La nuit suivante, sitôt que la sultane fut éveillée, elle prit la
parole, et poursuivit ainsi l'histoire du second Calender:
Le Calender, parlant toujours à Zobéide, lui dit: Madame, le sultan
laissa la princesse Dame de Beauté achever le récit de son combat; et
quand elle l'eut fini, il lui dit d'un ton qui marquait la vive douleur
dont il était pénétré: Ma fille, vous voyez en quel état est votre père.
Hélas! je m'étonne que je sois encore en vie. L'eunuque votre gouverneur
est mort, et le prince que vous venez de délivrer de son enchantement a
perdu un œil. Il n'en put dire davantage, car les larmes, les soupirs
et les sanglots lui coupèrent la parole. Nous fûmes extrêmement touchés
de son affliction, sa fille et moi, et nous pleurâmes avec lui.
Pendant que nous nous affligions comme à l'envi l'un de l'autre, la
princesse se mit à crier: Je brûle! je brûle! Elle sentit que le feu qui
la consumait s'était enfin emparé de tout son corps, et elle ne cessa de
crier: Je brûle! que la mort n'eût mis fin à ses douleurs
insupportables. L'effet de ce feu fut si extraordinaire, qu'en peu de
moments elle fut réduite tout en cendres comme le génie.
Je ne vous dirai pas, madame, jusqu'à quel point je fus touché d'un
spectacle si funeste. J'aurais mieux aimé être toute ma vie singe ou
chien, que de voir ma bienfaitrice périr si misérablement. De son côté,
le sultan, affligé au delà de tout ce qu'on peut s'imaginer, poussa des
cris pitoyables en se donnant de grands coups à la tête et sur la
poitrine, jusqu'à ce que, succombant à son désespoir, il s'évanouit, et
me fit craindre pour sa vie.
Cependant les eunuques et les officiers accoururent aux cris du sultan,
qu'ils n'eurent pas peu de peine à faire revenir de sa faiblesse.
Dès que le bruit d'un événement si tragique se fut répandu dans le
palais et dans la ville, tout le monde plaignit le malheur de la
princesse Dame de Beauté, et prit part à l'affliction du sultan. On mena
grand deuil pendant sept jours; on jeta au vent les cendres du génie; on
recueillit celles de la princesse dans un vase précieux, pour y être
conservées; et ce vase fut déposé dans un superbe mausolée, que l'on
bâtit au même endroit où les cendres avaient été recueillies.
Le chagrin que conçut le sultan de la perte de sa fille lui causa une
maladie qui l'obligea de garder le lit un mois entier. Il n'avait pas
encore entièrement recouvré la santé, qu'il me fit appeler. Prince, me
dit-il, écoutez l'ordre que j'ai à vous donner: il y va de votre vie si
vous ne l'exécutez. Je l'assurai que j'obéirais exactement. Après quoi,
reprenant la parole: J'avais toujours vécu, poursuivit-il, dans une
parfaite félicité, et jamais aucun accident ne l'avait traversée; votre
arrivée a fait évanouir le bonheur dont je jouissais. Ma fille est
morte, son gouverneur n'est plus, et ce n'est que par un miracle que je
suis en vie. Vous êtes donc la cause de tous ces malheurs, dont il n'est
pas possible que je puisse me consoler. C'est pourquoi, retirez-vous en
paix; mais retirez-vous incessamment; je périrais moi-même si vous
demeuriez ici davantage, car je suis persuadé que votre présence porte
malheur: c'est tout ce que j'avais à vous dire.
Rebuté, chassé, abandonné de tout le monde, et ne sachant ce que je
deviendrais, avant que de sortir de la ville j'entrai dans un bain, je
me fis raser la barbe et les sourcils, et pris l'habit de Calender. Je
me mis en chemin, en pleurant moins ma misère que les belles princesses
dont j'avais causé la mort. Je traversai plusieurs pays, sans me faire
connaître; enfin je résolus de venir à Bagdad, dans l'espérance de me
faire présenter au Commandeur des croyants, et d'exciter sa compassion
par le récit d'une histoire si étrange. J'y suis arrivé ce soir, et la
première personne que j'ai rencontrée en arrivant, c'est le Calender
notre frère, qui vient de parler avant moi. Vous savez le reste, madame,
et pourquoi j'ai l'honneur de me trouver dans votre hôtel.
Quand le second Calender eut achevé son histoire, Zobéide, à qui il
avait adressé la parole, lui dit: Voilà qui est bien; allez,
retirez-vous où il vous plaira, je vous en donne la permission. Mais au
lieu de sortir, il supplia aussi la dame de lui faire la même grâce
qu'au premier Calender, auprès de qui il alla prendre place.