains.
La princesse, qui depuis longtemps avait entendu dire beaucoup de bien
de la sainte femme, mais qui ne l'avait pas encore vue, eut la curiosité
de la voir et de s'entretenir avec elle. Comme elle en eut témoigné
quelque chose, le chef des eunuques, qui était présent, lui dit que si
elle le souhaitait, il était aisé de la faire venir, et qu'elle n'avait
qu'à commander. La princesse y consentit; et aussitôt il détacha quatre
eunuques, avec ordre d'amener la prétendue sainte femme.
Dès que les eunuques furent sortis de la porte du palais d'Aladdin, et
qu'on les vit venir du côté où était le magicien déguisé, la foule se
dissipa, et quand il fut libre, et qu'il les eut vus venant à lui, il
fit une partie du chemin avec d'autant plus de joie qu'il pensait que sa
fourberie paraissait réussir. Celui des eunuques qui prit la parole lui
dit: Sainte femme, la princesse veut vous voir: venez, suivez-nous. La
princesse me fait bien de l'honneur, répondit la feinte Fatime, je suis
prête à lui obéir; et en même temps elle suivit les eunuques, qui
avaient déjà repris le chemin du palais.
Quand le magicien, qui sous un habit de sainteté cachait un cœur
diabolique, eut été introduit dans le salon aux vingt-quatre croisées,
et qu'il eut aperçu la princesse, il débuta par une prière qui contenait
une longue énumération de vœux et de souhaits pour sa santé, pour sa
prospérité, et pour l'accomplissement de tout ce qu'elle pouvait
désirer. Il déploya ensuite toute sa rhétorique d'imposteur et
d'hypocrite pour s'insinuer dans l'esprit de la princesse, sous le
manteau d'une grande piété; il lui fut d'autant plus aisé de réussir,
que la princesse, qui était bonne naturellement, était persuadée que
tout le monde était bon comme elle, ceux et celles particulièrement qui
faisaient profession de servir Dieu dans la retraite.
Quand la fausse Fatime eut achevé sa longue harangue: Ma bonne mère, lui
dit la princesse, je vous remercie de vos bonnes prières; j'y ai grande
confiance, et j'espère que Dieu les exaucera: approchez-vous et
asseyez-vous près de moi. La fausse Fatime s'assit avec une modestie
affectée; et alors, en reprenant la parole: Ma bonne mère, dit la
princesse, je vous demande une chose qu'il faut que vous m'accordiez; ne
me refusez pas, je vous en prie: c'est que vous demeuriez avec moi, afin
que vous m'entreteniez de votre vie, et que j'apprenne de vous et par
vos bons exemples comment je dois servir Dieu.
Princesse, dit alors la feinte Fatime, je vous supplie de ne pas exiger
de moi une chose à laquelle je ne puis consentir sans me détourner et me
distraire de mes prières et de mes exercices de dévotion. Que cela ne
vous fasse pas de peine, reprit la princesse; j'ai plusieurs
appartements qui ne sont pas occupés: vous choisirez celui qui vous
conviendra le mieux; et vous y ferez tous vos exercices avec la même
liberté que dans votre ermitage.
Le magicien, qui n'avait d'autre but que de s'introduire dans le palais
d'Aladdin, où il lui serait plus aisé d'exécuter la méchanceté qu'il
méditait, en y demeurant sous les auspices et la protection de la
princesse, que s'il eût été obligé d'aller et de venir de l'ermitage au
palais, et du palais à l'ermitage, ne fit pas de plus grandes instances
pour s'excuser d'accepter l'offre obligeante de la princesse. Princesse,
dit-il, quelque résolution qu'une femme pauvre et misérable comme je le
suis ait faite de renoncer au monde, à ses pompes et à ses grandeurs, je
n'ose prendre la hardiesse de résister à la volonté et au commandement
d'une princesse si pieuse et si charitable.
Sur cette réponse du magicien, la princesse, en se levant elle-même, lui
dit: Levez-vous, et venez avec moi, que je vous fasse voir les
appartements vides que j'ai, afin que vous choisissiez. Il suivit la
princesse Badroulboudour; et de tous les appartements qu'elle lui fit
voir, qui étaient très-propres et très-bien meublés, il choisit celui
qui lui parut l'être moins que les autres, en disant par hypocrisie
qu'il était trop bon pour lui, et qu'il ne le choisissait que pour
complaire à la princesse.
La princesse voulut ramener le fourbe au salon aux vingt-quatre
croisées, pour le faire dîner avec elle; mais comme pour manger il eût
fallu qu'il se découvrît le visage, qu'il avait toujours eu voilé
jusqu'alors, et qu'il craignit que la princesse ne reconnût qu'il
n'était pas Fatime la sainte femme, comme elle le croyait, il la pria
avec tant d'instance de l'en dispenser, en lui représentant qu'il ne
mangeait que du pain et quelques fruits secs, et de lui permettre de
prendre son petit repas dans son appartement, qu'elle le lui accorda. Ma
bonne mère, lui dit-elle, vous êtes libre, faites comme si vous étiez
dans votre ermitage; je vais vous faire apporter à manger; mais
souvenez-vous que je vous attends dès que vous aurez pris votre repas.
La princesse dîna, et la fausse Fatime ne manqua pas de venir la
retrouver dès qu'elle eut appris, par un eunuque qu'elle avait prié de
l'en avertir, qu'elle était sortie de table. Ma bonne mère, lui dit la
princesse, je suis ravie de posséder une sainte femme comme vous, qui va
faire la bénédiction de ce palais. A propos de ce palais, comment le
trouvez-vous? Mais avant que je vous le fasse voir pièce par pièce,
dites-moi premièrement ce que vous pensez de ce salon.
Sur cette demande, la fausse Fatime, qui pour mieux jouer son rôle avait
affecté jusqu'alors d'avoir la tête baissée, sans même la détourner pour
regarder d'un côté ou de l'autre, la leva enfin, et quand elle l'eut
bien considéré: Princesse, dit-elle, ce salon est véritablement
admirable et d'une grande beauté. Autant néanmoins qu'en peut juger une
solitaire, qui ne s'entend pas à ce qu'on trouve beau dans le monde, il
me semble qu'il y manque une chose. Quelle chose, ma bonne mère? reprit
la princesse Badroulboudour. Apprenez-le-moi, je vous en conjure. Pour
moi, j'ai cru, et je l'avais entendu dire ainsi, qu'il n'y manquait
rien. S'il y manque quelque chose, j'y ferai remédier.
Princesse, repartit la fausse Fatime avec une grande dissimulation,
pardonnez-moi la liberté que je prends; mon avis, s'il peut être de
quelque importance, serait que, si au haut et au milieu de ce dôme, il y
avait un œuf de roc suspendu, ce salon n'aurait point de pareil dans
les quatre parties du monde, et votre palais serait la merveille de
l'univers.
Ma bonne mère, demanda la princesse, quel oiseau est-ce que le roc, et
où pourrait-on en trouver un œuf? Princesse, répondit la fausse Fatime,
c'est un oiseau d'une grandeur prodigieuse, qui habite au plus haut du
mont Caucase, et l'architecte de votre palais peut vous en trouver un.
Après avoir remercié la fausse Fatime de son bon avis, à ce qu'elle
croyait, la princesse Badroulboudour continua de s'entretenir avec elle
sur d'autres objets; mais elle n'oublia pas l'œuf de roc, et se promit
bien d'en parler à Aladdin dès qu'il serait revenu de la chasse. Il y
avait six jours qu'il y était allé; et le magicien qui ne l'avait pas
ignoré, avait voulu profiter de son absence. Il revint le même jour sur
le soir, dans le temps que la fausse Fatime venait de prendre congé de
la princesse, et de se retirer à son appartement. En arrivant, il monta
à l'appartement de la princesse, qui venait d'y rentrer: il la salua, et
il l'embrassa; mais il lui parut qu'elle le recevait avec un peu de
froideur. Ma princesse, dit-il, je ne retrouve pas en vous la même
gaieté que j'ai coutume d'y trouver. Est-il arrivé quelque chose pendant
mon absence qui vous ait déplu et causé du chagrin ou du mécontentement?
Au nom de Dieu, ne me le cachez pas; il n'y a rien que je ne fasse pour
le dissiper si cela est en mon pouvoir. C'est peu de chose, reprit la
princesse, et cela me donne si peu d'inquiétude, que je n'ai pas cru
qu'il eût rien paru sur mon visage pour vous en faire apercevoir. Mais
puisque, contre mon attente, vous y apercevez quelque altération, je ne
vous en dissimulerai pas la cause, qui est de très-peu de conséquence.
J'avais cru avec vous, continua la princesse Badroulboudour, que notre
palais était le plus superbe, le plus magnifique et le plus accompli
qu'il y eût au monde. Je vous dirai néanmoins ce qui m'est venu dans la
pensée après avoir bien examiné le salon aux vingt-quatre croisées. Ne
trouvez-vous pas comme moi qu'il n'y aurait plus rien à désirer, si un
œuf de roc était suspendu au milieu de l'enfoncement du dôme?
Princesse, repartit Aladdin, il suffit que vous trouviez qu'il y manque
un œuf de roc, pour y trouver le même défaut. Vous verrez par la
diligence que je vais apporter à le réparer qu'il n'y a rien que je ne
fasse pour l'amour de vous.
Dans le moment, Aladdin quitta la princesse Badroulboudour, il monta au
salon aux vingt-quatre croisées; et là, après avoir tiré de son sein la
lampe qu'il portait toujours sur lui, en quelque lieu qu'il allât,
depuis le danger qu'il avait couru pour avoir négligé de prendre cette
précaution, il la frotta. Aussitôt le génie se présenta devant lui.
Génie, lui dit Aladdin, il manque à ce dôme un œuf de roc suspendu au
milieu de l'enfoncement; je te demande, au nom de la lampe que je tiens,
que tu fasses en sorte que ce défaut soit réparé.
Aladdin n'eut pas achevé de prononcer ces paroles, que le génie fit un
cri si bruyant et si épouvantable, que le salon en fut ébranlé, et
qu'Aladdin en chancela, prêt à tomber de son haut. Quoi! misérable, lui
dit le génie d'une voix à faire trembler l'homme le plus assuré, ne te
suffit-il pas que mes compagnons et moi nous ayons fait toute chose en
la considération, pour me demander, par une ingratitude qui n'a pas de
pareille, que je t'apporte mon maître et que je le pende au milieu de
la voûte de ce dôme? Cet attentat mériterait que vous fussiez réduits en
cendre sur-le-champ, toi, ta femme et ton palais. Mais tu es heureux de
n'en être pas l'auteur, et que la demande ne vienne pas directement de
ta part. Apprends quel en est le véritable auteur: c'est le frère du
magicien africain, ton ennemi, que tu as exterminé comme il le méritait.
Il est dans ton palais, déguisé sous l'habit de Fatime la sainte femme,
qu'il a assassinée, et c'est lui qui a suggéré à ta femme de faire la
demande pernicieuse que tu m'as faite. Son dessein est de te tuer; c'est
à toi d'y prendre garde. En achevant ces mots, il disparut.
Aladdin ne perdit pas une des dernières paroles du génie; il avait
entendu parler de Fatime la sainte femme, et il n'ignorait pas de quelle
manière elle guérissait le mal de tête, à ce que l'on prétendait. Il
revint à l'appartement de la princesse, et sans parler de ce qui venait
de lui arriver, il s'assit en disant qu'un grand mal de tête venait de
le prendre tout à coup, et en s'appuyant la main contre le front. La
princesse commanda aussitôt qu'on fît venir la sainte femme; et pendant
qu'on alla l'appeler, elle raconta à Aladdin à quelle occasion elle se
trouvait dans le palais, où elle lui avait donné un appartement.
La fausse Fatime arriva; et dès qu'elle fut entrée: Venez, ma bonne
mère, lui dit Aladdin, je suis bien aise de vous voir, et de ce que mon
bonheur veut que vous vous trouviez ici. Je suis tourmenté d'un furieux
mal de tête qui vient de me saisir. Je demande votre secours pour la
confiance que j'ai en vos bonnes prières, et j'espère que vous ne me
refuserez pas la grâce que vous faites à tant d'affligés de ce mal. En
achevant ces paroles, il se leva en baissant la tête; et la fausse
Fatime s'avança de son côté, mais en portant la main sur un poignard
qu'elle avait à sa ceinture sous sa robe. Aladdin, qui l'observait, lui
saisit la main avant qu'elle l'eût tiré; et en lui perçant le cœur du
sien, il la jette morte sur le plancher.
Mon cher époux, qu'avez-vous fait? s'écria la princesse dans sa
surprise. Vous avez tué la sainte femme! Non, ma princesse, répondit
Aladdin sans s'émouvoir, je n'ai pas tué Fatime; mais un scélérat qui
m'allait assassiner, si je ne l'eusse prévenu. C'est ce méchant homme
que vous voyez, ajouta-t-il en le dévoilant, qui a étranglé Fatime, que
vous avez cru regretter en m'accusant de sa mort, et qui s'était déguisé
sous son habit pour me poignarder. Et afin que vous le connaissiez
mieux, il était frère du magicien africain votre ravisseur. Aladdin lui
raconta ensuite par quelle voie il avait appris ces particularités;
après quoi il fit enlever le cadavre.
C'est ainsi qu'Aladdin fut délivré de la persécution des deux frères
magiciens. Peu d'années après, le sultan mourut dans une grande
vieillesse. Comme il ne laissa pas d'enfants mâles, la princesse
Badroulboudour, en qualité de légitime héritière, lui succéda, et
communiqua la puissance suprême à Aladdin. Ils régnèrent de longues
années, et laissèrent une illustre postérité.
Le sultan des Indes témoigna à la sultane Scheherazade, son épouse,
qu'il était très-satisfait des prodiges qu'il venait d'entendre de la
lampe merveilleuse, et que les contes qu'elle lui faisait chaque nuit
lui faisaient beaucoup de plaisir. En effet, ils étaient divertissants
et presque toujours assaisonnés d'une bonne morale. Il voyait bien que
la sultane les faisait adroitement succéder les uns aux autres, et il
n'était pas fâché qu'elle lui donnât occasion, par ce moyen, de tenir en
suspens, à son égard, l'exécution du serment qu'il avait fait si
solennellement de ne garder une femme qu'une nuit, et de la faire mourir
le lendemain. Il n'avait presque plus d'autre pensée que de voir s'il ne
viendrait point à bout de lui en faire tarir le fond.
Dans cette intention, après avoir entendu la fin de l'histoire d'Aladdin
et de Badroulboudour, toute différente de ce qui lui avait été raconté
jusqu'alors, dès qu'il fut éveillé, il prévint Dinarzade, et il
l'éveilla lui-même, en demandant à la sultane, qui venait de s'éveiller
aussi, si elle était à la fin de ses contes.
A la fin de mes contes, sire! répondit la sultane en se récriant sur la
demande; j'en suis bien éloignée: le nombre en est si grand qu'il ne me
serait pas possible à moi-même d'en dire le compte précisément à Votre
Majesté. Ce que je crains, sire, c'est qu'à la fin Votre Majesté ne
s'ennuie et ne se lasse de m'entendre, plutôt que je manque de quoi
l'entretenir sur cette matière.
Otez-vous cette crainte de l'esprit, reprit le sultan, et voyons ce que
vous avez de nouveau à me raconter.
La sultane Scheherazade voulut commencer un autre conte; mais le sultan
des Indes, s'apercevant que l'aurore commençait à paraître, remit à lui
donner audience le jour suivant.