Dinarzade ne manqua pas d'appeler la sultane de meilleure heure que le
jour précédent, et Scheherazade continua dans ces termes le conte du
second Calender:
Me voilà donc, madame, dit le Calender, seul, blessé, destitué de tout
secours, dans un pays qui m'était inconnu. Je n'osais reprendre le grand
chemin, de peur de retomber entre les mains de ces voleurs. Au bout d'un
mois de marche, je découvris une grande ville très-peuplée, et située
d'autant plus avantageusement qu'elle était arrosée, aux environs, par
plusieurs rivières, et qu'il y régnait un printemps perpétuel.
Les objets agréables qui se présentèrent alors à mes yeux me causèrent
de la joie, et suspendirent pour quelques moments la tristesse mortelle
où j'étais de me voir en l'état où je me trouvais. J'avais le visage,
les mains et les pieds d'une couleur basanée, car le soleil me les avait
brûlés; à force de marcher, ma chaussure s'était usée, et j'avais été
réduit à marcher nu-pieds; outre cela, mes habits étaient tout en
lambeaux.
J'entrai dans la ville pour prendre langue, et m'informer du lieu où
j'étais; je m'adressai à un tailleur qui travaillait à sa boutique. A ma
jeunesse, et à mon air qui marquait autre chose que je ne paraissais, il
me fit asseoir près de lui. Il me demanda qui j'étais, d'où je venais,
et ce qui m'avait amené. Je ne lui déguisai rien de tout ce qui m'était
arrivé, et je ne fis pas même difficulté de lui découvrir ma condition.
Le tailleur m'écouta avec attention; mais lorsque j'eus achevé de
parler, au lieu de me donner de la consolation, il augmenta mes
chagrins. Gardez-vous bien, me dit-il, de faire confidence à personne de
ce que vous venez de m'apprendre, car le prince qui règne en ces lieux
est le plus grand ennemi qu'ait le roi votre père, et il vous ferait
sans doute quelque outrage, s'il était informé de votre arrivée en cette
ville. Je ne doutai point de la sincérité du tailleur, quand il m'eut
nommé le prince. Mais comme l'inimitié qui est entre mon père et lui n'a
pas de rapport avec mes aventures, vous trouverez bon, madame, que je la
passe sous silence.
Je remerciai le tailleur de l'avis qu'il me donnait, et lui témoignai
que je m'en remettais entièrement à ses bons conseils. Comme il jugea
que je ne devais pas manquer d'appétit, il me fit apporter à manger, et
m'offrit même un logement chez lui; ce que j'acceptai.
Quelques jours après mon arrivée, remarquant que j'étais assez remis de
la fatigue du long et pénible voyage que je venais de faire, et
n'ignorant pas que la plupart des princes de notre religion, par
précaution contre les revers de la fortune, apprennent quelque art ou
métier pour s'en servir en cas de besoin, il me demanda si j'en savais
quelqu'un dont je pusse vivre sans être à charge à personne. Je lui
répondis que je savais l'un et l'autre droit, que j'étais grammairien,
poëte, et surtout que j'écrivais parfaitement bien. Avec tout ce que
vous venez de dire, répliqua-t-il, vous ne gagnerez pas dans ce pays-ci
de quoi vous avoir un morceau de pain. Si vous voulez suivre mon
conseil, ajouta-t-il, vous prendrez un habit court, et comme vous
paraissez robuste et d'une bonne constitution, vous irez dans la forêt
prochaine faire du bois à brûler; vous viendrez l'exposer en vente à la
place, et je vous assure que vous vous ferez un petit revenu dont vous
vivrez indépendamment de personne. La crainte d'être reconnu, et la
nécessité de vivre, me déterminèrent à prendre ce parti, malgré la
bassesse et la peine qui y étaient attachées.
Dès le jour suivant, le tailleur m'acheta une cognée et une corde, avec
un habit court; et me recommandant à de pauvres habitants qui gagnaient
leur vie de la même manière, il les pria de me mener avec eux. Ils me
conduisirent à la forêt; et dès le premier jour j'en rapportai sur ma
tête une grosse charge de bois, que je vendis une demi-pièce de monnaie
d'or du pays; car quoique la forêt ne fût pas éloignée, le bois,
néanmoins, ne laissait pas d'être cher en cette ville, à cause du peu de
gens qui se donnaient la peine d'en aller couper. En peu de temps je
gagnai beaucoup, et je rendis au tailleur l'argent qu'il avait avancé
pour moi.
Il y avait déjà plus d'une année que je vivais de cette sorte, lorsqu'un
jour, ayant pénétré dans la forêt plus avant que de coutume, j'arrivai
dans un endroit fort agréable, où je me mis à couper du bois. En
arrachant une racine d'arbre, j'aperçus un anneau de fer attaché à une
trappe de même métal. J'ôtai aussitôt la terre qui la couvrait; je la
levai, et je vis un escalier par où je descendis avec ma cognée.
Quand je fus au bas de l'escalier, je me trouvai dans un vaste palais,
qui me causa une grande admiration par la lumière qui l'éclairait, comme
s'il eût été sur la terre dans l'endroit le mieux exposé. Je m'avançai
par une galerie soutenue de colonnes de jaspe avec des vases et des
chapiteaux d'or massif; mais voyant venir au-devant de moi une dame,
elle me parut avoir un air si noble et si aisé, et une beauté si
extraordinaire, que, détournant mes yeux de tout autre objet, je
m'attachai uniquement à la regarder.