XVII^{E} NUIT

La nuit suivante, Dinarzade appela de très-bonne heure la sultane, par

l'extrême envie de lui entendre achever l'agréable histoire du roi des

Iles Noires, et de savoir comment il fut changé en marbre. Vous l'allez

apprendre, répondit Scheherazade, avec la permission du sultan.

Je trouvai donc la reine couchée auprès de moi, continua le roi des

quatre Iles Noires: je ne vous dirai point si elle dormait ou non; mais

je me levai sans faire de bruit, et je passai dans mon cabinet, où

j'achevai de m'habiller. J'allai ensuite tenir mon conseil, et à mon

retour, la reine, habillée de deuil, les cheveux épars et en partie

arrachés, vint se présenter devant moi. Sire, me dit-elle, je viens

supplier Votre Majesté de ne pas trouver étrange que je sois dans l'état

où je suis. Trois nouvelles affligeantes que je viens de recevoir en

même temps sont la juste cause de la vive douleur dont vous ne voyez que

les faibles marques. Eh! quelles sont ces nouvelles, madame? lui dis-je.

La mort de la reine, ma chère mère, me répondit-elle, celle du roi mon

père, tué dans une bataille, et celle d'un de mes frères, qui est tombé

dans un précipice.

Je ne fus pas fâché qu'elle prît ce prétexte pour cacher le véritable

sujet de son affliction. Madame, lui dis-je, loin de blâmer votre

douleur, je vous assure que j'y prends toute la part que je dois. Je

serais extrêmement surpris que vous fussiez insensible à la perte que

vous avez faite. Pleurez: vos larmes sont d'infaillibles marques de

votre excellent naturel. J'espère néanmoins que le temps et la raison

pourront apporter de la modération à vos déplaisirs.

Elle se retira dans son appartement, où, se livrant sans réserve à ses

chagrins, elle passa une année entière à pleurer et à s'affliger. Au

bout de ce temps-là, elle me demanda la permission de faire bâtir le

lieu de sa sépulture dans l'enceinte du palais, où elle voulait,

disait-elle, demeurer jusqu'à la fin de ses jours. Je le lui permis, et

elle fit bâtir un palais superbe, avec un dôme qu'on peut voir d'ici;

elle l'appela le Palais des Larmes.

Quand il fut achevé, elle y fit porter celui que j'avais blessé. Elle

l'avait empêché de mourir jusqu'alors par des breuvages qu'elle lui

avait fait prendre; et elle continua de lui en donner et de les lui

porter elle-même tous les jours, dès qu'il fut au Palais des Larmes.

Cependant, avec tous ses enchantements, elle ne pouvait guérir ce

malheureux. Il était non-seulement hors d'état de marcher et de se

soutenir, mais il avait encore perdu l'usage de la parole, et il ne

donnait aucun signe de vie que par ses regards. Quoique la reine n'eût

que la consolation de le voir, elle ne laissait pas de lui rendre chaque

jour deux visites assez longues. J'étais bien informé de tout cela; mais

je feignais de l'ignorer.

Un jour j'allai par curiosité au Palais des Larmes, pour savoir quelle y

était l'occupation de cette princesse, et, d'un endroit où je ne pouvais

être vu, je l'entendis parler dans ces termes: Je suis dans la dernière

affliction de vous voir en l'état où vous êtes; je ne sens pas moins

vivement que vous-même les maux cuisants que vous souffrez; mais chère

âme, je vous parle toujours et vous ne répondez pas. Jusques à quand

garderez-vous le silence? Dites un mot seulement. Hélas! vous êtes sourd

à mes prières.

A ce discours, qui fut plus d'une fois interrompu par ses soupirs et ses

sanglots, je perdis enfin patience. Je me montrai; et m'approchant

d'elle: Madame, lui dis-je, c'est assez pleurer; il est temps de mettre

fin à une douleur qui nous déshonore tous deux; c'est trop oublier ce

que vous me devez, et ce que vous vous devez à vous-même.

J'eus à peine achevé ces mots, que la reine, qui était assise auprès du

noir, se leva comme une furie. Ah! cruel, me dit-elle, c'est toi qui

causes ma douleur. Ne pense pas que je l'ignore, je ne l'ai que trop

longtemps dissimulé; et tu as la dureté de venir insulter à mon

désespoir. Oui, c'est moi, interrompis-je transporté de colère, c'est

moi qui ai châtié ce monstre comme il le méritait, je devais te traiter

de la même manière; je me repens de ne l'avoir pas fait, et il y a trop

longtemps que tu abuses de ma bonté. En disant cela, je tirai mon sabre,

et je levai le bras pour la punir; mais regardant tranquillement mon

action: Modère ton courroux, me dit-elle avec un souris moqueur. En même

temps elle prononça des paroles que je n'entendis point; et puis elle

ajouta: Par la vertu de mes enchantements, je te commande de devenir

tout à l'heure moitié marbre et moitié homme. Aussitôt je devins tel que

vous me voyez, déjà mort parmi les vivants, et vivant parmi les morts...

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 32 / 172 题