XL^{E} NUIT

Sire, poursuivit la sultane, le second Calender continua ainsi son

histoire:

Le sultan ne fit aucune attention aux autres écritures; il ne regarda

que la mienne, qui lui plut tellement, qu'il dit aux officiers: Prenez

le cheval de mon écurie le plus beau et le plus richement harnaché, et

une robe de brocart des plus magnifiques, pour revêtir la personne de

qui sont ces six écritures, et amenez-la-moi.

A cet ordre du sultan, les officiers se mirent à rire. Ce prince, irrité

de leur hardiesse, était prêt à les punir; mais ils lui dirent: Sire,

nous supplions Votre Majesté de nous pardonner: ces écritures ne sont

pas d'un homme, elles sont d'un singe. Que dites-vous? s'écria le

sultan; ces écritures merveilleuses ne sont pas de la main d'un homme?

Non, sire, répondit un des officiers; nous assurons Votre Majesté

qu'elles sont d'un singe, qui les a faites devant nous. Le sultan trouva

la chose trop surprenante pour n'être pas curieux de me voir. Faites ce

que je vous ai commandé, leur dit-il; amenez-moi promptement un singe si

rare.

Les officiers revinrent au vaisseau, et exposèrent leur ordre au

capitaine, qui leur dit que le sultan était le maître. Aussitôt ils me

revêtirent d'une robe de brocart très-riche, et me portèrent à terre, où

ils me mirent sur le cheval du sultan, qui m'attendait dans son palais

avec un grand nombre de personnes de sa cour, qu'il avait assemblées

pour me faire plus d'honneur.

La marche commença. Le port, les rues, les places publiques, les

fenêtres, les terrasses des palais et des maisons, tout était rempli

d'une multitude innombrable de monde de l'un et de l'autre sexe et de

tout âge, que la curiosité avait fait venir de tous les endroits de la

ville pour me voir; car le bruit s'était répandu en un moment que le

sultan venait de choisir un singe pour son grand vizir. Après avoir

donné un spectacle si nouveau à tout ce peuple, qui par des cris

redoublés ne cessait de marquer sa surprise, j'arrivai au palais du

sultan.

Je trouvai ce prince assis sur son trône, au milieu des grands de sa

cour. Je lui fis trois révérences profondes; et, à la dernière, je me

prosternai, et baisai la terre devant lui. Je me mis ensuite sur mon

séant en posture de singe. Toute l'assemblée ne pouvait se lasser de

m'admirer, et ne comprenait pas comment il était possible qu'un singe

sût si bien rendre aux sultans le respect qui leur est dû; et le sultan

en était plus étonné que personne. Enfin, la cérémonie de l'audience eût

été complète, si j'eusse pu ajouter la harangue à mes gestes; mais les

singes ne parlèrent jamais, et l'avantage d'avoir été homme ne me

donnait pas ce privilége.

Le sultan congédia ses courtisans, et il ne resta auprès de lui que le

chef de ses eunuques, un petit esclave fort jeune, et moi. Il passa de

la salle d'audience dans son appartement, où il se fit apporter à

manger. Lorsqu'il fut à table, il me fit signe d'approcher et de manger

avec lui. Pour lui marquer mon obéissance, je baisai la terre, je me

levai et me mis à table. Je mangeai avec beaucoup de retenue et de

modestie.

Avant que l'on desservît, j'aperçus une écritoire: je fis signe qu'on me

l'approchât; et quand je l'eus, j'écrivis sur une grosse pêche des vers

de ma façon, qui marquaient ma reconnaissance au sultan; et la lecture

qu'il en fit, après que je lui eus présenté la pêche, augmenta son

étonnement. La table levée, on lui apporta d'une boisson particulière,

dont il me fit présenter un verre. Je bus, et j'écrivis dessus de

nouveaux vers, qui expliquaient l'état où je me trouvais après de

grandes souffrances. Le sultan les lut encore, et dit: Un homme qui

serait capable d'en faire autant serait au-dessus des grands hommes.

Ce prince s'étant fait apporter un jeu d'échecs, me demanda, par signes,

si j'y savais jouer, et si je voulais jouer avec lui. Je baisai la

terre; et en portant la main sur ma tête, je marquai que j'étais prêt à

recevoir cet honneur. Il me gagna la première partie; mais je gagnai la

seconde et la troisième; et m'apercevant que cela lui faisait quelque

peine, pour le consoler je fis un quatrain que je lui présentai. Je lui

disais que deux puissantes armées s'étaient battues tout le jour avec

beaucoup d'ardeur, mais qu'elles avaient fait la paix sur le soir, et

qu'elles avaient passé la nuit ensemble fort tranquillement sur le champ

de bataille.

Tant de choses paraissant au sultan fort au delà de tout ce qu'on avait

jamais vu ou entendu de l'adresse et de l'esprit des singes, il ne

voulut pas être le seul témoin de ces prodiges. Il avait une fille qu'on

appelait Dame de Beauté. Allez, dit-il au chef des eunuques, qui était

présent et attaché à cette princesse; allez, faites venir ici votre

dame: je suis bien aise qu'elle ait part au plaisir que je prends.

Le chef des eunuques partit, et amena bientôt la princesse. Elle avait

le visage découvert; mais elle ne fut pas plutôt dans la chambre,

qu'elle se le couvrit promptement de son voile, en disant au sultan:

Sire, il faut que Votre Majesté se soit oubliée. Je suis fort surprise

qu'elle me fasse venir pour paraître devant les hommes. Comment donc, ma

fille! répondit le sultan, vous n'y pensez pas vous-même. Il n'y a ici

que le petit esclave, l'eunuque votre gouverneur, et moi, qui avons la

liberté de vous voir le visage; néanmoins vous baissez votre voile, et

vous me faites un crime de vous avoir fait venir ici. Sire, répliqua la

princesse, Votre Majesté va connaître que je n'ai pas tort. Le singe que

vous voyez, quoiqu'il ait la forme d'un singe, est un jeune prince, fils

d'un grand roi. Il a été métamorphosé en singe par enchantement. Un

génie, fils de la fille d'Éblis, lui a fait cette malice, après avoir

cruellement ôté la vie à la princesse de l'île d'Ébène, fille du roi

Épitimarus.

Le sultan, étonné de ce discours, se tourna de mon côté, et ne me

parlant plus par signes, me demanda si ce que sa fille venait de dire

était véritable. Comme je ne pouvais parler, je mis la main sur ma tête

pour lui témoigner que la princesse avait dit la vérité. Ma fille,

reprit alors le sultan, comment savez-vous que ce prince a été

transformé en singe par enchantement? Sire, répondit la princesse Dame

de Beauté, Votre Majesté peut se souvenir qu'au sortir de mon enfance,

j'ai eu près de moi une vieille dame. C'était une magicienne

très-habile; elle m'a enseigné soixante-dix règles de sa science, par la

vertu de laquelle je pourrais, en un clin d'œil, faire transporter

votre capitale au milieu de l'Océan, au delà du mont Caucase. Par cette

science, je connais toutes les personnes qui sont enchantées, seulement

à les voir; je sais qui elles sont, et par qui elles ont été enchantées:

ainsi ne soyez pas surpris si j'ai d'abord démêlé ce prince au travers

du charme qui l'empêche de paraître à vos yeux tel qu'il est

naturellement. Ma fille, dit le sultan, je ne vous croyais pas si

habile. Sire, répondit la princesse, ce sont des choses curieuses qu'il

est bon de savoir; mais il m'a semblé que je ne devais pas m'en vanter.

Puisque cela est ainsi, reprit le sultan, vous pourrez donc dissiper

l'enchantement du prince? Oui, sire, repartit la princesse, je puis lui

rendre sa première forme. Rendez-la-lui donc, interrompit le sultan;

vous ne sauriez me faire un plus grand plaisir, car je veux qu'il soit

mon grand vizir, et qu'il vous épouse. Sire, dit la princesse, je suis

prête à vous obéir en tout ce qu'il vous plaira de m'ordonner...

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 58 / 172 题