XLV^{E} NUIT

Au nom de Dieu, ma sœur, s'écria le lendemain Dinarzade, continuez, je

vous en conjure, l'histoire du troisième Calender. Ma chère sœur,

répondit Scheherazade, voici comment ce prince la reprit:

A la vue de ces degrés, dit-il (car il n'y avait pas de terrain ni à

droite ni à gauche où l'on pût mettre le pied, et par conséquent se

sauver), je remerciai Dieu et invoquai son saint nom en commençant à

monter. L'escalier était si étroit, si roide et si difficile, que pour

peu que le vent eût eu de violence, il m'aurait renversé et précipité

dans la mer. Mais enfin j'arrivai jusqu'au bout sans accident; j'entrai

sous le dôme, en me prosternant contre terre, je remerciai Dieu de la

grâce qu'il m'avait faite.

Je passai la nuit sous le dôme. Pendant que je dormais, un vénérable

vieillard m'apparut, et me dit: Écoute, Agib: lorsque tu seras éveillé,

creuse la terre sous tes pieds; tu y trouveras un arc de bronze, et

trois flèches de plomb, fabriqués sous certaines constellations, pour

délivrer le genre humain de tant de maux qui le menacent. Tire les trois

flèches contre la statue: le cavalier tombera dans la mer, et le cheval

de ton côté, que tu enterreras au même endroit d'où tu auras tiré l'arc

et les flèches. Cela étant fait, la mer s'enflera, et montera jusqu'au

pied du dôme, à la hauteur de la montagne. Lorsqu'elle y sera montée, tu

verras aborder une chaloupe où il n'y aura qu'un seul homme avec une

rame à chaque main. Cet homme sera de bronze, mais différent de celui

que tu auras renversé. Embarque-toi avec lui sans prononcer le nom de

Dieu, et te laisse conduire. Il te conduira en dix jours dans une autre

mer, où tu trouveras le moyen de retourner chez toi sain et sauf, pourvu

que, comme je te l'ai déjà dit, tu ne prononces pas le nom de Dieu

pendant tout le voyage.

Tel fut le discours du vieillard. D'abord que je fus éveillé, je me

levai extrêmement consolé de cette vision, et je ne manquai pas de faire

ce que le vieillard m'avait commandé. Je déterrai l'arc et les flèches,

et les tirai contre le cavalier. A la troisième flèche, je le renversai

dans la mer, et le cheval tomba de mon côté. Je l'enterrai à la place de

l'arc et des flèches; et dans cet intervalle la mer s'enfla et s'éleva

peu à peu. Lorsqu'elle fut arrivée au pied du dôme, à la hauteur de la

montagne, je vis de loin sur la mer une chaloupe qui venait à moi. Je

bénis Dieu, voyant que les choses succédaient conformément au songe que

j'avais eu.

Enfin la chaloupe aborda, et j'y vis l'homme de bronze tel qu'il m'avait

été dépeint. Je m'embarquai, et me gardai bien de prononcer le nom de

Dieu; je ne dis pas même un seul autre mot. Je m'assis; et l'homme de

bronze recommença de ramer en s'éloignant de la montagne. Il vogua sans

discontinuer jusqu'au neuvième jour, que je vis des îles qui me firent

espérer que je serais bientôt hors du danger que j'avais à craindre.

L'excès de ma joie me fit oublier la défense qui m'avait été faite: Dieu

soit béni! dis-je alors; Dieu soit loué!

Je n'eus pas achevé ces paroles, que la chaloupe s'enfonça dans la mer

avec l'homme de bronze. Je demeurai sur l'eau, et je nageai le reste du

jour du côté de la terre qui me parut la plus voisine. Une nuit fort

obscure succéda; et comme je ne savais plus où j'étais, je nageais à

l'aventure. Mes forces s'épuisèrent à la fin, et je commençais à

désespérer de me sauver, lorsque le vent venant à se fortifier, une

vague plus grosse qu'une montagne me jeta sur une plage, où elle me

laissa en se retirant. Je me hâtai aussitôt de prendre terre, de crainte

qu'une autre vague ne me reprît; bientôt j'aperçus un petit bâtiment qui

venait de terre ferme à pleines voiles, et avait la proue sur l'île où

j'étais.

Comme j'ignorais si les gens qui étaient dessus seraient amis ou

ennemis, je crus ne devoir pas me montrer d'abord. Le bâtiment vint se

ranger dans une petite anse, où débarquèrent dix esclaves qui portaient

une pelle et d'autres instruments propres à remuer la terre. Ils

marchèrent vers le milieu de l'île, et à leur action, il me parut qu'ils

levaient une trappe. Ils retournèrent ensuite au bâtiment, débarquèrent

plusieurs sortes de provisions et de meubles. Je les vis encore une fois

aller au vaisseau, et en ressortir peu de temps après avec un vieillard

qui menait avec lui un jeune homme de quatorze ou quinze ans, très-bien

fait. Ils descendirent tous où la trappe avait été levée; et lorsqu'ils

furent remontés, qu'ils eurent abaissé la trappe, qu'ils l'eurent

recouverte de terre, et qu'ils reprirent le chemin de l'anse où était le

navire, je remarquai que le jeune homme n'était pas avec eux, d'où je

conclus qu'il était resté dans le lieu souterrain: circonstance qui me

causa un extrême étonnement.

Le vieillard et les esclaves se rembarquèrent; et le bâtiment ayant

remis à la voile, reprit la route de la terre ferme. Quand je le vis si

éloigné que je ne pouvais être aperçu de l'équipage, je descendis de

l'arbre, et me rendis promptement à l'endroit où j'avais vu remuer la

terre. Je la remuai à mon tour, jusqu'à ce que, trouvant une pierre de

deux ou trois pieds en carré, je la levai, et je vis qu'elle couvrait

l'entrée d'un escalier aussi de pierre. Je le descendis, et me trouvai

au bas d'une grande chambre où il y avait un tapis de pied et un sofa

garni d'un autre tapis et de coussins d'une riche étoffe, où le jeune

homme était assis avec un éventail à la main. Je distinguai toutes ces

choses à la clarté de deux bougies, aussi bien que des fruits et des

pots de fleurs qu'il avait près de lui.

Le jeune homme fut effrayé de me voir; mais, pour le rassurer, je lui

dis en entrant: Qui que vous soyez, seigneur, ne craignez rien; un roi

et fils de roi, tel que je le suis, n'est pas capable de vous faire la

moindre injure.

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 64 / 172 题