Dès que les dames, poursuivit Scheherazade, entendirent frapper à la
porte, elles se levèrent toutes trois en même temps pour aller ouvrir;
mais Safie, à qui cette fonction appartenait particulièrement, fut la
plus diligente: les deux autres, se voyant prévenues, demeurèrent et
attendirent qu'elle vînt leur apprendre qui pouvait avoir affaire chez
elles si tard. Safie revint. Mes sœurs, dit-elle, il se présente une
belle occasion de passer une bonne partie de la nuit fort agréablement;
et si vous êtes du même sentiment que moi, nous ne la laisserons point
échapper. Il y a à notre porte trois Calenders, au moins ils me
paraissent tels à leur habillement; mais, ce qui va sans doute vous
surprendre, ils sont tous trois borgnes de l'œil droit, et ont la
tête, la barbe et les sourcils ras, ils ne font, disent-ils, que
d'arriver tout présentement à Bagdad, où ils ne sont jamais venus, et
comme il est nuit et qu'ils ne savent où aller loger, ils ont frappé par
hasard à notre porte et ils nous prient, pour l'amour de Dieu, d'avoir
la charité de les recevoir. Ils se mettent peu en peine du lieu que nous
voudrons leur donner, pourvu qu'ils soient à couvert; ils se
contenteront d'une écurie. Ils sont jeunes et assez bien faits; ils
paraissent même avoir beaucoup d'esprit; mais je ne puis penser, sans
rire, à leur figure plaisante et uniforme. En cet endroit Safie
s'interrompit elle-même, et se mit à rire de si bon cœur, que les deux
autres dames et le porteur ne purent s'empêcher de rire aussi. Mes
bonnes sœurs, reprit-elle, ne voulez-vous pas bien que nous les
fassions entrer? Il est impossible qu'avec des gens tels que je viens de
vous les dépeindre, nous n'achevions la journée encore mieux que nous ne
l'avons commencée. Ils nous divertiront fort et ne nous seront point à
charge, puisqu'ils ne nous demandent une retraite que pour cette nuit
seulement, et que leur intention est de nous quitter d'abord qu'il sera
jour.
Zobéide et Amine firent difficulté d'accorder à Safie ce qu'elle
demandait, et elle en savait bien la raison elle-même; mais elle leur
témoigna une si grande envie d'obtenir d'elles cette faveur, qu'elles ne
purent la lui refuser. Allez, lui dit Zobéide, faites-les donc entrer;
mais n'oubliez pas de les avertir de ne point parler de ce qui ne les
regardera pas et de leur faire lire ce qui est écrit au-dessus de la
porte. A ces mots, Safie courut ouvrir avec joie, et peu de temps après
elle revint accompagnée des trois Calenders.
Les trois Calenders firent en entrant une profonde révérence aux dames
qui s'étaient levées pour les recevoir, et qui leur dirent obligeamment
qu'ils étaient les bienvenus, qu'elles étaient bien aises de trouver
l'occasion de les obliger, et de contribuer à les remettre de la fatigue
de leur voyage, et enfin elles les invitèrent à s'asseoir auprès
d'elles. La magnificence du lieu et l'honnêteté des dames firent
concevoir aux Calenders une haute idée de ces belles hôtesses; mais,
avant que de prendre place, ayant par hasard jeté les yeux sur le
porteur, et le voyant habillé à peu près comme d'autres Calenders avec
lesquels ils étaient en différend sur plusieurs points de discipline, et
qui ne se rasaient pas la barbe et les sourcils, un d'entre eux prit la
parole: Voilà dit-il, apparemment un de nos frères arabes les révoltés.
Le porteur, à moitié endormi, et la tête échauffée du vin qu'il avait
bu, se trouva choqué de ces paroles, et sans se lever de sa place, il
répondit aux Calenders, en les regardant fièrement: Asseyez-vous et ne
vous mêlez pas de ce que vous n'avez que faire. N'avez-vous pas lu
au-dessus de la porte l'inscription qui y est? Ne prétendez pas obliger
le monde à vivre à votre mode; vivez à la nôtre.
Bonhomme, reprit le Calender qui avait parlé, ne vous mettez point en
colère; nous serions bien fâchés de vous en avoir donné le moindre
sujet, et nous sommes au contraire prêts à recevoir vos commandements.
La querelle aurait pu avoir des suites; mais les dames s'en mêlèrent, et
pacifièrent toutes choses.
Quand les Calenders se furent assis à table, les dames leur servirent à
manger; et l'enjouée Safie, particulièrement, prit soin de leur verser à
boire...