XXV^{E} NUIT

Dès que les dames, poursuivit Scheherazade, entendirent frapper à la

porte, elles se levèrent toutes trois en même temps pour aller ouvrir;

mais Safie, à qui cette fonction appartenait particulièrement, fut la

plus diligente: les deux autres, se voyant prévenues, demeurèrent et

attendirent qu'elle vînt leur apprendre qui pouvait avoir affaire chez

elles si tard. Safie revint. Mes sœurs, dit-elle, il se présente une

belle occasion de passer une bonne partie de la nuit fort agréablement;

et si vous êtes du même sentiment que moi, nous ne la laisserons point

échapper. Il y a à notre porte trois Calenders, au moins ils me

paraissent tels à leur habillement; mais, ce qui va sans doute vous

surprendre, ils sont tous trois borgnes de l'œil droit, et ont la

tête, la barbe et les sourcils ras, ils ne font, disent-ils, que

d'arriver tout présentement à Bagdad, où ils ne sont jamais venus, et

comme il est nuit et qu'ils ne savent où aller loger, ils ont frappé par

hasard à notre porte et ils nous prient, pour l'amour de Dieu, d'avoir

la charité de les recevoir. Ils se mettent peu en peine du lieu que nous

voudrons leur donner, pourvu qu'ils soient à couvert; ils se

contenteront d'une écurie. Ils sont jeunes et assez bien faits; ils

paraissent même avoir beaucoup d'esprit; mais je ne puis penser, sans

rire, à leur figure plaisante et uniforme. En cet endroit Safie

s'interrompit elle-même, et se mit à rire de si bon cœur, que les deux

autres dames et le porteur ne purent s'empêcher de rire aussi. Mes

bonnes sœurs, reprit-elle, ne voulez-vous pas bien que nous les

fassions entrer? Il est impossible qu'avec des gens tels que je viens de

vous les dépeindre, nous n'achevions la journée encore mieux que nous ne

l'avons commencée. Ils nous divertiront fort et ne nous seront point à

charge, puisqu'ils ne nous demandent une retraite que pour cette nuit

seulement, et que leur intention est de nous quitter d'abord qu'il sera

jour.

Zobéide et Amine firent difficulté d'accorder à Safie ce qu'elle

demandait, et elle en savait bien la raison elle-même; mais elle leur

témoigna une si grande envie d'obtenir d'elles cette faveur, qu'elles ne

purent la lui refuser. Allez, lui dit Zobéide, faites-les donc entrer;

mais n'oubliez pas de les avertir de ne point parler de ce qui ne les

regardera pas et de leur faire lire ce qui est écrit au-dessus de la

porte. A ces mots, Safie courut ouvrir avec joie, et peu de temps après

elle revint accompagnée des trois Calenders.

Les trois Calenders firent en entrant une profonde révérence aux dames

qui s'étaient levées pour les recevoir, et qui leur dirent obligeamment

qu'ils étaient les bienvenus, qu'elles étaient bien aises de trouver

l'occasion de les obliger, et de contribuer à les remettre de la fatigue

de leur voyage, et enfin elles les invitèrent à s'asseoir auprès

d'elles. La magnificence du lieu et l'honnêteté des dames firent

concevoir aux Calenders une haute idée de ces belles hôtesses; mais,

avant que de prendre place, ayant par hasard jeté les yeux sur le

porteur, et le voyant habillé à peu près comme d'autres Calenders avec

lesquels ils étaient en différend sur plusieurs points de discipline, et

qui ne se rasaient pas la barbe et les sourcils, un d'entre eux prit la

parole: Voilà dit-il, apparemment un de nos frères arabes les révoltés.

Le porteur, à moitié endormi, et la tête échauffée du vin qu'il avait

bu, se trouva choqué de ces paroles, et sans se lever de sa place, il

répondit aux Calenders, en les regardant fièrement: Asseyez-vous et ne

vous mêlez pas de ce que vous n'avez que faire. N'avez-vous pas lu

au-dessus de la porte l'inscription qui y est? Ne prétendez pas obliger

le monde à vivre à votre mode; vivez à la nôtre.

Bonhomme, reprit le Calender qui avait parlé, ne vous mettez point en

colère; nous serions bien fâchés de vous en avoir donné le moindre

sujet, et nous sommes au contraire prêts à recevoir vos commandements.

La querelle aurait pu avoir des suites; mais les dames s'en mêlèrent, et

pacifièrent toutes choses.

Quand les Calenders se furent assis à table, les dames leur servirent à

manger; et l'enjouée Safie, particulièrement, prit soin de leur verser à

boire...

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 41 / 172 题