XXIX^{E} NUIT

Le lendemain, Scheherazade reprit ainsi:

Pendant que Zobéide et Safie coururent au secours de leur sœur, un des

Calenders ne put s'empêcher de dire: Nous aurions mieux aimé coucher à

l'air que d'entrer ici, si nous avions cru y voir de pareils spectacles.

Le calife, qui l'entendit, s'approcha de lui et des autres Calenders, et

s'adressant à eux: Que signifie tout ceci? dit-il. Celui qui venait de

parler lui répondit: Seigneur, nous ne le savons pas plus que vous.

Quoi! reprit le calife, vous n'êtes pas de la maison? ni vous ne pouvez

rien nous apprendre de ces deux chiennes noires, et de cette dame

évanouie et si indignement maltraitée? Seigneur, reprirent les

Calenders, de notre vie nous ne sommes venus en cette maison, et nous

n'y sommes entrés que quelques moments avant vous.

Cela augmenta l'étonnement du calife. Peut-être, répliqua-t-il, que cet

homme qui est avec vous en sait quelque chose. L'un des Calenders fit

signe au porteur de s'approcher, et lui demanda s'il ne savait pas

pourquoi les chiennes noires avaient été fouettées, et pourquoi Amine

paraissait meurtrie. Seigneur, répondit le porteur, je puis jurer par le

grand Dieu vivant que si vous ne savez rien de tout cela, nous n'en

savons pas plus les uns que les autres. Il est bien vrai que je suis de

cette ville, mais je ne suis jamais entré qu'aujourd'hui dans cette

maison; et si vous êtes surpris de m'y voir, je ne le suis pas moins de

m'y trouver en votre compagnie. Ce qui redouble ma surprise,

ajouta-t-il, c'est de ne voir ici aucun homme avec ces dames.

Le calife, sa compagnie et les Calenders avaient cru que le porteur

était du logis, et qu'il pourrait les informer de ce qu'ils désiraient

savoir. Le calife, résolu de satisfaire sa curiosité à quelque prix que

ce fût, dit aux autres: Écoutez, puisque nous voilà sept hommes, et que

nous n'avons affaire qu'à trois dames, obligeons-les à nous donner les

éclaircissements que nous souhaitons. Si elles refusent de nous les

donner de bon gré, nous sommes en état de les y contraindre.

Le grand vizir Giafar s'opposa à cet avis, et en fit voir les

conséquences au calife, sans toutefois faire connaître ce prince aux

Calenders; et lui adressant la parole, comme s'il eût été marchand:

Seigneur, dit-il, considérez, je vous prie, que nous avons notre

réputation à conserver. Vous savez à quelle condition ces dames ont bien

voulu nous recevoir chez elles; nous l'avons acceptée. Que dirait-on de

nous si nous y contrevenions? Nous serions encore plus blâmables s'il

nous arrivait quelque malheur. Il n'y a pas d'apparence qu'elles aient

exigé de nous cette promesse sans être en état de nous faire repentir,

si nous ne la tenons pas.

En cet endroit, le vizir tira le calife à part, et lui parlant tout bas:

Seigneur, poursuivit-il, la nuit ne durera pas encore longtemps; que

Votre Majesté se donne un peu de patience. Je viendrai prendre ces dames

demain matin, je les amènerai devant votre trône, et vous apprendrez

d'elles tout ce que vous voulez savoir. Quoique ce conseil fût

très-judicieux, le calife le rejeta, imposa silence au vizir, en lui

disant qu'il ne pouvait attendre si longtemps, et qu'il prétendait avoir

à l'heure même l'éclaircissement qu'il désirait.

Il ne s'agissait plus que de savoir qui porterait la parole. Le calife

tâcha d'engager les Calenders à parler les premiers; mais ils s'en

excusèrent. A la fin, ils convinrent tous ensemble que ce serait le

porteur. Il se préparait à faire la question fatale, lorsque Zobéide,

après avoir secouru Amine, qui était revenue de son évanouissement,

s'approcha d'eux. Comme elle les avait ouï parler haut et avec chaleur,

elle leur dit: Seigneurs, de quoi parlez-vous? quelle est votre

contestation?

Le porteur prit alors la parole: Madame, lui dit-il, ces seigneurs vous

supplient de vouloir bien leur expliquer pourquoi, après avoir maltraité

vos deux chiennes, vous avez pleuré avec elles, et d'où vient que la

dame qui s'est évanouie est couverte de cicatrices. C'est, madame, ce

que je suis chargé de vous demander de leur part.

Zobéide, à ces mots, prit un air fier; et se tournant du côté du calife,

de sa compagnie et des Calenders: Est-il vrai, seigneurs, leur dit-elle,

que vous l'ayez chargé de me faire cette demande? Ils répondirent tous

que oui, excepté le vizir Giafar, qui ne dit mot. Sur cet aveu, elle

leur dit d'un ton qui marquait combien elle se tenait offensée: Avant

que de vous accorder la grâce que vous nous avez demandée de vous

recevoir, afin de prévenir tout sujet d'être mécontentes de vous, parce

que nous sommes seules, nous l'avons fait sous la condition que nous

vous avons imposée, de ne pas parler de ce qui ne vous regarderait

point, de peur d'entendre ce qui ne vous plairait pas. Après vous avoir

reçus et régalés du mieux qu'il nous a été possible, vous ne laissez pas

toutefois de manquer de parole. Il est vrai que cela arrive par la

facilité que nous avons eue; mais c'est ce qui ne vous excuse point, et

votre procédé n'est pas honnête. En achevant ces paroles, elle frappa

fortement des pieds et des mains par trois fois, et cria: Venez vite!

Aussitôt une porte s'ouvrit, et sept esclaves noirs, puissants et

robustes, entrèrent le sabre à la main, se saisirent chacun d'un des

sept hommes de la compagnie, les jetèrent par terre, les traînèrent au

milieu de la salle, et se préparèrent à leur couper la tête.

Il est aisé de se représenter quelle fut la frayeur du calife. Il se

repentit alors, mais trop tard, de n'avoir pas voulu suivre le conseil

de son vizir. Cependant ce malheureux prince, Giafar, Mesrour, le

porteur et les Calenders étaient prêts à payer de leur vie leur

indiscrète curiosité; mais avant qu'ils reçussent le coup de la mort, un

des esclaves dit à Zobéide et à ses sœurs: Hautes, puissantes et

respectables maîtresses, nous commandez-vous de leur couper le cou?

Attendez, lui répondit Zobéide; il faut que je les interroge auparavant.

Madame, interrompit le porteur effrayé, au nom de Dieu, ne me faites pas

mourir pour le crime d'autrui. Je suis innocent: ce sont eux qui sont

les coupables. Hélas! continua-t-il en pleurant, nous passions le temps

si agréablement! Ces Calenders borgnes sont la cause de ce malheur. Il

n'y a pas de ville qui ne tombe en ruine devant des gens de si mauvais

augure. Madame, je vous supplie de ne pas confondre le premier avec le

dernier; et songez qu'il est plus beau de pardonner à un misérable comme

moi, dépourvu de tout secours, que de l'accabler de votre pouvoir, et le

sacrifier à votre ressentiment.

Zobéide, malgré sa colère, ne put s'empêcher de rire en elle-même des

lamentations du porteur. Mais, sans s'arrêter à lui, elle adressa la

parole aux autres une seconde fois: Répondez-moi, dit-elle, et

m'apprenez qui vous êtes; autrement vous n'avez plus qu'un moment à

vivre. Je ne puis croire que vous soyez d'honnetes [honnêtes?] gens, ni

des personnes d'autorité ou de distinction dans votre pays, quel qu'il

puisse être. Si cela était, vous auriez eu plus de retenue et plus

d'égards pour nous.

Le calife, impatient de son naturel, souffrait infiniment plus que les

autres de voir que sa vie dépendait du commandement d'une dame offensée

et justement irritée; mais il commença de concevoir quelque espérance

quand il vit qu'elle voulait savoir qui ils étaient tous; car il

s'imagina qu'elle ne lui ferait pas ôter la vie, lorsqu'elle serait

informée de son rang. C'est pourquoi il dit tout bas au vizir, qui était

près de lui, de déclarer promptement qui il était. Mais le vizir,

prudent et sage, désirant sauver l'honneur de son maître, et ne voulant

pas rendre public le grand affront qu'il s'était attiré lui-même,

répondit seulement: Nous n'avons que ce que nous méritons. Mais quand,

pour obéir au calife, il aurait voulu parler, Zobéide ne lui en aurait

pas donné le temps. Elle s'était déjà adressée aux Calenders; et les

voyant tous trois borgnes, elle leur demanda s'ils étaient frères. Un

d'entre eux lui répondit pour les autres: Non, madame, nous ne sommes

pas frères par le sang; nous ne le sommes qu'en qualité de Calenders,

c'est-à-dire en observant le même genre de vie. Vous, reprit-elle en

parlant à un seul en particulier, êtes-vous borgne de naissance? Non,

madame, répondit-il; je le suis par une aventure si surprenante, qu'il

n'y a personne qui n'en profitât si elle était écrite. Après ce malheur,

je me fis raser la barbe et les sourcils, et me fis Calender, en prenant

l'habit que je porte.

Zobéide fit la même question aux deux autres Calenders, qui lui firent

la même réponse que le premier. Mais le dernier qui parla ajouta: Pour

vous faire connaître, madame, que nous ne sommes pas des personnes du

commun, et afin que vous ayez quelque considération pour nous, apprenez

que nous sommes tous trois fils de rois. Quoique nous ne nous soyons

jamais vus que ce soir, nous avons eu toutefois le temps de nous faire

connaître les uns aux autres pour ce que nous sommes, et j'ose vous

assurer que les rois de qui nous tenons le jour font quelque bruit dans

le monde.

A ce discours, Zobéide modéra son courroux et dit aux esclaves:

Donnez-leur un peu de liberté, mais demeurez ici. Ceux qui nous

raconteront leur histoire et le sujet qui les a amenés en cette maison,

ne leur faites point de mal, laissez-les aller où il leur plaira; mais

n'épargnez pas ceux qui refuseront de nous donner cette satisfaction...

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 45 / 172 题