XXXIX^{E} NUIT

Vous saurez, continua la sultane, que le Calender poursuivit ainsi. Je

pris le sabre, et le jetant par terre: Je serais, dis-je au génie,

éternellement blâmable devant tous les hommes, si j'avais la lâcheté de

massacrer, je ne dis pas une personne que je ne connais point, mais même

une dame comme celle que je vois, dans l'état où elle est, prête à

rendre l'âme. Vous ferez de moi ce qu'il vous plaira, puisque je suis à

votre discrétion; mais je ne puis obéir à votre commandement barbare.

Je vois bien, dit le génie, que vous me bravez l'un et l'autre; mais,

par le traitement que je vous ferai, vous connaîtrez tous deux de quoi

je suis capable. A ces mots, le monstre reprit le sabre, et coupa une

des mains de la princesse, qui n'eut pas le temps de me faire un signe

de l'autre, pour me dire un éternel adieu; car le sang qu'elle avait

déjà perdu, et celui qu'elle perdit alors, ne lui permirent pas de vivre

plus d'un moment ou deux après cette dernière cruauté, dont le spectacle

me fit évanouir.

Lorsque je fus revenu à moi, je me plaignis au génie de ce qu'il me

faisait languir dans l'attente de la mort. Frappez, lui dis-je, je suis

prêt à recevoir le coup mortel; je l'attends de vous comme la plus

grande grâce que vous me puissiez faire. Mais au lieu de me l'accorder:

Voilà, me dit-il, de quelle sorte les génies se vengent, la princesse

t'a reçu ici, je pourrais te faire périr en un moment; mais je me

contenterai de te changer en chien, en âne, en lion, ou en oiseau.

Choisis un de ces changements; je veux bien te laisser maître du choix.

Ces paroles me donnèrent quelque espérance de le fléchir. O génie! lui

dis-je, modérez votre colère; et puisque vous ne voulez pas m'ôter la

vie, accordez-la-moi généreusement. Je me souviendrai toujours de votre

clémence.

Tout ce que je puis faire pour toi, me dit le génie, c'est de ne te pas

ôter la vie; ne te flatte pas que je te renvoie sain et sauf. Il faut

que je te fasse sentir ce que je puis par mes enchantements. A ces mots

il se saisit de moi avec violence, et m'emportant au travers de la voûte

du palais souterrain, qui s'entr'ouvrit pour lui faire un passage, il

m'enleva si haut, que la terre ne me parut qu'un petit nuage blanc. De

cette hauteur, il se lança vers la terre comme la foudre, et prit pied

sur la cime d'une montagne.

Là, il amassa une poignée de terre, prononça ou plutôt marmotta dessus

certaines paroles, auxquelles je ne compris rien; et la jetant sur moi:

Quitte, me dit-il, la figure d'homme, et prends celle de singe. Il

disparut aussitôt, et je demeurai seul, changé en singe, accablé de

douleur, dans un pays inconnu, ne sachant si j'étais près ou éloigné des

États du roi mon père.

Je descendis du haut de la montagne, j'entrai dans un plat pays, dont je

ne trouvai l'extrémité qu'au bout d'un mois que j'arrivai au bord de la

mer. Elle était alors dans un grand calme; et j'aperçus un vaisseau à

une demi-lieue de terre. Pour ne pas perdre une si belle occasion, je

rompis une grosse branche d'arbre, je la tirai après moi dans la mer, et

me mis dessus, jambe deçà, jambe delà, avec un bâton à chaque main, pour

me servir de rames.

Je voguai dans cet état, et m'avançai vers le vaisseau. Quand j'en fus

assez près pour être reconnu, je donnai un spectacle fort extraordinaire

aux matelots et aux passagers qui parurent sur le tillac. Ils me

regardaient tous avec une grande admiration. Cependant j'arrivai à bord;

et me prenant à un cordage, je grimpai sur le tillac. Mais comme je ne

pouvais parler, je me trouvai dans un terrible embarras. En effet, le

danger que je courus alors ne fut pas moins grand que celui d'avoir été

à la discrétion du génie.

Les marchands, superstitieux et scrupuleux, crurent que je porterais

malheur à leur navigation si on me recevait; c'est pourquoi l'un dit: Je

vais l'assommer d'un coup de maillet. Un autre: Je veux lui passer une

flèche au travers du corps. Un autre: Il faut le jeter à la mer.

Quelqu'un n'aurait pas manqué de faire ce qu'il disait, si, me rangeant

du côté du capitaine, je ne m'étais pas prosterné à ses pieds; mais le

prenant par son habit, dans la posture de suppliant, il fut tellement

touché de cette action et des larmes qu'il vit couler de mes yeux, qu'il

me prit sous sa protection, en menaçant de faire repentir celui qui me

ferait le moindre mal. Il me fit même mille caresses. De mon côté, au

défaut de la parole, je lui donnai par mes gestes toutes les marques de

reconnaissance qu'il me fut possible.

Le vent qui succéda au calme ne fut pas fort; mais il fut favorable: il

ne changea point durant cinquante jours, et il nous fit heureusement

aborder au port d'une belle ville très-peuplée et d'un grand commerce,

où nous jetâmes l'ancre. Elle était d'autant plus considérable, que

c'était la capitale d'un puissant État.

Notre vaisseau fut bientôt environné d'une infinité de petits bateaux,

remplis de gens qui venaient pour féliciter leurs amis sur leur arrivée,

ou s'informer de ceux qu'ils avaient vus au pays d'où ils arrivaient, ou

simplement par la curiosité de voir un vaisseau qui venait de loin.

Il arriva entre autres quelques officiers qui demandèrent à parler, de

la part du sultan, aux marchands de notre bord. Les marchands se

présentèrent à eux; et l'un des officiers prenant la parole, leur dit:

Le sultan notre maître nous a chargés de vous témoigner qu'il a bien de

la joie de votre arrivée, et de vous prier de prendre la peine d'écrire,

sur le rouleau de papier que voici, quelques lignes de votre écriture.

Pour vous apprendre quel est son dessein, vous saurez qu'il avait un

premier vizir, qui, avec une très-grande capacité dans le maniement des

affaires, écrivait dans la dernière perfection. Ce ministre est mort

depuis peu de jours. Le sultan en est fort affligé; et comme il ne

regardait jamais les écritures de sa main sans admiration, il a fait un

serment solennel de ne donner sa place qu'à un homme qui écrira aussi

bien qu'il écrivait. Beaucoup de gens ont présenté de leur écriture;

mais jusqu'à présent il ne s'est trouvé personne, dans l'étendue de cet

empire, qui ait été jugé digne d'occuper la place du visir.

Ceux des marchands qui crurent assez bien écrire pour prétendre à cette

haute dignité, écrivirent l'un après l'autre ce qu'ils voulurent.

Lorsqu'ils eurent achevé, je m'avançai, et enlevai le rouleau de la main

de celui qui le tenait. Tout le monde, et particulièrement les marchands

qui venaient d'écrire, s'imaginant que je voulais le déchirer ou le

jeter à la mer, firent de grands cris; mais ils se rassurèrent, quand

ils virent que je tenais le rouleau fort proprement, et que je faisais

signe de vouloir écrire à mon tour. Cela fit changer leur crainte en

admiration. Néanmoins comme ils n'avaient jamais vu de singe qui sût

écrire, et qu'ils ne pouvaient se persuader que je fusse plus habile que

les autres, ils voulurent m'arracher le rouleau des mains; mais le

capitaine prit encore mon parti. Laissez-le faire, dit-il; qu'il écrive.

S'il ne fait que barbouiller le papier, je vous promets que je le

punirai sur-le-champ; si, au contraire, il écrit bien, comme je

l'espère, car je n'ai vu de ma vie un singe plus adroit et plus

ingénieux, ni qui comprît mieux toutes choses, je déclare que je le

reconnaîtrai pour mon fils. J'en avais un qui n'avait pas à beaucoup

près tant d'esprit que lui.

Voyant que personne ne s'opposait plus à mon dessein, je pris la plume,

et ne la quittai qu'après avoir écrit six sortes d'écritures usitées

chez les Arabes; et chaque essai d'écriture contenait un distique ou un

quatrain impromptu à la louange du sultan. Mon écriture n'effaçait pas

seulement celle des marchands, j'ose dire qu'on n'en avait point vu de

si belle jusqu'alors en ce pays-là. Quand j'eus achevé, les officiers

prirent le rouleau et le portèrent au sultan.

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 57 / 172 题