XXIV^{E} NUIT

Zobéide, reprit la sultane, ne voulut donc point reprendre l'argent du

porteur. Mon ami, lui dit-elle, en consentant que vous demeuriez avec

nous, je vous avertis que ce n'est pas seulement à condition que vous

garderez le secret que nous avons exigé de vous: nous prétendons encore

que vous observiez exactement les règles de la bienséance et de

l'honnêteté. Pendant qu'elle tenait ce discours, la charmante Amine

quitta son habillement de ville, attacha sa robe à sa ceinture pour agir

avec plus de liberté et prépara la table, elle servit plusieurs sortes

de mets, et mit sur un buffet des bouteilles de vin et des tasses d'or.

Après cela les dames se placèrent et firent asseoir à leur côté le

porteur, qui était satisfait, au delà de tout ce qu'on peut dire, de se

voir à table avec trois personnes d'une beauté si extraordinaire.

Après les premiers morceaux, Amine, qui s'était placée près du buffet,

prit une bouteille et une tasse, se versa à boire et but la première,

suivant la coutume des Arabes. Elle versa ensuite à ses sœurs, qui

burent l'une après l'autre; puis, remplissant pour la quatrième fois la

même tasse, elle la présenta au porteur, lequel, en la recevant, baisa

la main d'Amine et chanta, avant que de boire, une chanson dont le sens

était que, comme le vent emporte avec lui la bonne odeur des lieux

parfumés par où il passe, de même le vin qu'il allait boire, venant de

sa main, en recevait un goût plus exquis que celui qu'il avait

naturellement. Cette chanson réjouit les dames, qui chantèrent à leur

tour. Enfin, la compagnie fut de très-bonne humeur pendant le repas,

qui dura fort longtemps et fut accompagné de tout ce qui pouvait le

rendre agréable.

Le jour allait bientôt finir, lorsque Safie, prenant la parole au nom

des trois dames, dit au porteur: Levez-vous, partez, il est temps de

vous retirer. Le porteur, ne pouvant se résoudre à les quitter,

répondit: Eh! mesdames, où me commandez-vous d'aller en l'état où je

suis: je ne retrouverai jamais le chemin de ma maison. Donnez-moi la

nuit pour me reconnaître, je la passerai où il vous plaira.

Amine prit une seconde fois le parti du porteur. Mes sœurs, dit-elle,

il a raison; je lui sais bon gré de la demande qu'il nous fait. Il nous

a assez bien diverties: si vous voulez m'en croire, ou plutôt si vous

m'aimez autant que j'en suis persuadée, nous le retiendrons pour passer

la soirée avec nous. Ma sœur, dit Zobéide, nous ne pouvons rien refuser

à votre prière. Porteur, continua-t-elle en s'adressant à lui, nous

voulons bien encore vous faire cette grâce; mais nous y mettons une

nouvelle condition. Quoi que nous puissions faire en votre présence, par

rapport à nous ou à autre chose, gardez-vous bien d'ouvrir seulement la

bouche pour nous en demander la raison; car, en nous faisant des

questions sur des choses qui ne vous regardent nullement, vous pourriez

entendre ce qui ne vous plairait pas. Prenez-y garde, et ne vous avisez

pas d'être trop curieux, en voulant approfondir les motifs de nos

actions.

Madame, repartit le porteur, je vous promets d'observer cette condition

avec tant d'exactitude, que vous n'aurez pas lieu de me reprocher d'y

avoir contrevenu, et encore moins de punir mon indiscrétion. Ma langue

en cette occasion sera immobile, et mes yeux seront comme un miroir qui

ne conserve rien des objets qu'il a reçus. Pour vous faire voir, reprit

Zobéide d'un air très-sérieux, que ce que nous vous demandons n'est pas

nouvellement établi parmi nous, levez-vous et allez lire ce qui est

écrit au-dessus de notre porte en dedans.

Le porteur alla jusque-là et y lut ces mots qui étaient écrits en gros

caractères d'or. «Qui parle des choses qui ne le regardent point, entend

ce qui ne lui plaît pas.» Il revint ensuite trouver les trois sœurs:

Mesdames, leur dit-il, je jure que vous ne m'entendrez parler d'aucune

chose qui ne me regardera pas, et où vous puissiez avoir intérêt.

Cette convention faite, Amine apporta le souper, et quand elle eut

éclairé la salle d'un grand nombre de bougies préparées avec le bois

d'aloès et l'ambre gris, qui répandirent une odeur agréable et firent

une belle illumination, elle s'assit à table avec ses sœurs et le

porteur. Ils recommencèrent à manger, à boire, à chanter et à réciter

des vers. Les bons mots ne furent point épargnés. Enfin ils étaient tous

de la meilleure humeur du monde, lorsqu'ils ouïrent frapper à la

porte...

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 40 / 172 题