XXVII^{E} NUIT

Le calife, son grand vizir et le chef de ses eunuques, dit la sultane,

ayant été introduits par la belle Safie, saluèrent les dames et les

Calenders avec beaucoup de civilité. Les dames les reçurent de même, les

croyant marchands; et Zobéide, comme la principale, leur dit d'un air

grave et sérieux qui lui convenait: Vous êtes les bienvenus; mais avant

toutes choses ne trouvez pas mauvais que nous vous demandions une grâce.

Eh! quelle grâce, madame? répondit le vizir. Peut-on refuser quelque

chose à de si belles dames? C'est, reprit Zobéide, de n'avoir que des

yeux et point de langue; de ne nous pas faire de questions sur quoi que

vous puissiez voir, pour en apprendre la cause, et de ne point parler de

ce qui ne vous regarde point, de crainte que vous n'entendiez ce qui ne

vous serait point agréable. Vous serez obéie, madame, repartit le vizir.

Nous ne sommes ni censeurs, ni curieux, ni indiscrets; c'est bien assez

que nous ayons attention à ce qui nous regarde, sans nous mêler de ce

qui ne nous regarde pas. A ces mots, chacun s'assit, la conversation se

lia, et l'on recommença de boire en faveur des nouveaux venus.

Pendant que le vizir Giafar entretenait les dames, le calife ne pouvait

cesser d'admirer leur beauté, leur bonne grâce, leur humeur enjouée, et

leur esprit. D'un autre côté, rien ne lui paraissait plus surprenant que

les Calenders, tous trois borgnes de l'œil droit. Il se serait

volontiers informé de cette singularité; mais la condition qu'on venait

d'imposer à lui et à sa compagnie l'empêcha d'en parler. Avec cela,

quand il faisait réflexion à la richesse des meubles, à leur arrangement

bien entendu et à la propreté de cette maison, il ne pouvait se

persuader qu'il n'y eût pas de l'enchantement.

L'entretien étant tombé sur les divertissements et les différentes

manières de se réjouir, les Calenders se levèrent et dansèrent à leur

mode une danse qui augmenta la bonne opinion que les dames avaient déjà

conçue d'eux, et qui leur attira l'estime du calife et de sa compagnie.

Quand les trois Calenders eurent achevé leur danse, Zobéide se leva, et

prenant Amine par la main: Ma sœur, lui dit-elle, levez-vous; la

compagnie ne trouvera pas mauvais que nous ne contraignions point; et

leur présence n'empêchera pas que nous ne fassions ce que nous avons

coutume de faire. Amine, qui comprit ce que sa sœur voulait dire, se

leva, et emporta les plats, la table, les flacons, les tasses et les

instruments dont les Calenders avaient joué.

Safie ne demeura pas à rien faire; elle balaya la salle, mit à sa place

tout ce qui était dérangé, moucha les bougies, et y appliqua d'autre

bois d'aloès et d'autre ambre gris. Cela étant fait, elle pria les trois

Calenders de s'asseoir sur le sofa d'un côté, et le calife de l'autre

avec sa compagnie. A l'égard du porteur, elle lui dit: Levez-vous, et

vous préparez à nous prêter la main à ce que nous allons faire; un

homme tel que vous, qui est comme de la maison, ne doit pas demeurer

dans l'inaction.

Le porteur avait un peu cuvé son vin; il se leva promptement, et après

avoir attaché le bas de sa robe à sa ceinture: Me voilà prêt, dit-il; de

quoi s'agit-il? Cela va bien, répondit Safie; attendez que l'on vous

parle; vous ne serez pas longtemps les bras croisés. Peu de temps après,

on vit paraître Amine avec un siége qu'elle posa au milieu de la salle.

Elle alla ensuite à la porte d'un cabinet, et l'ayant ouverte, elle fit

signe au porteur de s'approcher. Venez, lui dit-elle, et m'aidez. Il

obéit; et y étant entré avec elle, il en sortit un moment après, suivi

de deux chiennes noires, dont chacune avait un collier attaché à une

chaîne qu'il tenait, et qui paraissaient avoir été maltraitées à coups

de fouet. Il s'avança avec elles au milieu de la salle.

Alors Zobéide, qui s'était assise entre les Calenders et le Calife, se

leva, et marcha gravement jusqu'où était le porteur. Ça, dit-elle en

poussant un grand soupir, faisons notre devoir. Elle se retroussa les

bras jusqu'au coude; et après avoir pris un fouet que Safie lui

présenta: Porteur, dit-elle, remettez une de ces deux chiennes à ma

sœur Amine, et approchez-vous de moi avec l'autre.

Le porteur fit ce qu'on lui commandait; et quand il se fut approché de

Zobéide, la chienne qu'il tenait commença de faire des cris, et se

tourna vers Zobéide en levant la tête d'une manière suppliante. Mais

Zobéide, sans avoir égard à la triste contenance de la chienne qui

faisait pitié, ni à ses cris qui remplissaient toute la maison, lui

donna des coups de fouet à perte d'haleine; et lorsqu'elle n'eut plus la

force de lui en donner davantage, elle jeta le fouet par terre; puis,

prenant la chaîne de la main du porteur, elle leva la chienne par les

pattes, et se mettant toutes deux à se regarder d'un air triste et

touchant, elles pleurèrent l'une et l'autre. Enfin, Zobéide tira son

mouchoir, essuya les larmes de la chienne, la baisa; et remettant la

chaîne au porteur: Allez, lui dit-elle, ramenez-la où vous l'avez prise,

et amenez-moi l'autre.

Le porteur ramena la chienne fouettée au cabinet; et en revenant, il

prit l'autre des mains d'Amine, et l'alla présenter à Zobéide qui

l'attendait. Tenez-la comme la première, lui dit-elle. Puis ayant pris

le fouet, elle la maltraita de la même manière. Elle pleura ensuite avec

elle, essuya ses pleurs, la baisa et la remit au porteur, à qui

l'agréable Amine épargna la peine de la ramener au cabinet, car elle

s'en chargea elle-même.

Cependant les trois Calenders, le calife et sa compagnie furent

extraordinairement étonnés de cette exécution. Ils ne pouvaient

comprendre comment Zobéide, après avoir fouetté avec tant de force les

deux chiennes, animaux immondes, selon la religion musulmane, pleurait

ensuite avec elles, leur essuyait les larmes et les baisait. Ils en

murmurèrent en eux-mêmes. Le calife surtout, plus impatient que les

autres, mourait d'envie de savoir le sujet d'une action qui lui

paraissait si étrange, et ne cessait de faire signe au vizir de parler

pour s'en informer. Mais le vizir tournait la tête d'un autre côté,

jusqu'à ce que, pressé par des signes si souvent réitérés, il répondit

par d'autres signes que ce n'était pas le temps de satisfaire sa

curiosité.

Zobéide demeura quelque temps à la même place au milieu de la salle,

comme pour se remettre de la fatigue qu'elle venait de se donner en

fouettant les deux chiennes. Ma chère sœur, lui dit la belle Safie, ne

vous plaît-il pas de retourner à votre place, afin qu'à mon tour je

fasse aussi mon personnage? Oui, répondit Zobéide. En disant cela, elle

alla s'asseoir sur le sofa, ayant à sa droite le calife, Giafar et

Mesrour, et à sa gauche les trois Calenders et le porteur...

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 43 / 172 题