Le calife, son grand vizir et le chef de ses eunuques, dit la sultane,
ayant été introduits par la belle Safie, saluèrent les dames et les
Calenders avec beaucoup de civilité. Les dames les reçurent de même, les
croyant marchands; et Zobéide, comme la principale, leur dit d'un air
grave et sérieux qui lui convenait: Vous êtes les bienvenus; mais avant
toutes choses ne trouvez pas mauvais que nous vous demandions une grâce.
Eh! quelle grâce, madame? répondit le vizir. Peut-on refuser quelque
chose à de si belles dames? C'est, reprit Zobéide, de n'avoir que des
yeux et point de langue; de ne nous pas faire de questions sur quoi que
vous puissiez voir, pour en apprendre la cause, et de ne point parler de
ce qui ne vous regarde point, de crainte que vous n'entendiez ce qui ne
vous serait point agréable. Vous serez obéie, madame, repartit le vizir.
Nous ne sommes ni censeurs, ni curieux, ni indiscrets; c'est bien assez
que nous ayons attention à ce qui nous regarde, sans nous mêler de ce
qui ne nous regarde pas. A ces mots, chacun s'assit, la conversation se
lia, et l'on recommença de boire en faveur des nouveaux venus.
Pendant que le vizir Giafar entretenait les dames, le calife ne pouvait
cesser d'admirer leur beauté, leur bonne grâce, leur humeur enjouée, et
leur esprit. D'un autre côté, rien ne lui paraissait plus surprenant que
les Calenders, tous trois borgnes de l'œil droit. Il se serait
volontiers informé de cette singularité; mais la condition qu'on venait
d'imposer à lui et à sa compagnie l'empêcha d'en parler. Avec cela,
quand il faisait réflexion à la richesse des meubles, à leur arrangement
bien entendu et à la propreté de cette maison, il ne pouvait se
persuader qu'il n'y eût pas de l'enchantement.
L'entretien étant tombé sur les divertissements et les différentes
manières de se réjouir, les Calenders se levèrent et dansèrent à leur
mode une danse qui augmenta la bonne opinion que les dames avaient déjà
conçue d'eux, et qui leur attira l'estime du calife et de sa compagnie.
Quand les trois Calenders eurent achevé leur danse, Zobéide se leva, et
prenant Amine par la main: Ma sœur, lui dit-elle, levez-vous; la
compagnie ne trouvera pas mauvais que nous ne contraignions point; et
leur présence n'empêchera pas que nous ne fassions ce que nous avons
coutume de faire. Amine, qui comprit ce que sa sœur voulait dire, se
leva, et emporta les plats, la table, les flacons, les tasses et les
instruments dont les Calenders avaient joué.
Safie ne demeura pas à rien faire; elle balaya la salle, mit à sa place
tout ce qui était dérangé, moucha les bougies, et y appliqua d'autre
bois d'aloès et d'autre ambre gris. Cela étant fait, elle pria les trois
Calenders de s'asseoir sur le sofa d'un côté, et le calife de l'autre
avec sa compagnie. A l'égard du porteur, elle lui dit: Levez-vous, et
vous préparez à nous prêter la main à ce que nous allons faire; un
homme tel que vous, qui est comme de la maison, ne doit pas demeurer
dans l'inaction.
Le porteur avait un peu cuvé son vin; il se leva promptement, et après
avoir attaché le bas de sa robe à sa ceinture: Me voilà prêt, dit-il; de
quoi s'agit-il? Cela va bien, répondit Safie; attendez que l'on vous
parle; vous ne serez pas longtemps les bras croisés. Peu de temps après,
on vit paraître Amine avec un siége qu'elle posa au milieu de la salle.
Elle alla ensuite à la porte d'un cabinet, et l'ayant ouverte, elle fit
signe au porteur de s'approcher. Venez, lui dit-elle, et m'aidez. Il
obéit; et y étant entré avec elle, il en sortit un moment après, suivi
de deux chiennes noires, dont chacune avait un collier attaché à une
chaîne qu'il tenait, et qui paraissaient avoir été maltraitées à coups
de fouet. Il s'avança avec elles au milieu de la salle.
Alors Zobéide, qui s'était assise entre les Calenders et le Calife, se
leva, et marcha gravement jusqu'où était le porteur. Ça, dit-elle en
poussant un grand soupir, faisons notre devoir. Elle se retroussa les
bras jusqu'au coude; et après avoir pris un fouet que Safie lui
présenta: Porteur, dit-elle, remettez une de ces deux chiennes à ma
sœur Amine, et approchez-vous de moi avec l'autre.
Le porteur fit ce qu'on lui commandait; et quand il se fut approché de
Zobéide, la chienne qu'il tenait commença de faire des cris, et se
tourna vers Zobéide en levant la tête d'une manière suppliante. Mais
Zobéide, sans avoir égard à la triste contenance de la chienne qui
faisait pitié, ni à ses cris qui remplissaient toute la maison, lui
donna des coups de fouet à perte d'haleine; et lorsqu'elle n'eut plus la
force de lui en donner davantage, elle jeta le fouet par terre; puis,
prenant la chaîne de la main du porteur, elle leva la chienne par les
pattes, et se mettant toutes deux à se regarder d'un air triste et
touchant, elles pleurèrent l'une et l'autre. Enfin, Zobéide tira son
mouchoir, essuya les larmes de la chienne, la baisa; et remettant la
chaîne au porteur: Allez, lui dit-elle, ramenez-la où vous l'avez prise,
et amenez-moi l'autre.
Le porteur ramena la chienne fouettée au cabinet; et en revenant, il
prit l'autre des mains d'Amine, et l'alla présenter à Zobéide qui
l'attendait. Tenez-la comme la première, lui dit-elle. Puis ayant pris
le fouet, elle la maltraita de la même manière. Elle pleura ensuite avec
elle, essuya ses pleurs, la baisa et la remit au porteur, à qui
l'agréable Amine épargna la peine de la ramener au cabinet, car elle
s'en chargea elle-même.
Cependant les trois Calenders, le calife et sa compagnie furent
extraordinairement étonnés de cette exécution. Ils ne pouvaient
comprendre comment Zobéide, après avoir fouetté avec tant de force les
deux chiennes, animaux immondes, selon la religion musulmane, pleurait
ensuite avec elles, leur essuyait les larmes et les baisait. Ils en
murmurèrent en eux-mêmes. Le calife surtout, plus impatient que les
autres, mourait d'envie de savoir le sujet d'une action qui lui
paraissait si étrange, et ne cessait de faire signe au vizir de parler
pour s'en informer. Mais le vizir tournait la tête d'un autre côté,
jusqu'à ce que, pressé par des signes si souvent réitérés, il répondit
par d'autres signes que ce n'était pas le temps de satisfaire sa
curiosité.
Zobéide demeura quelque temps à la même place au milieu de la salle,
comme pour se remettre de la fatigue qu'elle venait de se donner en
fouettant les deux chiennes. Ma chère sœur, lui dit la belle Safie, ne
vous plaît-il pas de retourner à votre place, afin qu'à mon tour je
fasse aussi mon personnage? Oui, répondit Zobéide. En disant cela, elle
alla s'asseoir sur le sofa, ayant à sa droite le calife, Giafar et
Mesrour, et à sa gauche les trois Calenders et le porteur...