Je m'appelle Agib, et suis fils d'un roi qui se nommait Cassib. Après sa
mort, je pris possession de ses États, et établis mon séjour dans la
même ville où il avait demeuré. Cette ville est située sur le bord de la
mer, elle a un port des plus beaux et des plus sûrs, avec un arsenal
assez grand pour fournir à l'armement de cent cinquante vaisseaux de
guerre, toujours prêts à servir dans l'occasion, pour en équiper
cinquante en marchandises, et autant de petites frégates légères pour
les promenades et les divertissements sur l'eau.
Je visitai premièrement les provinces; je fis ensuite armer et équiper
toute ma flotte, et j'allai descendre dans mes îles, pour me concilier
par ma présence le cœur de mes sujets, et les affermir dans le devoir.
Quelque temps après que j'en fus revenu, j'y retournai; et ces voyages,
en me donnant quelque teinture de la navigation, m'y firent prendre tant
de goût, que je résolus d'aller faire des découvertes au delà de mes
îles. Pour cet effet, je fis équiper dix vaisseaux seulement. Je
m'embarquai, et nous mîmes à la voile.
Notre navigation fut heureuse pendant quarante jours de suite; mais la
nuit du quarante-unième, le vent devint contraire et même si furieux,
que nous fûmes battus d'une tempête violente qui pensa nous submerger.
Un matelot, commandé pour faire la découverte au haut du grand mât,
rapporta qu'à la droite et à la gauche il n'avait vu que le ciel et la
mer qui bornassent l'horizon; mais que devant lui, du côté où nous
avions la proue, il avait remarqué une grande noirceur.
Le pilote changea de couleur à ce récit, jeta d'une main son turban sur
le tillac, et de l'autre se frappant le visage: Ah! sire, s'écria-t-il,
nous sommes perdus! Personne de nous ne peut échapper au danger où nous
nous trouvons; et, avec toute mon expérience, il n'est pas en mon
pouvoir de nous en garantir. Je lui demandai quelle raison il avait de
se désespérer ainsi: Hélas! sire, me répondit-il, la tempête que nous
avons essuyée nous a tellement égarés de notre route, que demain à midi
nous nous trouverons près de cette noirceur, qui n'est autre chose que
la montagne Noire; et cette montagne Noire est une mine d'aimant, qui
dès à présent attire votre flotte, à cause des clous et des ferrements
qui entrent dans la structure des vaisseaux. Lorsque nous en serons
demain à une certaine distance, la force de l'aimant sera si violente,
que tous les clous se détacheront, et iront se coller contre la
montagne: vos vaisseaux se dissoudront et seront submergés. Comme
l'aimant a la vertu d'attirer le fer à soi, et de se fortifier par cette
attraction, cette montagne, du côté de la mer, est couverte des clous
d'une infinité de vaisseaux qu'elle a fait périr, ce qui conserve et
augmente en même temps cette vertu.
Cette montagne, poursuivit le pilote, est très-escarpée, et au sommet il
y a un dôme de bronze fin, soutenu de colonnes du même métal; au haut du
dôme paraît un cheval de bronze, lequel porte un cavalier qui a la
poitrine couverte d'une plaque de plomb, sur laquelle sont gravés des
caractères talismaniques. La tradition, sire, ajouta-t-il, est que cette
statue est la cause principale de la perte de tant de vaisseaux et de
tant d'hommes qui ont été submergés en cet endroit, et qu'elle ne
cessera d'être funeste à tous ceux qui auront le malheur d'en approcher,
jusqu'à ce qu'elle soit renversée.
Le pilote, ayant tenu ce discours, se remit à pleurer, et ses larmes
excitèrent celles de tout l'équipage. Je ne doutai pas moi-même que je
ne fusse arrivé à la fin de mes jours.
En effet, le lendemain matin, nous aperçûmes à découvert la montagne
Noire; et l'idée que nous en avions conçue nous la fit paraître plus
affreuse qu'elle n'était. Sur le midi, nous nous en trouvâmes si près,
que nous éprouvâmes ce que le pilote nous avait prédit. Nous vîmes voler
les clous et tous les autres ferrements de la flotte vers la montagne,
où, par la violence de l'attraction, ils se collèrent avec un bruit
horrible. Les vaisseaux s'entr'ouvrirent, et s'abîmèrent dans la mer,
qui était si haute en cet endroit, qu'avec la sonde nous n'aurions pu en
découvrir la profondeur. Tous mes gens furent noyés; mais Dieu eut pitié
de moi, et permit que je me sauvasse, en me saisissant d'une planche,
qui fut poussée par le vent droit au pied de la montagne. Je ne me fis
pas le moindre mal, mon bonheur m'ayant fait aborder à un endroit où il
y avait des degrés pour monter au sommet...