XVIII^{E} NUIT

Sire, dit la sultane la nuit suivante, le roi demi-marbre et demi-homme

continua de raconter son histoire au sultan:

Après, dit-il, que la cruelle magicienne, indigne de porter le nom de

reine m'eut ainsi métamorphosé, et fait passer en cette salle par un

autre enchantement, elle détruisit ma capitale, qui était

très-florissante et fort peuplée; elle anéantit les maisons, les places

publiques et les marchés, et en fit l'étang et la campagne déserte que

vous avez pu voir. Les poissons de quatre couleurs qui sont dans l'étang

sont les quatre sortes d'habitants de différentes religions qui la

composaient: les blancs étaient les Musulmans; les rouges, les Perses,

adorateurs du feu; les bleus, les Chrétiens; les jaunes, les Juifs. Les

quatre collines étaient les quatre îles qui donnaient le nom à ce

royaume. J'appris tout cela de la magicienne, qui, pour comble

d'affliction, m'annonça elle-même ces effets de sa rage. Ce n'est pas

tout encore; elle n'a point borné sa fureur à la destruction de mon

empire et à ma métamorphose: elle vient chaque jour me donner sur mes

épaules nues cent coups de nerf de bœuf, qui me mettent tout en sang.

Quand ce supplice est achevé, elle me couvre d'une grosse étoffe de poil

de chèvre, et met par-dessus cette robe de brocart que vous voyez, non

pour me faire honneur, mais pour se moquer de moi.

En cet endroit de son discours, le jeune roi des Iles Noires ne put

retenir ses larmes; et le sultan en eut le cœur si serré, qu'il ne put

prononcer une parole pour le consoler. Peu de temps après, le jeune roi,

levant les yeux au ciel, s'écria: Puissant Créateur de toutes choses, je

me soumets à vos jugements et aux décrets de votre providence! Je

souffre patiemment tous mes maux, puisque telle est votre volonté; mais

j'espère que votre bonté infinie m'en récompensera.

Le sultan, attendri par le récit d'une histoire si étrange, et animé à

la vengeance de ce malheureux prince, lui dit: Apprenez-moi où se retire

cette perfide magicienne, et où peut être cet indigne noir qui est

enseveli avant sa mort. Seigneur, lui répondit le prince, comme je vous

l'ai déjà dit, il est au Palais des Larmes, dans un tombeau en forme de

dôme; et ce palais communique à ce château du côté de la porte. Pour ce

qui est de la magicienne, je ne puis vous dire précisément où elle se

retire; mais tous les jours, au lever du soleil, elle va visiter ce

noir, après avoir fait sur moi la sanglante exécution dont je vous ai

parlé; et vous jugez bien que je ne puis me défendre d'une si grande

cruauté. Elle lui porte le breuvage qui est le seul aliment avec quoi,

jusqu'à présent, elle l'a empêché de mourir; et elle ne cesse de lui

faire des plaintes sur le silence qu'il a toujours gardé depuis qu'il

est blessé.

Prince, qu'on ne peut assez plaindre, repartit le sultan, on ne saurait

être plus vivement touché de votre malheur que je ne le suis. Jamais

rien de si extraordinaire n'est arrivé à personne; et les auteurs qui

feront votre histoire auront l'avantage de rapporter un fait qui

surpasse tout ce qu'on a jamais écrit de plus surprenant. Il n'y manque

qu'une chose: c'est la vengeance qui vous est due; mais je n'oublierai

rien pour vous la procurer.

En effet, le sultan, en s'entretenant sur ce sujet avec le jeune prince,

après lui avoir déclaré qui il était, et pourquoi il était entré dans ce

château, imagina un moyen de le venger, qu'il lui communiqua. Ils

convinrent des mesures qu'il y avait à prendre pour faire réussir ce

projet, dont l'exécution fut remise au jour suivant. Cependant, la nuit

étant fort avancée, le sultan prit quelque repos. Pour le jeune prince,

il la passa à son ordinaire dans une insomnie continuelle (car il ne

pouvait dormir depuis qu'il était enchanté), avec quelque espérance

néanmoins d'être bientôt délivré de ses souffrances.

Le lendemain, le sultan se leva dès qu'il fut jour; et pour commencer à

exécuter son dessein, il cacha dans un endroit son habillement de

dessus, qui l'aurait embarrassé, et s'en alla au Palais des Larmes. Il

le trouva éclairé d'une infinité de flambeaux de cire blanche, et il

sentit une odeur délicieuse qui sortait de plusieurs cassolettes de fin

or, d'un ouvrage admirable, toutes rangées dans un fort bel ordre.

D'abord qu'il aperçut le lit où le noir était couché, il tira son

sabre, et ôta sans résistance la vie à ce misérable, dont il traîna le

corps dans la cour du château, et le jeta dans un puits. Après cette

expédition, il alla se coucher dans le lit du noir, mit son sabre près

de lui sous la couverture, et y demeura pour achever ce qu'il avait

projeté.

La magicienne arriva bientôt. Son premier soin fut d'aller dans la

chambre où était le roi des Iles Noires, son mari. Elle le dépouilla, et

commença de lui donner sur les épaules les cent coups de nerf de bœuf,

avec une barbarie qui n'a point d'exemple. Le pauvre prince avait beau

remplir le palais de ses cris, et la conjurer de la manière du monde la

plus touchante d'avoir pitié de lui; la cruelle ne cessa de le frapper

qu'après lui avoir donné les cent coups. Tu n'as pas eu compassion de

celui que j'aimais, lui disait-elle, tu n'en dois point attendre de

moi....

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 33 / 172 题