Zobéide, reprit la sultane, ne voulut donc point reprendre l'argent du
porteur. Mon ami, lui dit-elle, en consentant que vous demeuriez avec
nous, je vous avertis que ce n'est pas seulement à condition que vous
garderez le secret que nous avons exigé de vous: nous prétendons encore
que vous observiez exactement les règles de la bienséance et de
l'honnêteté. Pendant qu'elle tenait ce discours, la charmante Amine
quitta son habillement de ville, attacha sa robe à sa ceinture pour agir
avec plus de liberté et prépara la table, elle servit plusieurs sortes
de mets, et mit sur un buffet des bouteilles de vin et des tasses d'or.
Après cela les dames se placèrent et firent asseoir à leur côté le
porteur, qui était satisfait, au delà de tout ce qu'on peut dire, de se
voir à table avec trois personnes d'une beauté si extraordinaire.
Après les premiers morceaux, Amine, qui s'était placée près du buffet,
prit une bouteille et une tasse, se versa à boire et but la première,
suivant la coutume des Arabes. Elle versa ensuite à ses sœurs, qui
burent l'une après l'autre; puis, remplissant pour la quatrième fois la
même tasse, elle la présenta au porteur, lequel, en la recevant, baisa
la main d'Amine et chanta, avant que de boire, une chanson dont le sens
était que, comme le vent emporte avec lui la bonne odeur des lieux
parfumés par où il passe, de même le vin qu'il allait boire, venant de
sa main, en recevait un goût plus exquis que celui qu'il avait
naturellement. Cette chanson réjouit les dames, qui chantèrent à leur
tour. Enfin, la compagnie fut de très-bonne humeur pendant le repas,
qui dura fort longtemps et fut accompagné de tout ce qui pouvait le
rendre agréable.
Le jour allait bientôt finir, lorsque Safie, prenant la parole au nom
des trois dames, dit au porteur: Levez-vous, partez, il est temps de
vous retirer. Le porteur, ne pouvant se résoudre à les quitter,
répondit: Eh! mesdames, où me commandez-vous d'aller en l'état où je
suis: je ne retrouverai jamais le chemin de ma maison. Donnez-moi la
nuit pour me reconnaître, je la passerai où il vous plaira.
Amine prit une seconde fois le parti du porteur. Mes sœurs, dit-elle,
il a raison; je lui sais bon gré de la demande qu'il nous fait. Il nous
a assez bien diverties: si vous voulez m'en croire, ou plutôt si vous
m'aimez autant que j'en suis persuadée, nous le retiendrons pour passer
la soirée avec nous. Ma sœur, dit Zobéide, nous ne pouvons rien refuser
à votre prière. Porteur, continua-t-elle en s'adressant à lui, nous
voulons bien encore vous faire cette grâce; mais nous y mettons une
nouvelle condition. Quoi que nous puissions faire en votre présence, par
rapport à nous ou à autre chose, gardez-vous bien d'ouvrir seulement la
bouche pour nous en demander la raison; car, en nous faisant des
questions sur des choses qui ne vous regardent nullement, vous pourriez
entendre ce qui ne vous plairait pas. Prenez-y garde, et ne vous avisez
pas d'être trop curieux, en voulant approfondir les motifs de nos
actions.
Madame, repartit le porteur, je vous promets d'observer cette condition
avec tant d'exactitude, que vous n'aurez pas lieu de me reprocher d'y
avoir contrevenu, et encore moins de punir mon indiscrétion. Ma langue
en cette occasion sera immobile, et mes yeux seront comme un miroir qui
ne conserve rien des objets qu'il a reçus. Pour vous faire voir, reprit
Zobéide d'un air très-sérieux, que ce que nous vous demandons n'est pas
nouvellement établi parmi nous, levez-vous et allez lire ce qui est
écrit au-dessus de notre porte en dedans.
Le porteur alla jusque-là et y lut ces mots qui étaient écrits en gros
caractères d'or. «Qui parle des choses qui ne le regardent point, entend
ce qui ne lui plaît pas.» Il revint ensuite trouver les trois sœurs:
Mesdames, leur dit-il, je jure que vous ne m'entendrez parler d'aucune
chose qui ne me regardera pas, et où vous puissiez avoir intérêt.
Cette convention faite, Amine apporta le souper, et quand elle eut
éclairé la salle d'un grand nombre de bougies préparées avec le bois
d'aloès et l'ambre gris, qui répandirent une odeur agréable et firent
une belle illumination, elle s'assit à table avec ses sœurs et le
porteur. Ils recommencèrent à manger, à boire, à chanter et à réciter
des vers. Les bons mots ne furent point épargnés. Enfin ils étaient tous
de la meilleure humeur du monde, lorsqu'ils ouïrent frapper à la
porte...