XXXV^{E} NUIT

Dinarzade ne manqua pas d'appeler la sultane de meilleure heure que le

jour précédent, et Scheherazade continua dans ces termes le conte du

second Calender:

Me voilà donc, madame, dit le Calender, seul, blessé, destitué de tout

secours, dans un pays qui m'était inconnu. Je n'osais reprendre le grand

chemin, de peur de retomber entre les mains de ces voleurs. Au bout d'un

mois de marche, je découvris une grande ville très-peuplée, et située

d'autant plus avantageusement qu'elle était arrosée, aux environs, par

plusieurs rivières, et qu'il y régnait un printemps perpétuel.

Les objets agréables qui se présentèrent alors à mes yeux me causèrent

de la joie, et suspendirent pour quelques moments la tristesse mortelle

où j'étais de me voir en l'état où je me trouvais. J'avais le visage,

les mains et les pieds d'une couleur basanée, car le soleil me les avait

brûlés; à force de marcher, ma chaussure s'était usée, et j'avais été

réduit à marcher nu-pieds; outre cela, mes habits étaient tout en

lambeaux.

J'entrai dans la ville pour prendre langue, et m'informer du lieu où

j'étais; je m'adressai à un tailleur qui travaillait à sa boutique. A ma

jeunesse, et à mon air qui marquait autre chose que je ne paraissais, il

me fit asseoir près de lui. Il me demanda qui j'étais, d'où je venais,

et ce qui m'avait amené. Je ne lui déguisai rien de tout ce qui m'était

arrivé, et je ne fis pas même difficulté de lui découvrir ma condition.

Le tailleur m'écouta avec attention; mais lorsque j'eus achevé de

parler, au lieu de me donner de la consolation, il augmenta mes

chagrins. Gardez-vous bien, me dit-il, de faire confidence à personne de

ce que vous venez de m'apprendre, car le prince qui règne en ces lieux

est le plus grand ennemi qu'ait le roi votre père, et il vous ferait

sans doute quelque outrage, s'il était informé de votre arrivée en cette

ville. Je ne doutai point de la sincérité du tailleur, quand il m'eut

nommé le prince. Mais comme l'inimitié qui est entre mon père et lui n'a

pas de rapport avec mes aventures, vous trouverez bon, madame, que je la

passe sous silence.

Je remerciai le tailleur de l'avis qu'il me donnait, et lui témoignai

que je m'en remettais entièrement à ses bons conseils. Comme il jugea

que je ne devais pas manquer d'appétit, il me fit apporter à manger, et

m'offrit même un logement chez lui; ce que j'acceptai.

Quelques jours après mon arrivée, remarquant que j'étais assez remis de

la fatigue du long et pénible voyage que je venais de faire, et

n'ignorant pas que la plupart des princes de notre religion, par

précaution contre les revers de la fortune, apprennent quelque art ou

métier pour s'en servir en cas de besoin, il me demanda si j'en savais

quelqu'un dont je pusse vivre sans être à charge à personne. Je lui

répondis que je savais l'un et l'autre droit, que j'étais grammairien,

poëte, et surtout que j'écrivais parfaitement bien. Avec tout ce que

vous venez de dire, répliqua-t-il, vous ne gagnerez pas dans ce pays-ci

de quoi vous avoir un morceau de pain. Si vous voulez suivre mon

conseil, ajouta-t-il, vous prendrez un habit court, et comme vous

paraissez robuste et d'une bonne constitution, vous irez dans la forêt

prochaine faire du bois à brûler; vous viendrez l'exposer en vente à la

place, et je vous assure que vous vous ferez un petit revenu dont vous

vivrez indépendamment de personne. La crainte d'être reconnu, et la

nécessité de vivre, me déterminèrent à prendre ce parti, malgré la

bassesse et la peine qui y étaient attachées.

Dès le jour suivant, le tailleur m'acheta une cognée et une corde, avec

un habit court; et me recommandant à de pauvres habitants qui gagnaient

leur vie de la même manière, il les pria de me mener avec eux. Ils me

conduisirent à la forêt; et dès le premier jour j'en rapportai sur ma

tête une grosse charge de bois, que je vendis une demi-pièce de monnaie

d'or du pays; car quoique la forêt ne fût pas éloignée, le bois,

néanmoins, ne laissait pas d'être cher en cette ville, à cause du peu de

gens qui se donnaient la peine d'en aller couper. En peu de temps je

gagnai beaucoup, et je rendis au tailleur l'argent qu'il avait avancé

pour moi.

Il y avait déjà plus d'une année que je vivais de cette sorte, lorsqu'un

jour, ayant pénétré dans la forêt plus avant que de coutume, j'arrivai

dans un endroit fort agréable, où je me mis à couper du bois. En

arrachant une racine d'arbre, j'aperçus un anneau de fer attaché à une

trappe de même métal. J'ôtai aussitôt la terre qui la couvrait; je la

levai, et je vis un escalier par où je descendis avec ma cognée.

Quand je fus au bas de l'escalier, je me trouvai dans un vaste palais,

qui me causa une grande admiration par la lumière qui l'éclairait, comme

s'il eût été sur la terre dans l'endroit le mieux exposé. Je m'avançai

par une galerie soutenue de colonnes de jaspe avec des vases et des

chapiteaux d'or massif; mais voyant venir au-devant de moi une dame,

elle me parut avoir un air si noble et si aisé, et une beauté si

extraordinaire, que, détournant mes yeux de tout autre objet, je

m'attachai uniquement à la regarder.

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 53 / 172 题