HISTOIRE DE TROIS CALENDERS, FILS DE ROI, ET DE CINQ DAMES DE BAGDAD

Sire, dit-elle, sous le règne du calife Haroun-al-Raschid, il y avait à

Bagdad, où il faisait sa résidence, un porteur, qui, malgré sa

profession basse et pénible, ne laissait pas d'être homme d'esprit et de

bonne humeur. Un matin qu'il était, à son ordinaire, avec un grand

panier à jour près de lui, dans une place où il attendait que quelqu'un

eût besoin de son ministère, une jeune dame de belle taille, couverte

d'un grand voile de mousseline, l'aborda, et lui dit d'un air gracieux:

Écoutez, porteur, prenez votre panier et suivez-moi. Le porteur,

enchanté de ce peu de paroles prononcées si agréablement, prit aussitôt

son panier, le mit sur sa tête et suivit la dame en disant: O jour

heureux! ô jour de bonne rencontre!

D'abord, la dame s'arrêta devant une porte fermée et frappa. Un chrétien

vénérable par une longue barbe blanche ouvrit, et elle lui mit de

l'argent dans la main sans lui dire un seul mot. Mais le chrétien, qui

savait ce qu'elle demandait, rentra et peu de temps après apporta une

grosse cruche d'un vin excellent. Prenez cette cruche, dit la dame au

porteur, et la mettez dans votre panier. Cela étant fait, elle lui

commanda de la suivre; puis elle continua de marcher et le porteur

continua de dire: O jour de félicité! ô jour d'agréable surprise et de

joie!

La dame s'arrêta à la boutique d'une marchande de fruits et de fleurs,

où elle choisit de plusieurs sortes de pommes, des abricots, des pêches,

des coings, des limons, des citrons, des oranges, du myrte, du basilic,

des lis, du jasmin et de quelques autres sortes de fleurs et de plantes

de bonne odeur. Elle dit au porteur de mettre tout cela dans le panier

et de la suivre. En passant devant l'étalage d'un boucher, elle se fit

peser vingt-cinq livres de la plus belle viande qu'il eût; ce que le

porteur mit encore dans son panier par son ordre.

A une autre boutique, elle prit des câpres, de l'estragon, de petits

concombres, de la perce-pierre et autres herbes, le tout confit dans le

vinaigre; à une autre, des pistaches, des noix, des noisettes, des

pignons, des amandes et d'autres fruits semblables; à une autre encore

elle acheta toutes sortes de pâtes d'amande. Le porteur, en mettant

toutes ces choses dans son panier, remarquant qu'il se remplissait, dit

à la dame: Ma bonne dame, il fallait m'avertir que vous feriez tant de

provisions, j'aurais pris un cheval ou plutôt un chameau pour les

porter. J'en aurai beaucoup plus que ma charge, pour peu que vous en

achetiez d'autres. La dame rit de cette plaisanterie, et ordonna de

nouveau au porteur de la suivre.

Elle entra chez un droguiste, où elle se fournit de toutes sortes d'eaux

de senteur, de clous de girofle, de muscade, de poivre, de gingembre,

d'un gros morceau d'ambre gris et de plusieurs autres épiceries des

Indes, ce qui acheva de remplir le panier du porteur, auquel elle dit

encore de la suivre. Alors ils marchèrent tous deux, jusqu'à ce qu'ils

arrivèrent à un hôtel magnifique, dont la façade était ornée de belles

colonnes et qui avait une porte d'ivoire. Ils s'y arrêtèrent et la dame

frappa un petit coup.

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 37 / 172 题