Sire, dans la capitale d'un royaume de la Chine, très-riche et d'une
vaste étendue, dont le nom ne me vient pas présentement à la mémoire, il
y avait un tailleur nommé Mustafa, sans autre distinction que celle que
sa profession lui donnait. Mustafa le tailleur était fort pauvre, et son
travail lui produisait à peine de quoi le faire subsister lui, sa femme
et un fils que Dieu leur avait donné.
Le fils, qui se nommait Aladdin, avait été élevé d'une manière
très-négligée, et qui lui avait fait contracter des inclinations
vicieuses. Il était méchant, opiniâtre, désobéissant à son père et à sa
mère.
Dès qu'il fut en âge d'apprendre un métier, son père, qui n'était pas en
état de lui en faire apprendre un autre que le sien, le prit en sa
boutique, et commença à lui montrer de quelle manière il devait manier
l'aiguille; mais ni par douceur, ni par crainte d'aucun châtiment, il ne
fut pas possible au père de fixer l'esprit volage de son fils. Sitôt
que Mustafa avait le dos tourné, Aladdin s'échappait, et il ne revenait
plus de tout le jour. Le père le châtiait; mais Aladdin était
incorrigible; et, à son grand regret, Mustafa fut obligé de l'abandonner
à son libertinage. Cela lui fit beaucoup de peine; et le chagrin de ne
pouvoir faire rentrer ce fils dans son devoir lui causa une maladie si
opiniâtre, qu'il en mourut au bout de quelques mois.
Aladdin, qui n'était plus retenu par la crainte d'un père, et qui se
souciait si peu de sa mère, qu'il avait même la hardiesse de la menacer
à la moindre remontrance qu'elle lui faisait, s'abandonna alors à un
plein libertinage. Il continua ce train de vie jusqu'à l'âge de quinze
ans, sans aucune ouverture d'esprit pour quoi que ce soit, et sans faire
réflexion à ce qu'il pourrait devenir un jour. Il était dans cette
situation, lorsqu'un jour qu'il jouait au milieu d'une place avec une
troupe de vagabonds, selon sa coutume, un étranger qui passait par cette
place s'arrêta à le regarder.
Cet étranger était un magicien insigne, que les auteurs qui ont écrit
cette histoire nous font connaître sous le nom de magicien africain:
c'est ainsi que nous l'appellerons, d'autant plus volontiers qu'il était
véritablement d'Afrique, et qu'il n'était arrivé que depuis deux jours.
Soit que le magicien africain, qui se connaissait en physionomie, eût
remarqué dans le visage d'Aladdin tout ce qui était absolument
nécessaire pour l'exécution de ce qui avait fait le sujet de son voyage,
ou autrement, il s'informa adroitement de sa famille, de ce qu'il était,
et de son inclination. Quand il fut instruit de tout ce qu'il
souhaitait, il s'approcha du jeune homme; et en le tirant à part à
quelques pas de ses camarades: Mon fils, lui demanda-t-il, votre père ne
s'appelle-t-il pas Mustafa le tailleur? Oui, monsieur, répondit Aladdin,
mais il y a longtemps qu'il est mort.
A ces paroles, le magicien africain se jeta au cou d'Aladdin, l'embrassa
et le baisa par plusieurs fois les larmes aux yeux, accompagnées de
soupirs. Aladdin, qui remarqua ses larmes, lui demanda quel sujet il
avait de pleurer. Ah! mon fils, s'écria le magicien africain, comment
pourrais-je m'en empêcher? Je suis votre oncle, et votre père était mon
bon frère. Il y a plusieurs années que je suis en voyage; et dans le
moment que j'arrive ici avec l'espérance de le revoir et de lui donner
de la joie de mon retour, vous m'apprenez qu'il est mort. Je vous assure
que c'est une douleur bien sensible pour moi de me voir privé de la
consolation à laquelle je m'attendais. Mais ce qui soulage un peu mon
affliction, c'est que, autant que je puis m'en souvenir, je reconnais
ses traits sur votre visage, et je vois que je ne me suis pas trompé en
m'adressant à vous. Il demanda à Aladdin, en mettant la main à la
bourse, où demeurait sa mère. Aussitôt Aladdin satisfit à sa demande, et
le magicien africain lui donna en même temps une poignée de menue
monnaie, en lui disant: Mon fils, allez trouver votre mère, faites-lui
bien mes compliments, et dites-lui que j'irai la voir demain, si le
temps me le permet, pour me donner la consolation de voir le lieu où mon
bon frère a vécu si longtemps, et où il a fini ses jours.
Dès que le magicien africain eut laissé le neveu qu'il venait de se
faire lui-même, Aladdin courut chez sa mère, bien joyeux de l'argent que
son oncle venait de lui donner. Ma mère, lui dit-il en arrivant, je vous
prie de me dire si j'ai un oncle. Non, mon fils, lui répondit la mère,
vous n'avez point d'oncle du côté de feu votre père, ni du mien. Je
viens cependant, reprit Aladdin, de voir un homme qui se dit mon oncle
du côté de mon père, puisqu'il était son frère, à ce qu'il m'a assuré;
il s'est même mis à pleurer et à m'embrasser quand je lui ai dit que mon
père était mort. Et pour marque que je dis la vérité, ajouta-t-il en
lui montrant la monnaie qu'il avait reçue, voilà ce qu'il m'a donné. Il
m'a aussi chargé de vous saluer de sa part, et de vous dire que demain,
s'il en a le temps, il viendra vous saluer, pour voir en même temps la
maison où mon père a vécu, et où il est mort. Mon fils, repartit la
mère, il est vrai que votre père avait un frère; mais il y a longtemps
qu'il est mort, et je ne lui ai jamais entendu dire qu'il en eût un
autre. Ils n'en dirent pas davantage touchant le magicien africain.
Le lendemain, le magicien africain aborda Aladdin une seconde fois,
comme il jouait dans un autre endroit de la ville avec d'autres enfants.
Il l'embrassa, comme il avait fait le jour précédent; et en lui mettant
deux pièces d'or dans la main, il lui dit: Mon fils, portez cela à votre
mère; et dites-lui que j'irai la voir ce soir, et qu'elle achète de quoi
souper, afin que nous mangions ensemble: mais auparavant enseignez-moi
où je trouverai la maison. Il la lui enseigna, et le magicien africain
le laissa aller.
Aladdin porta les deux pièces d'or à sa mère, et dès qu'il eut dit
quelle était l'intention de son oncle, elle sortit pour les aller
employer, et revint avec de bonnes provisions. Elle employa toute la
journée à préparer le souper; et sur le soir, dès que tout fut prêt,
elle dit à Aladdin: Mon fils, votre oncle ne sait peut-être pas où est
notre maison; allez au-devant de lui et l'amenez si vous le voyez.
Quoique Aladdin eût enseigné la maison au magicien africain, il était
prêt néanmoins à sortir quand on frappa à la porte. Aladdin ouvrit, et
il reconnut le magicien africain, qui entra chargé de bouteilles de vin
et de plusieurs sortes de fruits qu'il apportait pour le souper.
Après que le magicien africain eut mis ce qu'il apportait entre les
mains d'Aladdin, il salua sa mère; et il la pria de lui montrer la place
où son frère Mustafa avait coutume de s'asseoir sur le sofa. Elle la
lui montra; et aussitôt il se prosterna, et il baisa cette place
plusieurs fois les larmes aux yeux, en s'écriant: Mon pauvre frère, que
je suis malheureux de n'être pas arrivé assez à temps pour vous
embrasser encore une fois avant votre mort! Quoique la mère d'Aladdin
l'en priât, jamais il ne voulut s'asseoir à la même place: Non, dit-il,
je m'en garderai bien; mais souffrez que je me mette ici vis-à-vis, afin
que, si je suis privé de la satisfaction de l'y voir en personne, comme
père d'une famille qui m'est si chère, je puisse au moins l'y regarder
comme s'il était présent. La mère d'Aladdin ne le pressa pas davantage,
et elle le laissa dans la liberté de prendre la place qu'il voulut.
Quand le magicien africain se fut assis à la place qu'il lui avait plu
de choisir, il commença à s'entretenir avec la mère d'Aladdin: Ma bonne
sœur, lui disait-il, ne vous étonnez point de ne m'avoir pas vu tout le
temps que vous avez été mariée avec mon frère Mustafa d'heureuse
mémoire: il y a quarante ans que je suis sorti de ce pays, qui est le
mien aussi bien que celui de feu mon frère. Depuis ce temps-là, après
avoir voyagé dans les Indes, dans la Perse, dans l'Arabie, dans la
Syrie, en Égypte, séjourné dans les plus belles villes de ces pays-là,
je passai en Afrique, où j'ai fait un plus long séjour. A la fin, il m'a
pris un si grand désir de revoir mon pays et de venir embrasser mon cher
frère, pendant que je me sentais encore assez de force et de courage
pour entreprendre un si long voyage, que je n'ai pas différé à faire mes
préparatifs et à me mettre en chemin. Rien ne m'a mortifié et affligé
davantage dans tous mes voyages, que quand j'ai appris la mort d'un
frère que j'avais toujours aimé, et que j'aimais d'une amitié
véritablement fraternelle. J'ai remarqué de ses traits dans le visage de
mon neveu votre fils, et c'est ce qui me l'a fait distinguer par-dessus
tous les autres enfants avec lesquels il était. Il a pu vous dire de
quelle manière j'ai reçu la triste nouvelle qu'il n'était plus au monde;
mais il faut louer Dieu de toutes choses; je me console de le retrouver
dans un fils qui en conserve les traits les plus remarquables.
Le magicien africain, qui s'aperçut que la mère d'Aladdin
s'attendrissait sur le souvenir de son mari, en renouvelant sa douleur,
changea de discours; et en se retournant du côté d'Aladdin, il lui
demanda son nom. Je m'appelle Aladdin, lui dit-il. Eh bien! Aladdin,
reprit le magicien, à quoi vous occupez-vous? Savez-vous quelque métier?
A cette demande, Aladdin baissa les yeux, et fut déconcerté; mais sa
mère, en prenant la parole: Aladdin, dit-elle, est un fainéant. Son père
a fait tout son possible, pendant qu'il vivait, pour lui apprendre son
métier, et il n'a pu en venir à bout. Il sait que son père n'a laissé
aucun bien; il voit lui-même qu'à filer du coton pendant tout le jour,
comme je fais, j'ai bien de la peine à gagner de quoi nous avoir du
pain. Pour moi, je suis résolue de lui fermer la porte un de ces jours,
et de l'envoyer en chercher ailleurs.
Après que la mère d'Aladdin eut achevé ces paroles en fondant en larmes,
le magicien africain dit à Aladdin: Cela n'est pas bien, mon neveu; il
faut songer à vous aider vous-même et à gagner votre vie. Il y a des
métiers de plusieurs sortes; voyez s'il n'y en a pas quelqu'un pour
lequel vous ayez inclination plutôt que pour un autre. Peut-être que
celui de votre père vous déplaît, et que vous vous accommoderez mieux
d'un autre: ne dissimulez point ici vos sentiments, je ne cherche qu'à
vous aider. Comme il vit qu'Aladdin ne répondait rien: Si vous avez de
la répugnance pour apprendre un métier, continua-t-il, et que vous
vouliez être honnête homme, je vous lèverai une boutique garnie de
riches étoffes et de toiles fines; vous vous mettrez en état de les
vendre; et de l'argent que vous en ferez vous en achèterez d'autres
marchandises, et de cette manière vous vivrez honorablement.
Consultez-vous vous-même, et dites-moi franchement ce que vous en
pensez; vous me trouverez toujours prêt à tenir ma promesse.
Cette offre flatta fort Aladdin, à qui le travail manuel déplaisait
d'autant plus, qu'il avait assez de connaissance pour s'être aperçu que
les boutiques de ces sortes de marchandises étaient propres et bien
fréquentées, et que les marchands étaient bien habillés et fort
considérés. Il marqua au magicien africain, qu'il regardait comme son
oncle, que son penchant était plutôt de ce côté-là que d'aucun autre, et
qu'il lui serait obligé toute sa vie du bien qu'il voulait lui faire.
Puisque cette profession vous agrée, reprit le magicien africain, je
vous mènerai demain avec moi, et je vous ferai habiller proprement et
richement, conformément à l'état d'un des plus gros marchands de cette
ville; et après-demain nous songerons à vous lever une boutique de la
manière que je l'entends.
La mère d'Aladdin, qui n'avait pas cru jusqu'alors que le magicien
africain fût frère de son mari, n'en douta nullement après tout le bien
qu'il promettait de faire à son fils. Elle le remercia de ses bonnes
intentions; et après avoir exhorté Aladdin à se rendre digne de tous les
biens que son oncle lui faisait espérer, elle servit le souper. La
conversation roula sur le même sujet pendant tout le repas, et jusqu'à
ce que le magicien, voyant la nuit avancée, prit congé de la mère et du
fils, et se retira.
Le lendemain matin, le magicien africain ne manqua pas de revenir chez
la veuve de Mustafa le tailleur, comme il l'avait promis. Il prit
Aladdin avec lui, et il le mena chez un gros marchand qui ne vendait que
des habits tout faits, de toutes sortes de belles étoffes, pour les
différents âges et conditions. Il s'en fit montrer de convenables à la
grandeur d'Aladdin, et après avoir mis à part tous ceux qui lui
plaisaient davantage, et rejeté les autres qui n'étaient pas de la
beauté qu'il entendait, il dit à Aladdin: Mon neveu, choisissez dans
tous ces habits celui que vous aimez le mieux. Aladdin, charmé des
libéralités de son nouvel oncle, en choisit un: le magicien l'acheta,
avec tout ce qui devait l'accompagner, et paya le tout sans marchander.
Lorsque Aladdin se vit ainsi habillé magnifiquement depuis les pieds
jusqu'à la tête, il fit à son oncle tous les remercîments imaginables:
et le magicien lui promit encore de ne le point abandonner, et de
l'avoir toujours avec lui. En effet, il le mena dans les lieux les plus
fréquentés de la ville, particulièrement dans ceux où étaient les
boutiques des riches marchands; et quand il fut dans la rue où étaient
les boutiques des plus riches étoffes et des toiles fines, il dit à
Aladdin: Puisque vous serez bientôt marchand comme ceux que vous voyez,
il est bon que vous les fréquentiez, et qu'ils vous connaissent. Il lui
fit voir aussi les mosquées les plus belles et les plus grandes, le
conduisit dans les khans où logeaient les marchands étrangers, et dans
les endroits du palais du sultan où il était libre d'entrer. Enfin,
après avoir parcouru ensemble tous les beaux endroits de la ville, ils
arrivèrent dans le khan où le magicien avait pris son appartement. Il
s'y trouva quelques marchands avec lesquels il avait commencé de faire
connaissance depuis son arrivée, et qu'il avait assemblés exprès pour
les bien régaler, et leur donner en même temps la connaissance de son
prétendu neveu.
Le régal ne finit que sur le soir. Aladdin voulut prendre congé de son
oncle pour s'en retourner; mais le magicien africain ne voulut pas le
laisser aller seul, et le reconduisit lui-même chez sa mère. Dès qu'elle
eut aperçu son fils si bien habillé, elle fut transportée de joie; et
elle ne cessait de donner mille bénédictions au magicien, qui avait
fait une si grande dépense pour son enfant. Généreux parent, lui
dit-elle, je ne sais comment vous remercier de votre libéralité. Je sais
que mon fils ne mérite pas le bien que vous lui faites, et qu'il en
serait indigne, s'il n'en était reconnaissant, et s'il négligeait de
répondre à la bonne intention que vous avez de lui donner un
établissement si distingué.
Aladdin, reprit le magicien africain, est un bon enfant; il m'écoute
assez, et je crois que nous en ferons quelque chose de bon. Je suis
fâché d'une chose, de ne pouvoir exécuter demain ce que je lui ai
promis. C'est jour de vendredi, les boutiques seront fermées, et il n'y
aura pas lieu de songer à en louer une et à la garnir, pendant que les
marchands ne penseront qu'à se divertir. Ainsi nous remettrons l'affaire
à samedi; mais je viendrai demain le prendre, et je le mènerai promener
dans les jardins, où le beau monde a coutume de se trouver. Il n'a
peut-être encore rien vu des divertissements qu'on y prend. Il n'a été
jusqu'à présent qu'avec des enfants, il faut qu'il voie des hommes. Le
magicien africain prit enfin congé de la mère et du fils, et se retira.
Aladdin se leva et s'habilla le lendemain de grand matin, pour être prêt
à partir quand son oncle viendrait le prendre. Dès qu'il l'aperçut, il
en avertit sa mère; et en prenant congé d'elle, il ferma la porte, et
courut à lui pour le joindre.
Le magicien africain fit beaucoup de caresses à Aladdin quand il le vit.
Allons, mon cher enfant, lui dit-il d'un air riant, je veux vous faire
voir aujourd'hui de belles choses. Il le mena par une porte qui
conduisait à de grandes et belles maisons, ou plutôt à des palais
magnifiques qui avaient chacun de très-beaux jardins dont les entrées
étaient libres. A chaque palais qu'ils rencontraient, il demandait à
Aladdin s'il le trouvait beau; et Aladdin, en le prévenant, quand un
autre se présentait: Mon oncle, disait-il, en voici un plus beau que
ceux que nous venons de voir.
Cependant ils avançaient toujours plus avant dans la campagne; et le
rusé magicien, qui avait envie d'aller plus loin pour exécuter le
dessein qu'il avait dans la tête, prit occasion d'entrer dans un de ces
jardins. Il s'assit près d'un grand bassin, qui recevait une très-belle
eau par un mufle de lion de bronze, et feignit qu'il était las, afin de
faire reposer Aladdin.
Quand ils furent assis, le magicien africain tira d'un linge attaché à
sa ceinture des gâteaux et plusieurs sortes de fruits dont il avait fait
provision, et il l'étendit sur le bord du bassin. Il partagea un gâteau
entre lui et Aladdin; et à l'égard des fruits, il lui laissa la liberté
de choisir ceux qui seraient le plus à son goût. Quand ils eurent achevé
ce petit repas, ils se levèrent, et ils poursuivirent leur chemin au
travers des jardins. Insensiblement le magicien africain mena Aladdin
assez loin au delà des jardins, et le fit traverser des campagnes qui le
conduisirent jusqu'assez près des montagnes.
Aladdin, qui de sa vie n'avait fait tant de chemin, se sentit
très-fatigué d'une si longue marche. Mon oncle, dit-il au magicien
africain, où allons-nous? Nous avons laissé les jardins bien loin
derrière nous, et je ne vois plus que des montagnes. Si nous avançons
plus, je ne sais si j'aurai assez de force pour retourner jusqu'à la
ville. Prenez courage, mon neveu, lui dit le faux oncle, je veux vous
faire voir un autre jardin qui surpasse tous ceux que vous venez de
voir; il n'est pas loin d'ici, il n'y a qu'un pas: et quand nous y
serons arrivés, vous me direz vous-même si vous ne seriez pas fâché de
ne l'avoir pas vu, après vous en être approché de si près. Aladdin se
laissa persuader, et le magicien le mena encore fort loin, en
l'entretenant de différentes histoires amusantes, pour lui rendre le
chemin moins ennuyeux et la fatigue plus supportable.
Ils arrivèrent enfin entre deux montagnes d'une hauteur médiocre et à
peu près égales, séparées par un vallon de très-peu de largeur. C'était
là cet endroit remarquable où le magicien africain avait voulu amener
Aladdin pour l'exécution d'un grand dessein qui l'avait fait venir de
l'extrémité de l'Afrique jusqu'à la Chine. Nous n'allons pas plus loin,
dit-il à Aladdin: je veux vous faire voir ici des choses extraordinaires
et inconnues à tous les mortels; et quand vous les aurez vues, vous me
remercierez d'avoir été témoin de tant de merveilles que personne au
monde n'aura vues que vous. Pendant que je vais battre le fusil,
amassez, de toutes les broussailles que vous voyez, celles qui seront
les plus sèches, afin d'allumer du feu.
Il y avait une si grande quantité de ces broussailles qu'Aladdin en eut
bientôt fait un amas plus que suffisant, dans le temps que le magicien
allumait l'allumette. Il y mit le feu; et dans le moment que les
broussailles s'enflammèrent, le magicien africain y jeta d'un parfum
qu'il avait tout prêt. Il s'éleva une fumée fort épaisse, qu'il détourna
de côté et d'autre, en prononçant des paroles magiques auxquelles
Aladdin ne comprit rien.
Dans le même moment la terre trembla un peu, et s'ouvrit en cet endroit
devant le magicien et Aladdin, et fit voir à découvert une pierre
d'environ un pied et demi en carré, et d'environ un pied de profondeur,
posée horizontalement avec un anneau de bronze scellé dans le milieu,
pour s'en servir à la lever. Aladdin, effrayé de tout ce qui se passait
à ses yeux, eut peur, et voulut prendre la fuite. Mais il était
nécessaire à ce mystère, et le magicien le retint et le gronda fort, en
lui donnant un soufflet si fortement appliqué, qu'il le jeta par terre,
et que peu s'en fallut qu'il ne lui enfonçât les dents de devant dans la
bouche, comme il y parut par le sang qui en sortit. Le pauvre Aladdin,
tout tremblant, et les larmes aux yeux: Mon oncle, s'écria-t-il en
pleurant, qu'ai-je donc fait pour avoir mérité que vous me frappiez si
rudement? J'ai mes raisons pour le faire, lui répondit le magicien. Je
suis votre oncle, qui vous tiens présentement lieu de père, et vous ne
devez pas me répliquer. Mais, mon enfant, ajouta-t-il en se
radoucissant, ne craignez rien; je ne demande autre chose de vous que
vous m'obéissiez exactement, si vous voulez bien profiter et vous rendre
digne des avantages que je veux vous faire. Ces belles promesses du
magicien calmèrent un peu la crainte et le ressentiment d'Aladdin; et
lorsque le magicien le vit entièrement rassuré: Vous avez vu,
continua-t-il, ce que j'ai fait par la vertu de mon parfum et des
paroles que j'ai prononcées. Apprenez donc présentement que, sous cette
pierre que vous voyez, il y a un trésor caché qui vous est destiné, et
qui doit vous rendre un jour plus riche que les plus grands rois du
monde. Cela est si vrai, qu'il n'y a personne au monde que vous à qui il
soit permis de toucher cette pierre, et de la lever pour y entrer: il
m'est même défendu d'y toucher, et de mettre le pied dans le trésor
quand il sera ouvert. Pour cela il faut que vous exécutiez de point en
point ce que je vous dirai, sans y manquer: la chose est de grande
conséquence et pour vous et pour moi.
Aladdin, toujours dans l'étonnement de ce qu'il voyait et de tout ce
qu'il venait d'entendre dire au magicien de ce trésor qui devait le
rendre heureux à jamais, oublia tout ce qui s'était passé. Eh bien! mon
oncle, dit-il au magicien en se levant, de quoi s'agit-il? Commandez, je
suis tout prêt d'obéir. Je suis ravi, mon enfant, lui dit le magicien
africain en l'embrassant, que vous ayez pris ce parti; venez,
approchez-vous, prenez cet anneau, et levez la pierre. Mais, mon oncle,
reprit Aladdin, je ne suis pas assez fort pour la lever; il faut donc
que vous m'aidiez. Non, repartit le magicien africain, vous n'avez pas
besoin de mon aide, et nous ne ferions rien, vous et moi, si je vous
aidais: il faut que vous la leviez tout seul. Prononcez seulement le nom
de votre père et de votre grand-père, en tenant l'anneau, et levez: vous
verrez qu'elle viendra à vous sans peine. Aladdin fit comme le magicien
lui avait dit: il leva la pierre avec facilité, et il la posa à côté.
Quand la pierre fut ôtée, un caveau de trois à quatre pieds de
profondeur se fit voir avec une petite porte et des degrés pour
descendre plus bas. Mon fils, dit alors le magicien africain à Aladdin,
observez exactement tout ce que je vais vous dire. Descendez dans ce
caveau; quand vous serez au bas des degrés que vous voyez, vous
trouverez une porte ouverte qui vous conduira dans un grand lieu voûté
et partagé en trois grandes salles l'une après l'autre. Dans chacune
vous verrez à droite et à gauche quatre vases de bronze grands comme des
cuves, pleins d'or et d'argent; mais gardez-vous bien d'y toucher. Avant
d'entrer dans la première salle, levez votre robe, et serrez-la bien
autour de vous. Quand vous y serez entré, passez à la seconde sans vous
arrêter, et de là à la troisième, aussi sans vous arrêter. Sur toutes
choses, gardez-vous bien d'approcher des murs, et d'y toucher même avec
votre robe: car si vous y touchiez, vous mourriez sur-le-champ; c'est
pour cela que je vous ai dit de la tenir serrée autour de vous. Au bout
de la troisième salle, il y a une porte qui vous donnera entrée dans un
beau jardin planté de beaux arbres tous chargés de fruits; marchez tout
droit, et traversez ce jardin par un chemin qui vous mènera à un
escalier de cinquante marches pour monter sur une terrasse. Quand vous
serez sur la terrasse, vous verrez devant vous une niche, et dans la
niche une lampe allumée: prenez la lampe, éteignez-la; et quand vous
aurez jeté le lumignon et versé la liqueur, mettez-la dans votre sein,
et apportez-la-moi. Ne craignez pas de gâter votre habit: la liqueur
n'est pas d'huile, et la lampe sera sèche dès qu'il n'y en aura plus. Si
les fruits du jardin vous font envie, vous pouvez en cueillir autant que
vous en voudrez; cela ne vous est pas défendu.
En achevant ces paroles, le magicien africain tira un anneau qu'il avait
au doigt, et il le mit à l'un des doigts d'Aladdin, en lui disant que
c'était un préservatif contre tout ce qui pourrait lui arriver de mal,
en observant bien tout ce qu'il venait de lui prescrire. Allez, mon
enfant, lui dit-il après cette instruction, descendez hardiment; nous
allons être riches l'un et l'autre pour toute notre vie.
Aladdin sauta légèrement dans le caveau, et il descendit jusqu'au bas
des degrés: il trouva les trois salles dont le magicien africain lui
avait fait la description. Il passa au travers avec d'autant plus de
précaution qu'il appréhendait de mourir s'il manquait à observer
soigneusement ce qui lui avait été prescrit. Il traversa le jardin sans
s'arrêter, monta sur la terrasse, prit la lampe allumée dans la niche,
jeta le lumignon et la liqueur, et en la voyant sans humidité comme le
magicien le lui avait dit, il la mit dans son sein; il descendit de la
terrasse, et il s'arrêta dans le jardin à considérer les fruits qu'il
n'avait vus qu'en passant. Les arbres de ce jardin étaient tous chargés
de fruits extraordinaires. Chaque arbre en portait de différentes
couleurs: il y en avait de blancs, de luisants et de transparents comme
le cristal, de rouges; les uns plus chargés, les autres moins; de verts,
de bleus, de violets, de tirant sur le jaune, et de plusieurs autres
sortes de couleurs. Les blancs étaient des perles; les luisants et
transparents, des diamants; les rouges les plus foncés, des rubis; les
autres, moins foncés, des rubis balais; les verts, des émeraudes; les
bleus, des turquoises; les violets, des améthystes; ceux qui tiraient
sur le jaune, des saphirs; et ainsi des autres; et ces fruits étaient
tous d'une grosseur et d'une perfection à quoi on n'avait encore rien vu
de pareil dans le monde. Aladdin, qui n'en connaissait ni le mérite ni
la valeur, ne fut pas touché de la vue de ces fruits qui n'étaient pas
de son goût, comme l'eussent été des figues, des raisins et les autres
fruits excellents qui sont communs dans la Chine. Aussi n'était-il pas
encore dans un âge à en connaître le prix; il s'imagina que tous ces
fruits n'étaient que du verre coloré, et qu'ils ne valaient pas
davantage. La diversité de tant de belles couleurs néanmoins, la beauté
et la grosseur extraordinaire de chaque fruit, lui donna envie d'en
cueillir de toutes les sortes. En effet, il en prit plusieurs de chaque
couleur, et il en emplit ses deux poches et deux bourses toutes neuves
que le magicien lui avait achetées, avec l'habit dont il lui avait fait
présent, afin qu'il n'eût rien que de neuf; et comme les deux bourses ne
pouvaient tenir dans ses poches qui étaient déjà pleines, il les attacha
de chaque côté à sa ceinture; il en enveloppa même dans les plis de sa
ceinture, qui était d'une étoffe de soie ample et à plusieurs tours, et
il les accommoda de manière qu'ils ne pouvaient pas tomber; il n'oublia
pas aussi d'en fourrer dans son sein, entre la robe et la chemise autour
de lui.
Aladdin, ainsi chargé de grandes richesses, sans le savoir, reprit en
diligence le chemin des trois salles, pour ne pas faire attendre trop
longtemps le magicien africain; et après avoir passé à travers avec la
même précaution qu'auparavant, il remonta par où il était descendu, et
se présenta à l'entrée du caveau où le magicien africain l'attendait
avec impatience. Aussitôt qu'Aladdin l'aperçut: Mon oncle, lui dit-il,
je vous prie de me donner la main pour m'aider à monter. Le magicien
africain lui dit: Mon fils, donnez-moi la lampe auparavant; elle
pourrait vous embarrasser. Pardonnez-moi, mon oncle, reprit Aladdin,
elle ne m'embarrasse pas; je vous la donnerai dès que je serai monté.
Le magicien africain s'opiniâtra à vouloir qu'Aladdin lui mît la lampe
entre les mains avant de le tirer du caveau; et Aladdin, qui avait
embarrassé cette lampe avec tous ces fruits dont il s'était garni de
tous côtés, refusa absolument de la donner, qu'il ne fût hors du caveau.
Alors le magicien africain, au désespoir de la résistance de ce jeune
homme, entra dans une furie épouvantable: il jeta un peu de son parfum
sur le feu qu'il avait eu le soin d'entretenir; et à peine eut-il
prononcé deux paroles magiques, que la pierre qui servait à fermer
l'entrée du caveau se remit d'elle-même à sa place, avec la terre
par-dessus, au même état qu'elle était à l'arrivée du magicien africain
et d'Aladdin.
Il est certain que le magicien africain n'était pas frère de Mustafa le
tailleur, comme il s'en était vanté, ni par conséquent oncle d'Aladdin.
Il était véritablement d'Afrique, et il y était né; et comme l'Afrique
est un pays où l'on est plus entêté de la magie que partout ailleurs, il
s'y était appliqué dès sa jeunesse; et après quarante années ou environ
d'enchantements, d'opérations de géomance, de suffumigations et de
lecture de livres de magie, il était enfin parvenu à découvrir qu'il y
avait dans le monde une lampe merveilleuse, dont la possession le
rendrait plus puissant qu'aucun monarque de l'univers, s'il pouvait en
devenir le possesseur. Par une dernière opération de géomance, il avait
connu que cette lampe était dans un lieu souterrain au milieu de la
Chine, à l'endroit et avec toutes les circonstances que nous venons de
voir. Bien persuadé de la vérité de cette découverte, il était parti de
l'extrémité de l'Afrique, et après un voyage long et pénible, il était
arrivé à la ville qui était si voisine du trésor; mais quoique la lampe
fût certainement dans le lieu dont il avait connaissance, il ne lui
était pas permis néanmoins de l'enlever lui-même, ni d'entrer en
personne dans le lieu souterrain où elle était. Il fallait qu'un autre
y descendit, l'allât prendre, et la lui mît entre les mains. C'est
pourquoi il s'était adressé à Aladdin, qui lui avait paru un jeune
enfant sans conséquence, et très-propre à lui rendre ce service qu'il
attendait de lui, bien résolu, dès qu'il aurait la lampe dans ses mains,
de faire la dernière suffumigation que nous avons dite et de prononcer
les deux paroles magiques qui devaient faire l'effet que nous avons vu,
et sacrifier le pauvre Aladdin à son avarice et à sa méchanceté, afin de
n'en avoir pas de témoin.
Quand le magicien africain vit ses grandes et belles espérances échouées
à n'y revenir jamais, il n'eut pas d'autre parti à prendre que celui de
retourner en Afrique; c'est ce qu'il fit dès le même jour. Il prit sa
route par des détours, pour ne pas rentrer dans la ville d'où il était
sorti avec Aladdin.
Aladdin, qui ne s'attendait pas à la méchanceté de son faux oncle, après
les caresses et le bien qu'il lui avait faits, fut dans un étonnement
qu'il est plus aisé d'imaginer que de représenter par des paroles. Quand
il se vit enterré tout vif, il appela mille fois son oncle, en criant
qu'il était prêt de lui donner la lampe; mais ses cris étaient inutiles,
et il n'y avait plus de moyen d'être entendu: ainsi il demeura dans les
ténèbres et dans l'obscurité. Enfin, après avoir donné quelque relâche à
ses larmes, il descendit jusqu'au bas de l'escalier du caveau pour aller
chercher la lumière dans le jardin où il avait déjà passé; mais le mur,
qui s'était ouvert par enchantement, s'était refermé et rejoint par un
autre enchantement. Il tâtonne devant lui à droite et à gauche par
plusieurs fois, et il ne trouve plus de porte; il redouble ses cris et
ses pleurs, et il s'assoit sur les degrés du caveau, sans espoir de
revoir jamais la lumière, et avec la triste certitude, au contraire, de
passer des ténèbres où il était dans celles d'une mort prochaine.
Aladdin demeura deux jours en cet état, sans manger et sans boire: le
troisième jour, enfin, en regardant la mort comme inévitable, il éleva
les mains en les joignant, et avec une résignation entière à la volonté
de Dieu, il s'écria:
«Il n'y a de force et de puissance qu'en Dieu, le haut, le grand.»
Dans cette action de mains jointes, il frotta, sans y penser, l'anneau
que le magicien africain lui avait mis au doigt, et dont il ne
connaissait pas encore la vertu. Aussitôt un génie d'une figure énorme
et d'un regard épouvantable s'éleva devant lui comme de dessous la
terre, jusqu'à ce qu'il atteignît de la tête à la voûte, et dit à
Aladdin ces paroles:
«Que veux-tu? Me voici prêt à t'obéir comme ton esclave, et l'esclave de
tous ceux qui ont l'anneau au doigt, moi et les autres esclaves de
l'anneau.»
En tout autre temps et en toute autre occasion, Aladdin, qui n'était pas
accoutumé à de pareilles visions, eût pu être saisi de frayeur, et
perdre la parole à la vue d'une figure si extraordinaire; mais, occupé
uniquement du danger présent où il était, il répondit sans hésiter: Qui
que tu sois, fais-moi sortir de ce lieu, si tu en as le pouvoir. A peine
eut-il prononcé ces paroles, que la terre s'ouvrit, et qu'il se trouva
hors du caveau, et à l'endroit justement où le magicien l'avait amené.
Aladdin, qui était demeuré si longtemps dans les ténèbres les plus
épaisses, eut d'abord de la peine à soutenir le grand jour: il y
accoutuma ses yeux peu à peu; et en regardant autour de lui, il fut fort
surpris de ne pas voir d'ouverture sur la terre. Il ne put comprendre de
quelle manière il se trouvait si subitement hors de ses entrailles; il
n'y eut que la place où les broussailles avaient été allumées qui lui
fit reconnaître à peu près où était le caveau. Ensuite, en se tournant
du côté de la ville, il l'aperçut au milieu des jardins qui
l'environnaient, il reconnut le chemin par où le magicien africain
l'avait amené, et il le reprit en rendant grâces à Dieu de se revoir une
autre fois au monde, après avoir désespéré d'y revenir jamais. Il arriva
jusqu'à la ville, et se traîna chez lui avec bien de la peine. En
entrant chez sa mère, la joie de la revoir, jointe à la faiblesse dans
laquelle il était de n'avoir pas mangé depuis près de trois jours, lui
causa un évanouissement qui dura quelque temps. Sa mère, qui l'avait
déjà pleuré comme perdu ou comme mort, en le voyant en cet état,
n'oublia aucun de ses soins pour le faire revenir. Il revint enfin de
son évanouissement, et les premières paroles qu'il prononça furent
celles-ci: Ma mère, avant toute chose, je vous prie de me donner à
manger; il y a trois jours que je n'ai pris quoi que ce soit. Sa mère
lui apporta ce qu'elle avait, et en le mettant devant lui: Mon fils, lui
dit-elle, ne vous pressez pas, cela est dangereux; mangez peu à peu et à
votre aise, et ménagez-vous dans le grand besoin que vous en avez.
Aladdin suivit le conseil de sa mère: il mangea tranquillement et peu à
peu, et il but à proportion. Quand il eut achevé, il commença à raconter
à sa mère tout ce qui lui était arrivé avec le magicien, depuis le
vendredi qu'il était venu le prendre pour le mener avec lui voir les
palais et les jardins qui étaient hors de la ville. Il n'omit aucune
circonstance de tout ce qu'il avait vu en passant et en repassant dans
les trois salles, dans le jardin, et sur la terrasse où il avait pris la
lampe merveilleuse, qu'il montra à sa mère en la retirant de son sein,
aussi bien que les fruits transparents et de différentes couleurs qu'il
avait cueillis dans le jardin en s'en retournant, auxquels il joignit
deux bourses pleines qu'il donna à sa mère et dont elle fit peu de cas.
Ces fruits étaient cependant des pierres précieuses, dont l'éclat,
brillant comme le soleil, qu'ils rendaient à la faveur d'une lampe qui
éclairait la chambre, devait faire juger de leur grand prix; mais la
mère d'Aladdin n'avait pas sur cela plus de connaissance que son fils.
Elle avait été élevée dans une condition très-médiocre, et son mari
n'avait pas eu assez de biens pour lui donner de ces sortes de
pierreries, ce qui fit qu'Aladdin les mit derrière un des coussins du
sofa sur lequel il était assis. Lorsqu'il eut achevé le récit de son
aventure, elle le fit coucher: et peu de temps après elle se coucha
aussi.
Aladdin, qui n'avait pris aucun repos dans le lieu souterrain où il
avait été enseveli à dessein qu'il y perdît la vie, dormit toute la nuit
d'un profond sommeil, et ne se réveilla le lendemain que fort tard. Il
se leva; et la première chose qu'il dit à sa mère, ce fut qu'il avait
besoin de manger, et qu'elle ne pouvait lui faire un plus grand plaisir
que de lui donner à déjeuner. Hélas! mon fils, lui répondit sa mère, je
n'ai pas seulement un morceau de pain à vous donner; vous mangeâtes hier
au soir le peu de provisions qu'il y avait dans la maison; mais
donnez-vous un peu de patience, je ne serai pas longtemps à vous en
apporter. J'ai un peu de fil de coton de mon travail; je vais le vendre,
afin de vous acheter du pain et quelque chose pour notre dîner. Ma mère,
reprit Aladdin, réservez votre fil de coton pour une autre fois, et
donnez-moi la lampe que j'apportai hier; j'irai la vendre, et l'argent
que j'en aurai servira à nous avoir de quoi déjeuner et dîner, et
peut-être de quoi souper.
La mère d'Aladdin prit la lampe où elle l'avait mise. La voilà, dit-elle
à son fils, mais elle est bien sale; pour peu qu'elle soit nettoyée, je
crois qu'elle en vaudra quelque chose davantage. Elle prit de l'eau et
un peu de sable fin pour la nettoyer; mais à peine eut-elle commencé à
frotter cette lampe, qu'en un instant, en présence de son fils, un génie
hideux et d'une grandeur gigantesque s'éleva et parut devant elle, et
lui dit d'une voix tonnante: «Que veux-tu? me voici prêt à t'obéir comme
ton esclave, et de tous ceux qui ont la lampe à la main, moi avec les
autres esclaves de la lampe.»
La mère d'Aladdin n'était pas en état de répondre, sa vue n'avait pu
soutenir la figure hideuse et épouvantable du génie; et sa frayeur avait
été si grande dès les premières paroles qu'il avait prononcées, qu'elle
était tombée évanouie.
Aladdin, qui avait déjà eu une apparition à peu près semblable dans le
caveau, sans perdre de temps ni le jugement, se saisit promptement de la
lampe, et en suppléant au défaut de sa mère, il répondit pour elle d'un
ton ferme. J'ai faim, dit-il au génie, apporte-moi de quoi manger. Le
génie disparut, et un instant après il revint chargé d'un grand bassin
d'argent qu'il portait sur sa tête, avec douze plats couverts de même
métal, pleins d'excellents mets arrangés dessus, avec six grands pains
blancs comme la neige sur les plats, deux bouteilles de vin exquis, et
deux tasses d'argent à la main. Il posa le tout sur le sofa, et aussitôt
il disparut.
Cela se fit en si peu de temps, que la mère d'Aladdin n'était pas encore
revenue de son évanouissement quand le génie disparut pour la seconde
fois. Aladdin, qui avait déjà commencé de lui jeter de l'eau sur le
visage, sans effet, se mit en devoir de recommencer pour la faire
revenir; mais, soit que les esprits qui s'étaient dissipés se fussent
enfin réunis, ou que l'odeur des mets que le génie venait d'apporter y
eût contribué pour quelque chose, elle revint dans le moment. Ma mère,
lui dit Aladdin, cela n'est rien; levez-vous et venez manger: voici de
quoi vous remettre le cœur, et en même temps de quoi satisfaire au
grand besoin que j'ai de manger. Ne laissons pas refroidir de si bons
mets, et mangeons.
La mère d'Aladdin fut extrêmement surprise quand elle vit le grand
bassin, les douze plats, les six pains, les deux bouteilles et les deux
tasses, et qu'elle sentit l'odeur délicieuse qui s'exhalait de tous ces
plats. Mon fils, demanda-t-elle à Aladdin, d'où nous vient cette
abondance, et à qui sommes-nous redevables d'une si grande libéralité?
Le sultan aurait-il eu connaissance de notre pauvreté, et aurait-il eu
compassion de nous? Ma mère, reprit Aladdin, mettons-nous à table et
mangeons, vous en avez besoin aussi bien que moi. Je vous dirai ce que
vous me demandez quand nous aurons déjeuné. Ils se mirent à table, et
ils mangèrent avec d'autant plus d'appétit, que la mère et le fils ne
s'étaient jamais trouvés à une table si bien fournie.
Pendant le repas, la mère d'Aladdin ne pouvait se lasser de regarder et
d'admirer le bassin et les plats, quoiqu'elle ne sût pas trop
distinctement s'ils étaient d'argent ou d'une autre matière, tant elle
était peu accoutumée à en voir de pareils. Le repas étant fini, il leur
resta non-seulement de quoi souper, mais même assez de quoi en faire
deux autres repas aussi forts le lendemain.
Quand la mère d'Aladdin eut desservi et mis à part les viandes
auxquelles ils n'avaient pas touché, elle vint s'asseoir sur le sofa
auprès de son fils. Aladdin, lui dit-elle, j'attends que vous
satisfassiez à l'impatience où je suis d'entendre le récit que vous
m'avez promis. Aladdin lui raconta exactement tout ce qui s'était passé
entre le génie et lui pendant son évanouissement, jusqu'à ce qu'elle fut
revenue à elle.
La mère d'Aladdin était dans un grand étonnement du discours de son fils
et de l'apparition du génie. Mais, mon fils, reprit-elle, que
voulez-vous dire avec vos génies? Jamais, depuis que je suis au monde,
je n'ai entendu dire que personne de ma connaissance en eût vu. Par
quelle aventure ce vilain génie est-il venu se présenter à moi? Pourquoi
s'est-il adressé à moi et non pas à vous, à qui il a déjà apparu dans le
caveau du trésor?
Ma mère, repartit Aladdin, le génie qui vient de vous apparaître n'est
pas le même qui m'est apparu: ils se ressemblent en quelque manière par
leur grandeur de géant; mais ils sont entièrement différents par leur
mine et par leur habillement: aussi sont-ils à différents maîtres. Si
vous vous en souvenez, celui que j'ai vu s'est dit esclave de l'anneau
que j'ai au doigt, et celui que vous venez de voir s'est dit esclave de
la lampe que vous aviez à la main. Mais je ne crois pas que vous l'ayez
entendu: il me semble, en effet, que vous vous êtes évanouie dès qu'il a
commencé à parler.
Quoi! s'écria la mère d'Aladdin, c'est donc votre lampe qui est cause
que ce maudit génie s'est adressé à moi plutôt qu'à vous? Ah! mon fils!
ôtez-la de devant mes yeux et la mettez où il vous plaira, je ne veux
plus y toucher. Je consens plutôt qu'elle soit jetée ou vendue, que de
courir le risque de mourir de frayeur en la touchant. Si vous me croyez,
vous vous déferez aussi de l'anneau. Il ne faut pas avoir de commerce
avec des génies: ce sont des démons, et notre prophète l'a dit.
Ma mère, avec votre permission, reprit Aladdin; je me garderai bien
présentement de vendre, comme j'étais prêt de le faire tantôt, une lampe
qui va nous être si utile à vous et à moi. Ne voyez-vous pas ce qu'elle
vient de nous procurer? Il faut qu'elle continue de nous fournir de quoi
nous nourrir et nous entretenir. Vous devez juger comme moi que ce
n'était pas sans raison que mon faux et méchant oncle s'était donné tant
de mouvement, et avait entrepris un si long et pénible voyage, puisque
c'était pour parvenir à la possession de cette lampe merveilleuse, qu'il
avait préférée à tout l'or et l'argent qu'il savait être dans les
salles, et que j'ai vu moi-même, comme il m'en avait averti. Il savait
trop bien le mérite et la valeur de cette lampe pour me demander autre
chose qu'un trésor si riche. Je veux bien l'ôter de devant vos yeux, et
la mettre dans un lieu où je la trouverai quand il en sera besoin,
puisque les génies vous font tant de frayeur. Pour ce qui est de
l'anneau, je ne saurais aussi me résoudre à le jeter: sans cet anneau,
vous ne m'eussiez jamais revu; et si je vivais à l'heure qu'il est, ce
ne serait peut-être que pour peu de moments. Vous me permettrez donc de
le garder, et de le porter toujours au doigt bien précieusement. Qui
sait s'il ne m'arrivera pas quelque autre danger que nous ne pouvons
prévoir ni vous ni moi, dont il pourra me délivrer? Comme le
raisonnement d'Aladdin paraissait assez juste, sa mère n'eut rien à
répliquer. Mon fils, lui dit-elle, vous pouvez faire comme vous
l'entendrez; pour moi, je ne voudrais pas avoir affaire avec des génies.
Je vous déclare que je m'en lave les mains, et que je ne vous en
parlerai pas davantage.
Le lendemain au soir, après le souper, il ne resta rien de la bonne
provision que le génie avait apportée. Le jour suivant, Aladdin, qui ne
voulait pas attendre que la faim le pressât, prit un des plats d'argent
sous sa robe, et sortit du matin pour l'aller vendre. Il s'adressa à un
juif qu'il rencontra dans son chemin; il le tira à l'écart; et en lui
montrant le plat, il lui demanda s'il voulait l'acheter.
Le juif rusé et adroit prend le plat, l'examine, et il n'eut pas plutôt
connu qu'il était de bon argent, qu'il demanda à Aladdin combien il
l'estimait. Aladdin, qui n'en connaissait pas la valeur, et qui n'avait
jamais fait commerce de cette marchandise, se contenta de lui dire qu'il
savait bien lui-même ce que ce plat pouvait valoir, et qu'il s'en
rapportait à sa bonne foi. Le juif se trouva embarrassé de l'ingénuité
d'Aladdin. Dans l'incertitude où il était de savoir si Aladdin en
connaissait la matière et la valeur, il tira de sa bourse une pièce d'or
qui ne faisait au plus que la soixante-douzième partie de la valeur du
plat, et il la lui présenta. Aladdin prit la pièce avec un grand
empressement, et dès qu'il l'eut dans la main, il se retira si
promptement, que le juif, non content du gain exorbitant qu'il faisait
par cet achat, fut bien fâché de n'avoir pas pénétré qu'Aladdin ignorait
le prix de ce qu'il avait vendu, et qu'il aurait pu lui en donner
beaucoup moins. Il fut sur le point de courir après le jeune homme, pour
tâcher de retirer quelque chose de sa pièce d'or; mais Aladdin courait,
et il était déjà si loin, qu'il aurait eu de la peine à le joindre.
Ils continuèrent ainsi à vivre de ménage, c'est-à-dire qu'Aladdin vendit
tous les plats au juif l'un après l'autre jusqu'au douzième, de la même
manière qu'il avait vendu le premier, à mesure que l'argent venait à
manquer dans la maison. Le juif, qui avait donné une pièce d'or du
premier, n'osa lui offrir moins des autres, de crainte de perdre une si
bonne aubaine: il les paya tous sur le même pied. Quand l'argent du
dernier plat fut dépensé, Aladdin eut recours au bassin, qui pesait lui
seul dix fois autant que chaque plat. Il voulut le porter à son marchand
ordinaire; mais son grand poids l'en empêcha. Il fut donc obligé d'aller
chercher le juif, qu'il amena chez sa mère; et le juif, après avoir
examiné le poids du bassin, lui compta sur-le-champ dix pièces d'or,
dont Aladdin se contenta.
Quand il ne resta plus rien des dix pièces d'or, Aladdin eut recours à
la lampe: il la prit à la main, chercha le même endroit que sa mère
avait touché, et comme il l'eut reconnu à l'impression que le sable y
avait laissée, il la frotta comme elle avait fait, et aussitôt le même
génie qui s'était déjà fait voir se présenta devant lui; mais comme
Aladdin avait frotté la lampe plus légèrement que sa mère, il lui parla
aussi d'un ton plus radouci:
«Que veux-tu? lui dit-il dans les mêmes termes qu'auparavant; me voici
prêt à t'obéir comme ton esclave, et de tous ceux qui ont la lampe à la
main, moi et les autres esclaves de la lampe comme moi.»
Aladdin lui dit: J'ai faim, apporte-moi de quoi manger.
Le génie disparut, et peu de temps après il reparut, chargé d'un service
de table pareil à celui qu'il avait apporté la première fois; il le posa
sur le sofa, et dans le moment il disparut.
La mère d'Aladdin, avertie du dessein de son fils, était sortie exprès
pour quelque affaire, afin de ne se pas trouver dans la maison dans le
temps de l'apparition du génie. Elle rentra peu de temps après, vit la
table et le buffet très-bien garnis, et demeura presque aussi surprise
de l'effet prodigieux de la lampe, qu'elle l'avait été la première fois.
Aladdin et sa mère se mirent à table; et après le repas il leur resta
encore de quoi vivre largement les deux jours suivants.
Dès qu'Aladdin vit qu'il n'y avait plus dans la maison ni pain ni autres
provisions, ni argent pour en avoir, il prit un plat d'argent, et alla
chercher le juif qu'il connaissait, pour le lui vendre. En y allant, il
passa devant la boutique d'un orfévre respectable par sa vieillesse,
honnête homme, et d'une grande probité. L'orfévre, qui l'aperçut,
l'appela et le fit entrer. Mon fils, dit-il, je vous ai déjà vu passer
plusieurs fois chargé comme vous l'êtes à présent, vous joindre à un
juif, et repasser peu de temps après sans être chargé. Je me suis
imaginé que vous lui vendez ce que vous portez. Mais vous ne savez
peut-être pas que ce juif est un trompeur, et même plus trompeur que les
autres juifs, et que personne de ceux qui le connaissent ne veut avoir
affaire à lui. Au reste, ce que je vous dis ici n'est que pour vous
faire plaisir; si vous voulez me montrer ce que vous portez
présentement, et qu'il soit à vendre, je vous en donnerai fidèlement son
juste prix, si cela me convient, sinon je vous adresserai à d'autres
marchands qui ne vous tromperont pas.
L'espérance de faire plus d'argent du plat fit qu'Aladdin le tira de
dessous sa robe, et le montra à l'orfévre. Le vieillard, qui connut
d'abord que le plat était d'argent fin, lui demanda s'il en avait vendu
de semblables au juif, et combien il les avait payés. Aladdin lui dit
naïvement qu'il en avait vendu douze, et qu'il n'avait reçu du juif
qu'une pièce d'or de chacun. Ah! le voleur! s'écria l'orfévre, ce plat
vaut soixante-douze pièces d'or, les voici.
Aladdin remercia bien fort l'orfévre du bon conseil qu'il venait de lui
donner, et dont il tirait déjà un grand avantage. Dans la suite, il ne
s'adressa plus qu'à lui pour vendre les autres plats aussi bien que le
bassin, dont la juste valeur lui fut toujours payée à proportion de son
poids. Quoique Aladdin et sa mère eussent une source intarissable
d'argent en leur lampe, pour s'en procurer tant qu'ils voudraient, dès
qu'il viendrait à leur manquer, ils continuèrent néanmoins de vivre
toujours avec la même frugalité qu'auparavant, à la réserve de ce
qu'Aladdin en mettait à part pour s'entretenir honnêtement et pour se
pourvoir des commodités nécessaires dans leur petit ménage. Sa mère, de
son côté, ne prenait la dépense de ses habits que sur ce que lui valait
le coton qu'elle filait. Avec une conduite si sobre, il est aisé de
juger combien de temps l'argent des douze plats et du bassin, selon le
prix qu'Aladdin les avait vendus à l'orfévre, devait leur avoir duré.
Ils vécurent de la sorte pendant quelques années, avec le secours du bon
usage qu'Aladdin faisait de la lampe de temps en temps.
Dans cet intervalle, Aladdin, qui ne manquait pas de se trouver avec
beaucoup d'assiduité au rendez-vous des personnes de distinction, dans
les boutiques des plus gros marchands de draps d'or et d'argent,
d'étoffes de soie, de toiles les plus fines et de joailleries, et qui se
mêlait quelquefois dans leurs conversations, acheva de se former et prit
insensiblement toutes les manières du beau monde. Ce fut
particulièrement chez les joailliers qu'il fut détrompé de cette pensée
que les fruits transparents qu'il avait cueillis dans le jardin où il
était allé prendre la lampe n'étaient que du verre coloré, et qu'il
apprit que c'étaient des pierres de grand prix. A force de voir vendre
et acheter de toutes sortes de ces pierreries dans leurs boutiques, il
en prit la connaissance et le prix; et comme il n'en voyait pas de
pareilles aux siennes, ni en beauté ni en grosseur, il comprit qu'au
lieu de morceaux de verre qu'il avait regardés comme des bagatelles, il
possédait un trésor inestimable. Il eut la prudence de n'en parler à
personne, pas même à sa mère; et il n'y a pas de doute que son silence
ne lui valut la haute fortune où nous verrons dans la suite qu'il
s'éleva.
Un jour, en se promenant dans un quartier de la ville, Aladdin entendit
publier à haute voix un ordre du sultan de fermer les boutiques et les
portes des maisons, et de se renfermer chacun chez soi, jusqu'à ce que
la princesse Badroulboudour, fille du sultan, fût passée pour aller au
bain, et qu'elle en fût revenue.
Ce cri public fit naître à Aladdin la curiosité de voir la princesse à
découvert; mais il ne le pouvait qu'en se mettant dans quelque maison de
connaissance, et à travers d'une jalousie; ce qui ne le contentait pas,
parce que la princesse, selon la coutume, devait avoir un voile sur le
visage en allant au bain. Pour se satisfaire, il s'avisa d'un moyen qui
lui réussit: il alla se placer derrière la porte du bain, qui était
disposée de manière qu'il ne pouvait manquer de la voir venir en face.
Aladdin n'attendit pas longtemps; la princesse parut, et il la vit venir
au travers d'une fente assez grande pour voir sans être vu. Elle était
accompagnée d'une grande foule de ses femmes et d'eunuques qui
marchaient sur les côtés et à sa suite. Quand elle fut à trois ou quatre
pas de la porte du bain, elle ôta le voile qui lui couvrait le visage,
et qui la gênait beaucoup; et de la sorte elle donna lieu à Aladdin de
la voir d'autant plus à son aise qu'elle venait droit à lui.
Lorsque Aladdin eut vu la princesse Badroulboudour, il perdit la pensée
qu'il avait que toutes les femmes dussent ressembler à peu près à sa
mère. En effet, la princesse était la plus belle brune que l'on put voir
au monde: elle avait les yeux grands, à fleur de tête, vifs et
brillants, le regard doux et modeste, le nez d'une juste proportion et
sans défaut, la bouche petite, les lèvres vermeilles et toutes
charmantes par leur agréable symétrie; en un mot, tous les traits de son
visage étaient d'une régularité accomplie. On ne doit donc pas s'étonner
si Aladdin fut ébloui et presque hors de lui-même à la vue de
l'assemblage de tant de merveilles qui lui étaient inconnues. Avec
toutes ces perfections, la princesse avait encore une riche taille, un
port et un air majestueux, qui, à la voir seulement, lui attiraient le
respect qui lui était dû.
Aladdin, en rentrant chez lui, ne put si bien cacher son trouble et son
inquiétude, que sa mère ne s'en aperçût. Elle fut surprise de le voir
ainsi triste et rêveur contre son ordinaire; elle lui demanda s'il lui
était arrivé quelque chose, ou s'il se trouvait indisposé. Mais Aladdin
ne lui fit aucune réponse, et il s'assit négligemment sur le sofa, où il
demeura dans la même situation, toujours occupé à se retracer l'image
charmante de la princesse Badroulboudour. Sa mère, qui préparait le
souper, ne le pressa pas davantage. Quand il fut prêt, elle le lui
servit sur le sofa; et se mit à table; mais comme elle s'aperçut que son
fils n'y faisait aucune attention, elle l'avertit de manger, et ce ne
fut qu'avec bien de la peine qu'il changea de situation. Il mangea
beaucoup moins qu'à l'ordinaire, les yeux toujours baissés, et avec un
silence si profond, qu'il ne fut pas possible à sa mère de tirer de lui
la moindre parole sur toutes les demandes qu'elle lui fit pour tâcher
d'apprendre le sujet d'un changement si extraordinaire.
Le lendemain, comme il était assis sur le sofa vis-à-vis de sa mère qui
filait du coton à son ordinaire, il lui parla en ces termes: Ma mère,
dit-il, je romps le silence que j'ai gardé depuis hier à mon retour de
la ville: il vous a fait de la peine, et je m'en suis bien aperçu. Je
n'étais pas malade, comme il m'a paru que vous l'avez cru, et je ne le
suis pas encore: mais je puis vous dire que ce que je sentais, et ce que
je ne cesse encore de sentir, est quelque chose de pire qu'une maladie.
Je ne sais pas bien quel est ce mal; mais je ne doute pas que ce que
vous allez entendre ne vous le fasse connaître. On n'a pas su dans ce
quartier, continua Aladdin, et ainsi vous n'avez pu le savoir, qu'hier
la princesse Badroulboudour, fille du sultan, alla au bain
l'après-dînée. J'appris cette nouvelle en me promenant par la ville. On
publia un ordre de fermer les boutiques et de se retirer chacun chez
soi, pour rendre à cette princesse l'honneur qui lui est dû, et lui
laisser les chemins libres dans les rues par où elle devait passer.
Comme je n'étais pas éloigné du bain, la curiosité de la voir le visage
découvert me fit naître la pensée d'aller me placer derrière la porte du
bain, en faisant réflexion qu'il pouvait arriver qu'elle ôterait son
voile quand elle serait près d'y entrer. Vous savez la disposition de la
porte, et vous pouvez juger vous-même que je devais la voir à mon aise,
si ce que je m'étais imaginé arrivait. En effet, elle ôta son voile en
entrant, et j'eus le bonheur de voir cette aimable princesse. Voilà, ma
mère, le grand motif de l'état où vous me vîtes hier quand je rentrai,
et le sujet du silence que j'ai gardé jusqu'à présent. J'aime la
princesse d'un amour dont la violence est telle que je ne saurais vous
l'exprimer; et comme ma passion vive et ardente augmente à tout moment,
je sens qu'elle ne peut être satisfaite que par la possession de
l'aimable princesse Badroulboudour; ce qui fait que j'ai pris la
résolution de la faire demander en mariage au sultan.
La mère d'Aladdin avait écouté le discours de son fils avec assez
d'attention jusqu'à ces dernières paroles; mais quand elle eut entendu
que son dessein était de faire demander la princesse Badroulboudour en
mariage, elle ne put s'empêcher de l'interrompre par un grand éclat de
rire. Aladdin voulut poursuivre; mais en l'interrompant encore: Eh! mon
fils, lui dit-elle, à quoi pensez-vous? Il faut que vous ayez perdu
l'esprit pour me tenir un pareil discours!
Ma mère, reprit Aladdin, je puis vous assurer que je n'ai pas perdu
l'esprit, je suis dans mon bon sens.
En vérité, mon fils, repartit la mère très-sérieusement, je ne saurais
m'empêcher de vous dire que vous vous oubliez entièrement; et quand même
vous voudriez exécuter cette résolution, je ne vois pas par qui vous
oseriez faire faire cette demande au sultan. Par vous-même, répliqua
aussitôt le fils sans hésiter. Par moi! s'écria la mère d'un air de
surprise et d'étonnement; et au sultan! Ah! je me garderai bien de
m'engager dans une pareille entreprise! Et qui êtes-vous, mon fils,
continua-t-elle, pour avoir la hardiesse de penser à la fille de votre
sultan? Avez-vous oublié que vous êtes fils d'un tailleur des moindres
de sa capitale, et d'une mère dont les ancêtres n'ont pas été d'une
naissance plus relevée? Savez-vous que les sultans ne daignent pas
donner leurs filles en mariage, même à des fils de sultans qui n'ont pas
l'espérance de régner un jour comme eux?
Ma mère, répliqua Aladdin, je vous ai déjà dit que j'ai prévu tout ce
que vous venez de me dire, et je dis la même chose de tout ce que vous y
pourrez ajouter: vos discours ni vos remontrances ne me feront pas
changer de sentiment. Je vous ai dit que je ferais demander la princesse
Badroulboudour en mariage par votre entremise: c'est une grâce que je
vous demande avec tout le respect que je vous dois, et je vous supplie
de ne me la pas refuser, à moins que vous n'aimiez mieux me voir mourir
que de me donner la vie une seconde fois.
Aladdin écouta tranquillement tout ce que sa mère put lui dire pour
tâcher de le détourner de son dessein; et après avoir fait réflexion sur
tous les points de sa remontrance, il prit enfin la parole, et il lui
dit: J'avoue, ma mère, que c'est une grande témérité à moi d'oser porter
mes prétentions aussi loin que je fais, et une grande inconsidération
d'avoir exigé de vous avec tant de chaleur et de promptitude d'aller
faire la proposition de mon mariage au sultan, sans prendre auparavant
les moyens propres à vous procurer une audience et un accueil
favorables. Je vous en demande pardon; mais dans l'excès de mon amour,
ne vous étonnez pas si d'abord je n'ai pas envisagé tout ce qui peut
servir à me procurer le repos que je cherche. Je sais que ce n'est pas
la coutume de se présenter devant le sultan sans un présent à la main,
et que je n'ai rien qui soit digne de lui. Pourtant, j'en possède un
d'un prix inestimable. Je parle de ce que j'ai apporté dans les deux
bourses et dans ma ceinture, et que nous avons pris, vous et moi, pour
des verres colorés; mais à présent je suis détrompé, et je vous
apprends, ma mère, que ce sont des pierreries d'un grand prix, qui ne
conviennent qu'à de grands monarques. J'en ai connu le mérite en
fréquentant les boutiques de joailliers, et vous pouvez m'en croire sur
ma parole. Toutes celles que j'ai vues chez nos marchands joailliers ne
sont pas comparables à celles que nous possédons, ni en grosseur, ni en
beauté, et cependant ils les font monter à des prix excessifs. Vous avez
une porcelaine assez grande et d'une forme très-propre pour les
contenir; apportez-la, et voyons l'effet qu'elles feront quand nous les
y aurons arrangées selon leurs différentes couleurs.
La mère d'Aladdin apporta la porcelaine, et Aladdin tira les pierreries
des deux bourses, et les arrangea dans la porcelaine. L'effet qu'elles
firent au grand jour par la variété de leurs couleurs, par leur éclat et
par leur brillant, fut tel que la mère et le fils en demeurèrent presque
éblouis.
Après avoir admiré quelque temps la beauté du présent, Aladdin reprit la
parole: Ma mère, dit-il, vous ne vous excuserez plus d'aller vous
présenter au sultan, sous prétexte de n'avoir pas un présent à lui
faire; en voilà un, ce me semble, qui fera que vous serez reçue avec un
accueil des plus favorables.
La mère d'Aladdin dit encore à son fils plusieurs autres raisons pour
tâcher de le faire changer de sentiment; mais les charmes de la
princesse Badroulboudour avaient fait une impression trop forte dans son
cœur pour le détourner de son dessein. Aladdin persista à exiger de sa
mère qu'elle exécutât ce qu'il avait résolu, et autant par la tendresse
qu'elle avait pour lui que par la crainte qu'il ne s'abandonnât à
quelque extrémité fâcheuse, elle vainquit sa répugnance, et elle
condescendit à la volonté de son fils.
Comme il était trop tard, et que le temps d'aller au palais pour se
présenter au sultan ce jour-là était passé, la chose fut remise au
lendemain. La mère et le fils ne s'entretinrent d'autre chose le reste
de la journée, et Aladdin prit un grand soin d'inspirer à sa mère tout
ce qui lui vint dans la pensée pour la confirmer dans le parti qu'elle
avait enfin accepté, d'aller se présenter au sultan. Après le souper,
Aladdin et sa mère se séparèrent pour prendre quelque repos; mais
l'amour violent et les grands projets d'une fortune immense dont le fils
avait l'esprit tout rempli, l'empêchèrent de passer la nuit aussi
tranquillement qu'il aurait bien souhaité. Il se leva avant la pointe du
jour, et alla aussitôt éveiller sa mère. Il la pressa de s'habiller le
plus promptement qu'elle pourrait, afin d'aller se rendre à la porte du
palais du sultan, et d'y entrer à l'ouverture, en même temps que le
grand vizir, les vizirs subalternes et tous les grands officiers de
l'État y entraient pour la séance du divan, où le sultan assistait
toujours en personne.
La mère d'Aladdin fit tout ce que son fils voulait. Elle prit la
porcelaine où était le présent de pierreries, l'enveloppa dans un double
linge, l'un très-fin et très-propre, l'autre moins fin, qu'elle lia par
les quatre coins pour le porter plus aisément. Elle partit enfin avec
une grande satisfaction d'Aladdin, et elle prit le chemin du palais du
sultan. Le grand vizir, accompagné des autres vizirs, et les seigneurs
de la cour les plus qualifiés, étaient déjà entrés quand elle arriva à
la porte.
La foule de tous ceux qui avaient des affaires au divan était grande. On
ouvrit, et elle marcha avec eux jusqu'au divan. C'était un très-beau
salon, profond et spacieux, dont l'entrée était grande et magnifique.
Elle s'arrêta, et se rangea de manière qu'elle avait en face le sultan,
le grand vizir et les seigneurs qui avaient séance au conseil à droite
et à gauche. On appela les parties les unes après les autres, selon
l'ordre des requêtes qu'elles avaient présentées, et leurs affaires
furent rapportées, plaidées et jugées jusqu'à l'heure ordinaire de la
séance du divan. Alors le sultan se leva, congédia le conseil, et rentra
dans son appartement, où il fut suivi par le grand vizir. Les autres
vizirs et les ministres du conseil se retirèrent. Tous ceux qui s'y
étaient trouvés pour des affaires particulières firent la même chose,
les uns contents du gain de leurs procès, les autres mal satisfaits du
jugement rendu contre eux, et d'autres enfin avec l'espérance d'être
jugés dans une autre séance.
La mère d'Aladdin, qui avait vu le sultan se lever et se retirer, jugea
bien qu'il ne reparaîtrait pas davantage ce jour-là, en voyant tout le
monde sortir; ainsi elle prit le parti de retourner chez elle. Aladdin,
qui la vit rentrer avec le présent destiné au sultan, ne sut d'abord que
penser du succès de son voyage. La bonne mère, qui n'avait jamais mis le
pied dans le palais du sultan, et qui n'avait pas la moindre
connaissance de ce qui s'y pratiquait ordinairement, tira son fils de
l'embarras où il était, en lui disant avec une grande naïveté: Mon fils,
j'ai vu le sultan, et je suis bien persuadée qu'il m'a vue aussi.
J'étais placée devant lui, et personne ne l'empêchait de me voir; mais
il était si fort occupé par tous ceux qui lui parlaient à droite et à
gauche, qu'il me faisait compassion de voir la peine et la patience
qu'il se donnait à les écouter. Cela a duré si longtemps qu'à la fin je
crois qu'il s'est ennuyé, car il s'est levé sans qu'on s'y attendît, et
il s'est retiré assez brusquement, sans vouloir entendre quantité
d'autres personnes qui étaient en rang pour lui parler à leur tour. Cela
m'a fait cependant un grand plaisir. En effet, je commençais à perdre
patience, et j'étais extrêmement fatiguée de demeurer debout si
longtemps; mais il n'y a rien de gâté; je ne manquerai pas d'y retourner
demain; le sultan ne sera peut-être pas si occupé.
Quelque amoureux que fût Aladdin, il fut contraint de se contenter de
cette excuse et de s'armer de patience. Il eut au moins la satisfaction
de voir que sa mère avait fait la démarche la plus difficile, qui était
de soutenir la vue du sultan, et d'espérer qu'à l'exemple de ceux qui
lui avaient parlé en sa présence, elle n'hésiterait pas aussi à
s'acquitter de la commission dont elle était chargée, quand le moment
favorable de lui parler se présenterait.
Le lendemain, d'aussi grand matin que le jour précédent, la mère
d'Aladdin alla encore au palais du sultan avec le présent de pierreries;
mais son voyage fut inutile: elle trouva la porte du divan fermée, et
apprit qu'il n'y avait de conseil que de deux jours l'un, et qu'ainsi il
fallait qu'elle revînt le jour suivant. Elle s'en alla porter cette
nouvelle à son fils, qui fut obligé de renouveler sa patience. Elle y
retourna six autres fois aux jours marqués, en se plaçant toujours
devant le sultan, mais avec aussi peu de succès que la première; et
peut-être qu'elle y serait retournée cent autres fois aussi inutilement,
si le sultan, qui la voyait toujours vis-à-vis de lui à chaque séance,
n'eût fait attention à elle.
Ce jour-là enfin, après la levée du conseil, quand le sultan fut rentré
dans son appartement, il dit à son grand vizir: Il y a déjà quelque
temps que je remarque une certaine femme qui vient réglément chaque jour
que je tiens mon conseil, et qui porte quelque chose d'enveloppé dans un
linge: elle se tient debout depuis le commencement de l'audience jusqu'à
la fin, et affecte de se mettre toujours devant moi.
Au premier jour du conseil, si cette femme revient, ne manquez pas de la
faire appeler, afin que je l'entende. Le grand vizir ne lui répondit
qu'en baisant la main et en la portant au-dessus de sa tête, pour
marquer qu'il était prêt de la perdre s'il y manquait.
La mère d'Aladdin s'était déjà fait une habitude si grande de paraître
au conseil devant le sultan, qu'elle comptait sa peine pour rien, pourvu
qu'elle fît connaître à son fils qu'elle n'oubliait rien de tout ce qui
dépendait d'elle pour lui complaire. Elle retourna donc au palais le
jour du conseil, et elle se plaça à l'entrée du divan, vis-à-vis le
sultan, comme à son ordinaire.
Le grand vizir n'avait pas encore commencé à rapporter aucune affaire
quand le sultan aperçut la mère d'Aladdin. Touché de compassion de la
longue patience dont il avait été témoin: Avant toutes choses, de
crainte que vous ne l'oubliiez, dit-il au grand vizir, voilà la femme
dont je vous parlais dernièrement; faites-la venir, et commençons par
l'entendre et par expédier l'affaire qui l'amène. Aussitôt le grand
vizir montra cette femme au chef des huissiers qui était debout, prêt à
recevoir ses ordres, et lui commanda d'aller la prendre et de la faire
avancer.
Le chef des huissiers vint jusqu'à la mère d'Aladdin; et, au signe qu'il
fit, elle le suivit jusqu'au pied du trône du sultan, où il la laissa
pour aller se ranger à sa place près du grand vizir.
La mère d'Aladdin, instruite par l'exemple de tant d'autres qu'elle
avait vus aborder le sultan, se prosterna le front contre le tapis qui
couvrait les marches du trône, et elle demeura en cet état jusqu'à ce
que le sultan lui commandât de se relever. Elle se leva; et alors: Bonne
femme, lui dit le sultan, il y a longtemps que je vous vois venir à mon
divan, et demeurer à l'entrée depuis le commencement jusqu'à la fin:
quelle affaire vous amène ici?
La mère d'Aladdin se prosterna une seconde fois, après avoir entendu ces
paroles; et quand elle fut relevée: Monarque au-dessus des monarques du
monde, dit-elle, avant d'exposer à Votre Majesté le sujet
extraordinaire, et même presque incroyable, qui me fait paraître devant
son trône sublime, je la supplie de me pardonner la hardiesse, pour ne
pas dire l'impudence de la demande que je viens lui faire: elle est si
peu commune, que je tremble, j'ai honte de la proposer à mon sultan.
Pour lui donner la liberté entière de s'expliquer, le sultan commanda
que tout le monde sortît du divan, et qu'on le laissât seul avec son
grand vizir, et alors il lui dit qu'elle pouvait parler et s'expliquer
sans crainte.
La mère d'Aladdin ne se contenta pas de la bonté du sultan, qui venait
de lui épargner la peine qu'elle eût pu souffrir en parlant devant tout
le monde; elle voulut encore se mettre à couvert de l'indignation
qu'elle avait à craindre de la proposition qu'elle devait lui faire, et
à laquelle il ne s'attendait pas. Sire, dit-elle en reprenant la
parole, j'ose encore supplier Votre Majesté, au cas qu'elle trouve la
demande que j'ai à lui faire offensante ou injurieuse en la moindre
chose, de m'assurer auparavant de son pardon, et de m'en accorder la
grâce. Quoi que ce puisse être, repartit le sultan, je vous le pardonne
dès à présent, et il ne vous en arrivera pas le moindre mal: parlez
hardiment.
Quand la mère d'Aladdin eut pris toutes ses précautions, en femme qui
redoutait la colère du sultan sur une proposition aussi délicate que
celle qu'elle avait à lui faire, elle lui raconta fidèlement dans quelle
occasion Aladdin avait vu la princesse Badroulboudour, l'amour que cette
vue fatale lui avait inspiré, et tout ce qu'elle lui avait représenté
pour le détourner d'une passion non moins injurieuse à Sa Majesté qu'à
la princesse sa fille. Mais, continua-t-elle, mon fils, bien loin d'en
profiter et de reconnaître sa hardiesse, s'est obstiné à y persévérer
jusqu'au point de me menacer de quelque action de désespoir si je
refusais de venir demander la princesse en mariage à Votre Majesté; et
ce n'a été qu'après m'être fait une violence extrême que j'ai été
contrainte d'avoir cette complaisance pour lui, de quoi je supplie
encore une fois Votre Majesté de m'accorder le pardon, non-seulement à
moi, mais même à Aladdin mon fils, d'avoir eu la pensée téméraire
d'aspirer à une si haute alliance.
Le sultan écouta tout ce discours avec beaucoup de douceur et de bonté,
sans donner aucune marque de colère ou d'indignation, et même sans
prendre la demande en raillerie.
Mais avant de donner réponse à cette bonne femme, il lui demanda ce que
c'était que ce qu'elle avait apporté enveloppé dans un linge. Aussitôt
elle prit le vase de porcelaine qu'elle avait mis au pied du trône avant
de se prosterner; elle le découvrit et le présenta au sultan.
On ne saurait exprimer la surprise et l'étonnement du sultan, lorsqu'il
vit rassemblées dans ce vase tant de pierreries si considérables, si
précieuses, si parfaites, si éclatantes, et d'une grosseur dont il n'en
avait point encore vu de pareilles. Il resta quelque temps dans une si
grande admiration, qu'il en était immobile. Après être enfin revenu à
lui, il reçut le présent des mains de la mère d'Aladdin, en s'écriant
avec un transport de joie: Ah! que cela est beau! que cela est riche!
Après avoir admiré et manié presque toutes les pierreries l'une après
l'autre, et les prisant chacune par l'endroit qui les distinguait, il se
tourna du côté de son grand vizir, en lui montrant le vase: Vois,
dit-il, et conviens qu'on ne peut rien voir au monde de plus riche et de
plus parfait. Le vizir en fut charmé. Eh bien! continua le sultan, que
dis-tu d'un tel présent? N'est-il pas digne de la princesse ma fille, et
ne puis-je pas la donner à ce prix-là à celui qui me la fait demander?
et en se retournant du côté de la mère d'Aladdin, il lui dit: Allez,
bonne femme, retournez chez vous, et dites à votre fils que j'agrée la
proposition que vous m'avez faite de sa part, mais que je ne puis marier
la princesse ma fille que je ne lui aie fait faire un ameublement qui ne
sera prêt que dans trois mois. Ainsi, revenez en ce temps-là.
La mère d'Aladdin retourna chez elle avec une joie d'autant plus grande,
que, par rapport à son état, elle avait d'abord regardé l'accès auprès
du sultan comme impossible, et que d'ailleurs elle avait obtenu une
réponse si favorable, au lieu qu'elle ne s'était attendue qu'à un refus
qui l'aurait couverte de confusion. Deux choses firent juger à Aladdin,
quand il vit rentrer sa mère, qu'elle lui apportait une bonne nouvelle:
l'une, qu'elle revenait de meilleure heure qu'à l'ordinaire; et l'autre,
qu'elle avait le visage gai et ouvert. Eh bien! ma mère, lui dit-il,
dois-je espérer? dois-je mourir de désespoir? Quand elle eut quitté son
voile, et qu'elle se fut assise sur le sofa avec lui: Mon fils,
dit-elle, pour ne pas vous tenir trop longtemps dans l'incertitude, je
commencerai par vous dire que, bien loin de songer à mourir, vous avez
tout sujet d'être content.
Aladdin s'estima le plus heureux des mortels en apprenant cette
nouvelle. Il remercia sa mère de toutes les peines qu'elle s'était
données dans la poursuite de cette affaire, dont l'heureux succès était
si important pour son repos; et quoique, dans l'impatience où il était
de jouir de l'objet de sa passion, trois mois lui parussent d'une
longueur extrême, il attendit néanmoins avec impatience, comptant sur la
parole du sultan, qu'il regardait comme irrévocable.
Les trois mois que le sultan avait marqués pour le mariage étant
écoulés, Aladdin qui en avait compté tous les jours avec grand soin,
envoya dès le lendemain sa mère au palais pour faire souvenir le sultan
de sa parole.
La mère d'Aladdin alla au palais comme son fils lui avait dit, et elle
se présenta à l'entrée du divan, au même endroit qu'auparavant. Le
sultan n'eut pas plutôt jeté la vue sur elle, qu'il la reconnut, et se
souvint en même temps de la demande qu'elle lui avait faite, et du temps
auquel il l'avait remise. Le grand vizir lui faisait alors le rapport
d'une affaire: Vizir, lui dit le sultan en l'interrompant, j'aperçois la
bonne femme qui nous fit un si beau présent il y a quelques mois:
faites-la venir; vous reprendrez votre rapport quand je l'aurai écoutée.
Le grand vizir, en jetant les yeux du côté de l'entrée du divan, aperçut
aussi la mère d'Aladdin. Aussitôt il appela le chef des huissiers, et,
en la lui montrant, il lui donna ordre de la faire avancer.
La mère d'Aladdin s'avança jusqu'au pied du trône, où elle se prosterna
selon la coutume. Après qu'elle se fut relevée, le sultan lui demanda ce
qu'elle souhaitait. Sire, lui répondit-elle, je me présente encore
devant le trône de Votre Majesté, pour lui représenter, au nom
d'Aladdin mon fils, que les trois mois après lesquels elle l'a remis sur
la demande que j'ai eu l'honneur de lui faire sont expirés, et la
supplier de vouloir bien s'en souvenir.
Le sultan, en prenant un délai de trois mois pour répondre à la demande
de cette bonne femme la première fois qu'il l'avait vue, avait cru qu'il
n'entendrait plus parler d'un mariage qu'il regardait comme peu
convenable à la princesse sa fille, à regarder seulement la bassesse et
la pauvreté de la mère d'Aladdin, qui paraissait devant lui dans un
habillement fort commun. La sommation cependant qu'elle venait de lui
faire de tenir sa parole lui parut embarrassante; il ne jugea pas à
propos de lui répondre sur-le-champ; il consulta son grand vizir, il lui
marqua la répugnance qu'il avait à conclure le mariage de la princesse
avec un inconnu, dont il supposait que la fortune devait être beaucoup
au-dessous de la plus médiocre.
Le grand vizir n'hésita pas à s'expliquer au sultan sur ce qu'il en
pensait. Sire, lui dit-il, il me semble qu'il y a un moyen immanquable
pour éluder un mariage si disproportionné, sans qu'Aladdin, quand même
il serait connu de Votre Majesté, puisse s'en plaindre: c'est de mettre
la princesse à un si haut prix, que ses richesses, quelles qu'elles
soient, ne puissent y atteindre. Ce sera le moyen de le faire désister
d'une poursuite si hardie, pour ne pas dire si téméraire, à laquelle
sans doute il n'a pas bien pensé avant de s'y engager.
Le sultan approuva le conseil du grand vizir. Il se retourna du côté de
la mère d'Aladdin; et après quelques moments de réflexion: Ma bonne
femme, lui dit-il, les sultans doivent tenir leur parole; je suis prêt
de tenir la mienne, et de rendre votre fils heureux par le mariage de la
princesse ma fille; mais comme je ne puis la marier que je ne sache
l'avantage qu'elle y trouvera, vous direz à votre fils que j'accomplirai
ma parole dès qu'il m'aura envoyé quarante grands bassins d'or massif,
pleins à comble des mêmes choses que vous m'avez déjà présentées de sa
part, portés par un pareil nombre d'esclaves noirs, qui seront conduits
par quarante autres esclaves blancs, jeunes, bien faits et de belle
taille, et tous habillés très-magnifiquement: voilà les conditions
auxquelles je suis prêt de lui donner la princesse ma fille. Allez,
bonne femme, j'attendrai que vous m'apportiez sa réponse. La mère
d'Aladdin se prosterna encore devant le trône du sultan, et elle se
retira.
Dans le chemin, elle riait en elle-même de la folle imagination de son
fils. Vraiment, disait-elle, où trouvera-t-il tant de bassins d'or, et
une si grande quantité de ces verres colorés pour les remplir?
Retournera-t-il dans le souterrain dont l'entrée est bouchée, pour en
cueillir aux arbres? Et tous ces esclaves tournés comme le sultan les
demande, où les prendra-t-il? Le voilà bien éloigné de sa prétention; et
je crois qu'il ne sera guère content de mon ambassade. Quand elle fut
rentrée chez elle, l'esprit rempli de toutes ces pensées, qui lui
faisaient croire qu'Aladdin n'avait plus rien à espérer: Mon fils, lui
dit-elle, je vous conseille de ne plus penser au mariage de la princesse
Badroulboudour. Le sultan, à la vérité, m'a reçue avec beaucoup de
bonté, et je crois qu'il était bien intentionné pour vous; mais le grand
vizir, si je ne me trompe, lui a fait changer de sentiment, et vous
pouvez le présumer comme moi sur ce que vous allez entendre. Après avoir
représenté à Sa Majesté que les trois mois étaient expirés, et que je la
priais de votre part de se souvenir de sa promesse, je remarquai qu'il
ne me fit la réponse que je vais vous dire qu'après avoir parlé bas
quelque temps avec le grand vizir. La mère d'Aladdin fit un récit
très-exact à son fils de tout ce que le sultan lui avait dit, et des
conditions auxquelles il consentirait au mariage de la princesse sa
fille avec lui. En finissant: Mon fils, lui dit-elle, il attend votre
réponse, mais entre nous, continua-t-elle en souriant, je crois qu'il
attendra longtemps.
Pas si longtemps que vous croiriez bien, ma mère, reprit Aladdin; et le
sultan se trompe lui-même s'il a cru, par ses demandes exorbitantes, me
mettre hors d'état de songer à la princesse Badroulboudour. Je
m'attendais à d'autres difficultés insurmontables, ou qu'il mettrait mon
incomparable princesse à un prix beaucoup plus haut; mais à présent je
suis content, et ce qu'il me demande est peu de chose en comparaison de
ce que je serais en état de lui donner pour en obtenir la possession.
Pendant que je vais songer à le satisfaire, allez nous chercher de quoi
dîner, et laissez-moi faire.
Dès que la mère d'Aladdin fut sortie pour aller à la provision, Aladdin
prit la lampe, et il la frotta: dans l'instant le génie se présenta
devant lui; et dans les mêmes termes que nous avons déjà rapportés, il
lui demanda ce qu'il avait à commander, en marquant qu'il était prêt à
le servir. Aladdin lui dit: Le sultan me donne la princesse sa fille en
mariage: mais auparavant il me demande quarante grands bassins d'or
massif et bien pesants, pleins à comble des fruits du jardin où j'ai
pris la lampe dont tu es esclave. Il exige aussi de moi que ces quarante
bassins soient portés par autant d'esclaves noirs, précédés par quarante
esclaves blancs, jeunes, bien faits, de belle taille, et habillés
très-richement. Va, et amène-moi ce présent au plus tôt, afin que je
l'envoie au sultan avant qu'il lève la séance du divan. Le génie lui dit
que son commandement allait être exécuté incessamment, et il disparut.
Très-peu de temps après, le génie se fit revoir accompagné des quarante
esclaves noirs, chacun chargé d'un bassin d'or massif du poids de vingt
marcs sur la tête, plein de perles, de diamants, de rubis et d'émeraudes
mieux choisies, même pour la beauté et pour la grosseur, que celles qui
avaient déjà été présentées au sultan; chaque bassin était couvert d'une
toile d'argent à fleurons d'or. Tous ces esclaves, tant noirs que
blancs, avec les vases d'or, occupaient presque toute la maison, qui
était assez médiocre, avec une petite cour sur le devant, et un petit
jardin sur le derrière. Le génie demanda à Aladdin s'il n'était pas
content, et s'il avait encore quelque autre commandement à lui faire.
Aladdin lui dit qu'il ne lui demandait rien davantage, et il disparut
aussitôt.
La mère d'Aladdin revint du marché; et en entrant elle fut dans une
grande surprise de voir tant de monde et tant de richesses. Quand elle
se fut déchargée des provisions qu'elle apportait, elle voulut ôter le
voile qui lui couvrait le visage; mais Aladdin l'en empêcha. Ma mère,
dit-il, il n'y a pas de temps à perdre: avant que le sultan achève de
tenir le divan, il est important que vous retourniez au palais, et que
vous y conduisiez incessamment le présent et la dot de la princesse
Badroulboudour qu'il m'a demandés, afin qu'il juge, par ma diligence et
par mon exactitude, du zèle ardent et sincère que j'ai de me procurer
l'honneur d'entrer dans son alliance.
Sans attendre la réponse de sa mère, Aladdin ouvrit la porte sur la rue,
et il fit défiler successivement tous ces esclaves, en faisant toujours
marcher un esclave blanc suivi d'un esclave noir, chargé d'un bassin
d'or sur la tête, et ainsi jusqu'au dernier. Et après que sa mère fut
sortie en suivant le dernier esclave noir, il ferma la porte, et il
demeura tranquillement dans sa chambre, avec l'espérance que le sultan,
après ce présent tel qu'il l'avait demandé, voudrait bien le recevoir
enfin pour son gendre.
Le premier esclave blanc qui était sorti de la maison d'Aladdin avait
fait arrêter tous les passants qui l'aperçurent; et avant que les
quatre-vingts esclaves, entremêlés de blancs et de noirs, eussent achevé
de sortir, la rue se trouva pleine d'une grande foule de peuple qui
accourait de toutes parts pour voir un spectacle si magnifique et si
extraordinaire. L'habillement de chaque esclave était si riche en
étoffes et en pierreries, que les meilleurs connaisseurs ne crurent pas
se tromper en faisant monter chaque habit à plus d'un million. La grande
propreté, l'ajustement bien entendu de chaque habillement, la bonne
grâce, le bel air, la taille uniforme et avantageuse de chaque esclave,
leur marche grave à une distance égale les uns des autres, avec l'éclat
des pierreries d'une grosseur excessive enchâssées autour de leur
ceinture d'or massif, dans une belle symétrie, et les enseignes aussi de
pierreries attachées à leurs bonnets qui étaient d'un goût tout
particulier, mirent toute cette foule de spectateurs dans une admiration
si grande, qu'ils ne pouvaient se lasser de les regarder et de les
conduire des yeux aussi loin qu'il leur était possible. Mais les rues
étaient tellement bordées de peuple, que chacun était contraint de
rester dans la place où il se trouvait.
Comme il fallait passer par plusieurs rues pour arriver au palais, cela
fit qu'une bonne partie de la ville, gens de toutes sortes d'états et de
conditions, furent témoins d'une pompe si ravissante. Le premier des
quatre-vingts esclaves arriva à la porte de la première cour du palais,
et les portiers, qui s'étaient mis en haie dès qu'ils s'étaient aperçus
que cette file merveilleuse approchait, le prirent pour un roi, tant il
était richement et magnifiquement habillé; ils s'avancèrent pour lui
baiser le bas de la robe; mais l'esclave, instruit par le génie, les
arrêta, et il leur dit gravement: Nous ne sommes que des esclaves; notre
maître paraîtra quand il en sera temps.
Le premier esclave, suivi de tous les autres, avança jusqu'à la seconde
cour, qui était très-spacieuse, et où la maison du sultan était rangée
pendant la séance du divan. Les officiers, à la tête de chaque troupe,
étaient d'une grande magnificence; mais elle fut effacée à la présence
des quatre-vingts esclaves porteurs du présent d'Aladdin, et qui en
faisaient eux-mêmes partie. Rien ne parut si beau ni si éclatant dans
toute la maison du sultan; et tout le brillant des seigneurs de sa cour,
qui l'environnaient, n'était rien en comparaison de ce qui se présentait
alors à sa vue.
Comme le sultan avait été averti de la marche et de l'arrivée de ces
esclaves, il avait donné ses ordres pour les faire entrer. Ainsi, dès
qu'ils se présentèrent, ils trouvèrent l'entrée du divan libre, et y
entrèrent dans un bel ordre, une partie à droite, et l'autre à gauche.
Après qu'ils furent tous entrés et qu'ils eurent formé un grand
demi-cercle devant le trône du sultan, les esclaves noirs posèrent
chacun le bassin qu'ils portaient sur le tapis de pied. Ils se
prosternèrent tous ensemble en frappant du front contre le tapis. Les
esclaves blancs firent la même chose en même temps. Ils se relevèrent
tous, et les noirs, en le faisant, découvrirent adroitement les bassins
qui étaient devant eux, et tous demeurèrent debout, les mains croisées
sur la poitrine, avec une grande modestie.
La mère d'Aladdin, qui cependant s'était avancée jusqu'au pied du trône,
dit au sultan, après s'être prosternée: Sire, Aladdin, mon fils,
n'ignore pas que ce présent qu'il envoie à Votre Majesté ne soit
beaucoup au-dessous de ce que mérite la princesse Badroulboudour; il
espère néanmoins que Votre Majesté l'aura pour agréable, et qu'elle
voudra bien le faire agréer aussi à la princesse, avec d'autant plus de
confiance, qu'il a tâché de se conformer à la condition qu'il lui a plu
de lui imposer.
Le sultan n'était pas en état de faire attention au compliment de la
mère d'Aladdin. Le premier coup d'œil jeté sur les quarante bassins
d'or pleins à comble de joyaux les plus brillants, les plus éclatants,
les plus précieux que l'on eût jamais vus au monde, et sur les
quatre-vingts esclaves qui paraissaient autant de rois, tant par leur
bonne mine que par la richesse et la magnificence surprenante de leur
habillement, l'avait frappé d'une manière qu'il ne pouvait revenir de
son admiration. Au lieu de répondre au compliment de la mère d'Aladdin,
il s'adressa au grand vizir, qui ne pouvait comprendre lui-même comment
une si grande profusion de richesses pouvait être venue. Eh bien, vizir,
dit-il publiquement, que pensez-vous de celui, quel qu'il puisse être,
qui m'envoie un présent si riche et si extraordinaire, et que ni moi ni
vous ne connaissons pas? Le croyez-vous indigne d'épouser la princesse
Badroulboudour ma fille?
Quelque jalousie et quelque douleur qu'eût le grand vizir de voir qu'un
inconnu allait devenir le gendre du sultan préférablement à son fils, il
n'osa néanmoins manifester son sentiment. Il était trop visible que le
présent d'Aladdin était plus que suffisant pour mériter qu'il fût reçu
dans une si haute alliance. Il répondit donc au sultan, et en entrant
dans son sentiment: Sire, dit-il, bien loin d'avoir la pensée que celui
qui fait à Votre Majesté un présent si digne d'elle soit indigne de
l'honneur qu'elle veut lui faire, j'oserais dire qu'il mériterait
davantage, si je n'étais persuadé qu'il n'y a pas de trésor au monde
assez riche pour être mis dans la balance avec la princesse, fille de
Votre Majesté.
Le sultan ne différa plus; il ne pensa pas même à s'informer si Aladdin
avait les autres qualités convenables à celui qui pouvait aspirer à
devenir son gendre. La seule vue de tant de richesses immenses et la
diligence avec laquelle Aladdin venait de satisfaire à sa demande, sans
avoir formé la moindre difficulté sur des conditions aussi exorbitantes
que celles qu'il lui avait imposées, lui persuadèrent aisément qu'il ne
lui manquait rien de tout ce qui pouvait le rendre accompli et tel qu'il
le désirait. Ainsi, pour renvoyer la mère d'Aladdin avec la satisfaction
qu'elle pouvait désirer, il lui dit: Bonne femme, allez dire à votre
fils que je l'attends pour le recevoir à bras ouverts et l'embrasser, et
que plus il fera de diligence pour venir recevoir de ma main le don que
je lui fait de la princesse ma fille, plus il me fera de plaisir.
Dès que la mère d'Aladdin se fut retirée avec la joie dont une femme de
sa condition peut être capable en voyant son fils parvenu à une si haute
élévation contre son attente, le sultan mit fin à l'audience de ce jour;
et, en se levant de son trône, il ordonna que les eunuques attachés au
service de la princesse vinssent enlever les bassins pour les porter à
l'appartement de leur maîtresse, où il se rendit pour les examiner avec
elle à loisir; et cet ordre fut exécuté sur-le-champ par les soins du
chef des eunuques.
Les quatre-vingts esclaves blancs et noirs ne furent pas oubliés: on les
fit entrer dans l'intérieur du palais; et quelque temps après, le
sultan, qui venait de parler de leur magnificence à la princesse
Badroulboudour, commanda qu'on les fît venir devant l'appartement, afin
qu'elle les considérât au travers des jalousies, et qu'elle connût que,
bien loin d'avoir rien exagéré dans le récit qu'il venait de lui faire,
il lui en avait dit beaucoup moins que ce qui en était.
La mère d'Aladdin cependant arriva chez elle avec un air de joie et
raconta à son fils tout ce qui s'était passé.
Aladdin, charmé de cette nouvelle, et tout plein de l'objet qui l'avait
enchanté, dit peu de paroles à sa mère, et se retira dans sa chambre.
Là, après avoir pris sa lampe, qui lui avait été si officieuse en tous
ses besoins et en tout ce qu'il avait souhaité, il ne l'eut pas plutôt
frottée, que le génie continua son obéissance, en paraissant d'abord
sans se faire attendre. Génie, lui dit Aladdin, je t'ai appelé pour me
faire prendre le bain tout à l'heure; et quand je l'aurai pris, je veux
que tu me tiennes prêt un habillement le plus riche et le plus
magnifique que jamais monarque ait porté. Il eut à peine achevé de
parler, que le génie, en le rendant invisible comme lui, l'enleva et le
transporta dans un bain tout de marbre le plus fin, et de différentes
couleurs les plus belles et les plus diversifiées. Sans voir qui le
servait, il fut déshabillé dans un salon spacieux et d'une grande
propreté. Du salon, on le fit entrer dans le bain, qui était d'une
chaleur modérée, et là il fut frotté et lavé avec plusieurs sortes
d'eaux de senteur. Après l'avoir fait passer par tous les degrés de
chaleur, selon les différentes pièces du bain, il en sortit, mais tout
autre que quand il y était entré; son teint se trouva frais, blanc,
vermeil, et son corps beaucoup plus léger et plus dispos. Il rentra dans
le salon, et ne trouva plus l'habit qu'il y avait laissé: le génie avait
eu soin de mettre en sa place celui qu'il lui avait demandé. Aladdin fut
surpris en voyant la magnificence de l'habit qu'on lui avait substitué.
Il s'habilla avec l'aide du génie, en admirant chaque pièce à mesure
qu'il la prenait, tant elles étaient toutes au delà de ce qu'il aurait
pu s'imaginer. Quand il eut achevé, le génie le reporta chez lui dans la
même chambre où il l'avait pris. Alors il lui demanda s'il avait autre
chose à lui commander. Oui, répondit Aladdin; j'attends de toi que tu
m'amènes au plus tôt un cheval qui surpasse en beauté et en bonté le
cheval le plus estimé qui soit dans l'écurie du sultan, dont la housse,
la selle, la bride et tout le harnais vaille plus d'un million. Je
demande aussi que tu me fasses venir en même temps vingt esclaves,
habillés aussi richement et aussi lestement que ceux qui ont apporté le
présent, pour marcher à mes côtés et à ma suite en troupe, et vingt
autres semblables pour marcher devant moi en deux files. Fais venir
aussi à ma mère six femmes esclaves pour la servir, chacune habillée
aussi richement au moins que les femmes esclaves de la princesse
Badroulboudour, et chargées chacune d'un habit complet aussi magnifique
et aussi pompeux que pour la sultane. J'ai besoin de dix mille pièces
d'or en dix bourses. Voilà, ajouta-t-il, ce que j'avais à te commander.
Va, et fais diligence.
Dès qu'Aladdin eut achevé de donner ses ordres au génie, le génie
disparut, et bientôt après il se fit revoir avec le cheval, avec les
quarante esclaves, dont dix portaient chacun une bourse de mille pièces
d'or, et avec six femmes esclaves, chargées sur la tête chacune d'un
habit différent pour la mère d'Aladdin, enveloppé dans une toile
d'argent; et le génie présenta le tout à Aladdin.
Des dix bourses, Aladdin n'en prit que quatre, qu'il donna à sa mère, en
lui disant que c'était pour s'en servir dans ses besoins. Il laissa les
six autres entre les mains des esclaves qui les portaient, avec ordre de
les garder et de les jeter au peuple par poignées en passant par les
rues, dans la marche qu'ils devaient faire pour se rendre au palais du
sultan. Il ordonna aussi qu'ils marcheraient devant lui avec les autres,
trois à droite et trois à gauche. Il présenta enfin à sa mère les six
femmes esclaves, en lui disant qu'elles étaient à elle, et qu'elle
pouvait s'en servir comme leur maîtresse, et que les habits qu'elles
avaient apportés étaient pour son usage.
Quand Aladdin eut disposé toutes ses affaires, il dit au génie, en le
congédiant, qu'il l'appellerait quand il aurait besoin de son service,
et le génie disparut aussitôt. Alors Aladdin ne songea plus qu'à
répondre au plus tôt au désir que le sultan avait témoigné de le voir.
Il dépêcha au palais un des quarante esclaves, je ne dirai pas le mieux
fait, ils l'étaient tous également, avec ordre de s'adresser au chef
des huissiers, et de lui demander quand il pourrait avoir l'honneur
d'aller se jeter aux pieds du sultan. L'esclave ne fut pas longtemps à
s'acquitter de son message, il apporta pour réponse que le sultan
l'attendait avec impatience.
Aladdin ne différa pas de monter à cheval, et de se mettre en marche
dans l'ordre que nous avons marqué. Quoique jamais il n'eût monté à
cheval, il y parut néanmoins pour la première fois avec tant de bonne
grâce, que le cavalier le plus expérimenté ne l'eût pas pris pour un
novice. Les rues par où il passa furent remplies presque en un moment
d'une foule innombrable de peuple qui faisait retentir l'air
d'acclamations, de cris d'admiration et de bénédictions, chaque fois
particulièrement que les six esclaves qui avaient les bourses faisaient
voler des pièces d'or en l'air à droite et à gauche.
Dès que le sultan eut aperçu Aladdin, il ne fut pas moins étonné de le
voir vêtu plus richement et plus magnifiquement qu'il ne l'avait jamais
été lui-même, que surpris contre son attente de sa bonne mine, de sa
belle taille, et d'un certain air de grandeur fort éloigné de l'état de
bassesse dans lequel sa mère avait paru devant lui. Son étonnement et sa
surprise néanmoins ne l'empêchèrent pas de se lever, et de descendre
deux ou trois marches de son trône assez promptement pour empêcher
Aladdin de se jeter à ses pieds, et pour l'embrasser avec une
démonstration pleine d'amitié. Après cette civilité, Aladdin voulut
encore se jeter aux pieds du sultan; mais le sultan le retint par la
main, et l'obligea de monter et de s'asseoir entre le vizir et lui.
Alors Aladdin prit la parole: Sire, dit-il, je reçois les honneurs que
Votre Majesté me fait, parce qu'elle a la bonté et qu'il lui plaît de me
les faire; mais elle me permettra de lui dire que je n'ai pas oublié que
je suis né son esclave, que je connais la grandeur de sa puissance, et
que je n'ignore pas combien ma naissance me met au-dessous de la
splendeur et de l'éclat du rang suprême où elle est élevée. S'il y a
quelque endroit, continua-t-il, par où je puisse avoir mérité un accueil
si favorable, j'avoue que je ne le dois qu'à la hardiesse qu'un pur
hasard m'a fait naître, d'élever mes yeux, mes pensées et mes désirs
jusqu'à la divine princesse qui fait l'objet de mes souhaits. Je demande
pardon à Votre Majesté de ma témérité; mais je ne puis dissimuler que je
mourrais de douleur, si je perdais l'espérance d'en voir
l'accomplissement.
Mon fils, répondit le sultan en l'embrassant une seconde fois, vous me
feriez tort de douter un seul moment de la sincérité de ma parole. Votre
vie m'est trop chère désormais pour ne vous la pas conserver, en vous
présentant le remède qui est en ma disposition. Je préfère le plaisir de
vous voir et de vous entendre à tous mes trésors joints avec les vôtres.
En achevant ces paroles, le sultan fit un signal, et aussitôt on
entendit l'air retentir du son des trompettes, des hautbois et des
timbales; et en même temps le sultan conduisit Aladdin dans un
magnifique salon où l'on servit un superbe festin. Le sultan mangea seul
avec Aladdin. Le grand vizir et les seigneurs de la cour, chacun selon
sa dignité et selon son rang, les accompagnèrent pendant le repas. Le
sultan, qui avait toujours les yeux sur Aladdin, tant il prenait plaisir
à le voir, fit tomber le discours sur plusieurs sujets différents. Dans
la conversation qu'ils eurent ensemble pendant le repas, et sur quelque
matière qu'il le mît, il parla avec tant de connaissance et de sagesse,
qu'il acheva de confirmer le sultan dans la bonne opinion qu'il avait
conçue de lui d'abord.
Le repas achevé, le sultan fit appeler le premier juge de sa capitale,
et lui commanda de dresser et mettre au net sur-le-champ le contrat de
mariage de la princesse Badroulboudour sa fille et d'Aladdin. Pendant ce
temps-là, le sultan s'entretint avec Aladdin de plusieurs choses
indifférentes, en présence du grand vizir et des seigneurs de sa cour,
qui admirèrent la solidité de son esprit, la grande facilité qu'il avait
de parler et de s'énoncer, et les pensées fines et délicates dont il
assaisonnait son discours.
Quand le juge eut achevé le contrat dans toutes les formes requises, le
sultan demanda à Aladdin s'il voulait rester dans le palais pour
terminer les cérémonies du mariage le même jour: Sire, répondit Aladdin,
quelque impatience que j'aie de jouir pleinement des bontés de Votre
Majesté, je la supplie de vouloir bien permettre que je les diffère
jusqu'à ce que j'aie fait bâtir un palais pour y recevoir la princesse
selon son mérite et sa dignité. Je le prie, pour cet effet, de
m'accorder une place convenable dans le sien, afin que je sois plus à
portée de lui faire ma cour. Je n'oublierai rien pour faire en sorte
qu'il soit achevé avec toute la diligence possible. Mon fils, lui dit le
sultan, prenez tout le terrain que vous jugerez à propos; le vide est
trop grand devant mon palais, et j'avais déjà songé moi-même à le
remplir; mais souvenez-vous que je ne puis assez tôt vous voir uni avec
ma fille, pour mettre le comble à ma joie. En achevant ces paroles, il
embrassa encore Aladdin, qui prit congé du sultan avec la même politesse
que s'il eût été élevé et qu'il eût vécu à la cour.
Aladdin remonta à cheval, et il retourna chez lui dans le même ordre
qu'il était venu, au travers de la même foule, et aux acclamations du
peuple qui lui souhaitait toute sorte de bonheur et de prospérité. Dès
qu'il fut rentré et qu'il eut mis pied à terre, il se retira dans sa
chambre en particulier; il prit la lampe, et appela le génie comme il en
avait la coutume. Le génie ne se fit pas attendre; il parut et il lui
fit offre de ses services. Génie, lui dit Aladdin, j'ai tout sujet de me
louer de ton exactitude à exécuter ponctuellement tout ce que j'ai exigé
de toi jusqu'à présent, par la puissance de cette lampe ta maîtresse.
Il s'agit aujourd'hui que, pour l'amour d'elle, tu fasses paraître, s'il
est possible, plus de zèle et plus de diligence que tu n'as encore fait.
Je te demande donc qu'en aussi peu de temps que tu le pourras, tu me
fasses bâtir vis-à-vis du palais du sultan, à une juste distance, un
palais digne d'y recevoir la princesse Badroulboudour mon épouse. Je
laisse à ta liberté le choix des matériaux, c'est-à-dire du porphyre, du
jaspe, de l'agate, du lapis et du marbre le plus fin, le plus varié en
couleurs, et du reste de l'édifice; mais j'entends qu'au plus haut de ce
palais tu fasses élever un grand salon en dôme, à quatre faces égales,
dont les assises ne soient d'autres matières que d'or et d'argent
massifs posées alternativement, avec douze croisées, six à chaque face,
et que les jalousies de chaque croisée, à la réserve d'une seule que je
veux qu'on laisse imparfaite, soient enrichies avec art et symétrie, de
diamants, de rubis et d'émeraudes, de manière que rien de pareil en ce
genre n'ait été vu dans ce monde. Je veux aussi que ce palais soit
accompagné d'une avant-cour, d'une cour, d'un jardin; mais sur toutes
choses qu'il y ait, dans un endroit que tu m'indiqueras, un trésor bien
rempli d'or et d'argent monnayé. Je veux aussi qu'il y ait dans ce
palais des cuisines, des offices, des magasins, des garde-meubles garnis
de meubles précieux pour toutes les saisons, et proportionnés à la
magnificence du palais, des écuries remplies des plus beaux chevaux,
avec leurs écuyers et leurs palefreniers, sans oublier un équipage de
chasse. Il faut aussi qu'il y ait des officiers de cuisine et d'office,
et des femmes esclaves nécessaires pour le service de la princesse. Tu
dois comprendre quelle est mon intention: va, et reviens quand cela sera
fait.
Le soleil venait de se coucher quand Aladdin acheva de charger le génie
de la construction du palais qu'il avait imaginé. Le lendemain, à la
petite pointe du jour, Aladdin, à qui l'amour de la princesse ne
permettait pas de dormir tranquillement, était à peine levé, que le
génie se présenta à lui: Seigneur, dit-il, votre palais est achevé,
venez voir si vous en êtes content. Aladdin n'eut pas plutôt témoigné
qu'il le voulait bien, que le génie l'y transporta dans un instant.
Aladdin le trouva si fort au-dessus de son attente, qu'il ne pouvait
assez l'admirer. Le génie le conduisit en tous les endroits, et partout
il ne trouva que richesses, que propreté et magnificence, avec des
officiers et des esclaves, tous habillés selon leur rang et selon les
services auxquels ils étaient destinés. Il ne manqua pas, comme une des
choses principales, de lui faire voir le trésor, dont la porte fut
ouverte par le trésorier; et Aladdin y vit des tas de bourses de
différentes grandeurs, selon les sommes qu'elles contenaient, élevés
jusqu'à la voûte, et disposés dans un arrangement qui faisait plaisir à
voir. En sortant, le génie l'assura de la fidélité du trésorier. Il le
mena ensuite aux écuries; et là, il lui fit remarquer les plus beaux
chevaux qu'il y eût au monde, et les palefreniers dans un grand
mouvement, occupés à les panser. Il le fit passer ensuite par des
magasins remplis de toutes les provisions nécessaires, tant pour les
ornements des chevaux que pour leur nourriture.