XXXVI^{E} NUIT

Le second Calender, continua la sultane, poursuivant son histoire:

Pour épargner à la belle dame, dit-il, la peine de venir jusqu'à moi, je

me hâtai de la joindre; et dans le temps que je lui faisais une profonde

révérence, elle me dit: Qui êtes-vous? êtes-vous homme ou génie? Je suis

homme, madame, lui répondis-je en me relevant, et je n'ai point de

commerce avec les génies. Par quelle aventure, reprit-elle avec un grand

soupir, vous trouvez-vous ici? Il y a vingt-cinq ans que j'y demeure, et

pendant ce temps-là, je n'y ai pas vu d'autre homme que vous.

Sa grande beauté, sa douceur et l'honnêteté avec laquelle elle me

recevait, me donnèrent la hardiesse de lui dire: Madame, avant que j'aie

l'honneur de satisfaire votre curiosité, permettez-moi de vous dire que

je me sais un gré infini de cette rencontre imprévue, qui m'offre

l'occasion de me consoler dans l'affliction où je suis, et peut-être

celle de vous rendre plus heureuse que vous n'êtes. Je lui racontai

fidèlement par quel étrange accident elle voyait en ma personne le fils

d'un roi, dans l'état où je paraissais en sa présence, et comment le

hasard avait voulu que je découvrisse l'entrée de la prison magnifique

où je la trouvais, mais ennuyeuse, selon toutes les apparences.

Hélas! prince, dit-elle en soupirant encore, vous avez bien raison de

croire que cette prison si riche et si pompeuse ne laisse pas d'être un

séjour fort ennuyeux. Les lieux les plus charmants ne sauraient plaire

lorsqu'on y est contre sa volonté. Il n'est pas possible que vous n'ayez

jamais entendu parler du grand Épitimarus, roi de l'île d'Ébène, ainsi

nommée à cause de ce bois précieux qu'elle produit si abondamment. Je

suis la princesse sa fille.

Le roi mon père m'avait choisi pour époux un prince qui était mon

cousin; mais la première nuit de mes noces, au milieu des réjouissances

de la cour et de la capitale du royaume de l'île d'Ébène, un génie

m'enleva. Je m'évanouis en ce moment, je perdis toute connaissance; et

lorsque j'eus repris mes esprits, je me trouvai dans ce palais. J'ai été

longtemps inconsolable; mais le temps et la nécessité m'ont accoutumée à

voir et à souffrir le génie. Il y a vingt-cinq ans, comme je vous l'ai

déjà dit, que je suis dans ce lieu, où je puis dire que j'ai à souhait

tout ce qui est nécessaire à la vie, et tout ce qui peut contenter une

princesse qui n'aimerait que les parures et les ajustements.

De dix jours en dix jours, continua la princesse, le génie vient me

voir, il n'y vient jamais plus souvent. Cependant, si j'ai besoin de

lui, soit de jour, soit de nuit, je n'ai pas plutôt touché un talisman

qui est à l'entrée de ma chambre, que le génie paraît. Il y a

aujourd'hui quatre jours qu'il est venu, ainsi je ne l'attends que dans

six. C'est pourquoi vous en pourrez demeurer cinq avec moi, pour me

tenir compagnie, si vous le voulez bien, et je tâcherai de vous régaler

selon votre qualité et votre mérite.

Je me serais estimé trop heureux d'obtenir une si grande faveur en la

demandant, pour la refuser après une offre si obligeante. La princesse

me fit entrer dans un bain, le plus propre, le plus commode et le plus

somptueux que l'on puisse s'imaginer; et lorsque j'en sortis, à la place

de mon habit, j'en trouvai un autre très-riche, que je pris moins pour

sa richesse que pour me rendre plus digne d'être avec elle.

Nous nous assîmes sur un sofa garni d'un superbe tapis, et de coussin

d'appui, du plus beau brocart des Indes; et quelque temps après, elle

mit sur une table des mets très-délicats. Nous mangeâmes ensemble, et

nous passâmes le reste de la journée très-agréablement.

Le lendemain, comme elle cherchait tous les moyens de me faire plaisir,

elle me servit au dîner une bouteille de vin vieux, le plus excellent

que l'on puisse goûter; et elle voulut bien, par complaisance, en boire

quelques coups avec moi. Quand j'eus la tête échauffée de cette liqueur

agréable: Belle princesse, lui dis-je, il y a trop longtemps que vous

êtes enterrée toute vive; suivez-moi, venez jouir de la clarté du

véritable jour, dont vous êtes privée depuis tant d'années. Abandonnez

la fausse position dont vous jouissez ici.

Prince, me répondit-elle en souriant, laissez là ce discours dépourvu de

toute raison. Ce que vous me demandez est impossible. Princesse,

repris-je, je vois bien que la crainte du génie vous fait tenir ce

langage. Pour moi, je le redoute si peu, que je vais mettre son talisman

en pièces avec le grimoire qui est écrit dessus. Qu'il vienne alors, je

l'attends. Quelque brave, quelque redoutable qu'il puisse être, je lui

ferai sentir le poids de mon bras. Je fais le serment d'exterminer tout

ce qu'il y a de génies au monde, et lui le premier. La princesse, qui en

savait la conséquence, me conjura de ne pas toucher au talisman. Ce

serait le moyen, me dit-elle, de nous perdre vous et moi. Je connais les

génies mieux que vous ne les connaissez. Les vapeurs du vin ne me

permirent pas de goûter les raisons de la princesse; je donnai du pied

dans le talisman et le mis en plusieurs morceaux...

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 54 / 172 题