XLIII^{E} NUIT

La nuit suivante, sitôt que la sultane fut éveillée, elle prit la

parole, et poursuivit ainsi l'histoire du second Calender:

Le Calender, parlant toujours à Zobéide, lui dit: Madame, le sultan

laissa la princesse Dame de Beauté achever le récit de son combat; et

quand elle l'eut fini, il lui dit d'un ton qui marquait la vive douleur

dont il était pénétré: Ma fille, vous voyez en quel état est votre père.

Hélas! je m'étonne que je sois encore en vie. L'eunuque votre gouverneur

est mort, et le prince que vous venez de délivrer de son enchantement a

perdu un œil. Il n'en put dire davantage, car les larmes, les soupirs

et les sanglots lui coupèrent la parole. Nous fûmes extrêmement touchés

de son affliction, sa fille et moi, et nous pleurâmes avec lui.

Pendant que nous nous affligions comme à l'envi l'un de l'autre, la

princesse se mit à crier: Je brûle! je brûle! Elle sentit que le feu qui

la consumait s'était enfin emparé de tout son corps, et elle ne cessa de

crier: Je brûle! que la mort n'eût mis fin à ses douleurs

insupportables. L'effet de ce feu fut si extraordinaire, qu'en peu de

moments elle fut réduite tout en cendres comme le génie.

Je ne vous dirai pas, madame, jusqu'à quel point je fus touché d'un

spectacle si funeste. J'aurais mieux aimé être toute ma vie singe ou

chien, que de voir ma bienfaitrice périr si misérablement. De son côté,

le sultan, affligé au delà de tout ce qu'on peut s'imaginer, poussa des

cris pitoyables en se donnant de grands coups à la tête et sur la

poitrine, jusqu'à ce que, succombant à son désespoir, il s'évanouit, et

me fit craindre pour sa vie.

Cependant les eunuques et les officiers accoururent aux cris du sultan,

qu'ils n'eurent pas peu de peine à faire revenir de sa faiblesse.

Dès que le bruit d'un événement si tragique se fut répandu dans le

palais et dans la ville, tout le monde plaignit le malheur de la

princesse Dame de Beauté, et prit part à l'affliction du sultan. On mena

grand deuil pendant sept jours; on jeta au vent les cendres du génie; on

recueillit celles de la princesse dans un vase précieux, pour y être

conservées; et ce vase fut déposé dans un superbe mausolée, que l'on

bâtit au même endroit où les cendres avaient été recueillies.

Le chagrin que conçut le sultan de la perte de sa fille lui causa une

maladie qui l'obligea de garder le lit un mois entier. Il n'avait pas

encore entièrement recouvré la santé, qu'il me fit appeler. Prince, me

dit-il, écoutez l'ordre que j'ai à vous donner: il y va de votre vie si

vous ne l'exécutez. Je l'assurai que j'obéirais exactement. Après quoi,

reprenant la parole: J'avais toujours vécu, poursuivit-il, dans une

parfaite félicité, et jamais aucun accident ne l'avait traversée; votre

arrivée a fait évanouir le bonheur dont je jouissais. Ma fille est

morte, son gouverneur n'est plus, et ce n'est que par un miracle que je

suis en vie. Vous êtes donc la cause de tous ces malheurs, dont il n'est

pas possible que je puisse me consoler. C'est pourquoi, retirez-vous en

paix; mais retirez-vous incessamment; je périrais moi-même si vous

demeuriez ici davantage, car je suis persuadé que votre présence porte

malheur: c'est tout ce que j'avais à vous dire.

Rebuté, chassé, abandonné de tout le monde, et ne sachant ce que je

deviendrais, avant que de sortir de la ville j'entrai dans un bain, je

me fis raser la barbe et les sourcils, et pris l'habit de Calender. Je

me mis en chemin, en pleurant moins ma misère que les belles princesses

dont j'avais causé la mort. Je traversai plusieurs pays, sans me faire

connaître; enfin je résolus de venir à Bagdad, dans l'espérance de me

faire présenter au Commandeur des croyants, et d'exciter sa compassion

par le récit d'une histoire si étrange. J'y suis arrivé ce soir, et la

première personne que j'ai rencontrée en arrivant, c'est le Calender

notre frère, qui vient de parler avant moi. Vous savez le reste, madame,

et pourquoi j'ai l'honneur de me trouver dans votre hôtel.

Quand le second Calender eut achevé son histoire, Zobéide, à qui il

avait adressé la parole, lui dit: Voilà qui est bien; allez,

retirez-vous où il vous plaira, je vous en donne la permission. Mais au

lieu de sortir, il supplia aussi la dame de lui faire la même grâce

qu'au premier Calender, auprès de qui il alla prendre place.

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 61 / 172 题