C'est triste et l'âme en mélancolie, que je reprends, me l'étant
promis, ces mémoires six mois durant interrompus par le bonheur.
Le bonheur?
Oui, je l'ai connu du jour où j'épousai Norette: un bonheur tranquille,
ingénu, que rien n'eût altéré sans le deuil qui, subit, vint ennuager
de ses ombres la douce lumière persistante de notre lune de miel.
Le mariage accompli—que de poudre brûla _la Bravade_, à cette
occasion, et que de peaux fraîches écorchées enguirlandèrent le portail
de la demeure des Gazan!—un certain calme, après tant d'événements,
régnait de nouveau sur le Puget-Maure.
Ganteaume, désillusionné, s'en est retourné à la Petite-Camargue. Un
peu d'amour le tient encore, mais la mer le consolera. Il monte nous
voir, une fois par semaine, tantôt avec Tardive, tantôt avec patron
Ruf, et nous apporte du poisson ou des coquillages. Nous avons,
d'ailleurs, le projet d'aller passer tout un printemps dans leur
cabanette agrandie, et Norette s'enthousiasme à l'idée de dormir sous
le joli plafond de velours vert sombre que fait l'envers d'une toiture
en roseaux d'étang longs empanachés.
La maison ici est restée la même, toujours vieille et blanche, avec sa
cour si fraîche qu'une treille recouvre, son étroit jardin suspendu que
parfument la sauge et le romarin. On n'a seulement pas touché aux pavés
du passage d'âne, bien que Galfar, décidément vaincu par ma générosité,
ait cédé l'écurie du fond et mis ainsi fin à des dissensions
séculaires, avant d'entreprendre un voyage aux Indes, dont M. Honnorat
a voulu faire les frais.
Saladin nous appartient. Il habite l'écurie en compagnie de Misé Jano;
Saladine, insensiblement, s'accoutume à lui donner le nom de son défunt
mari.
J'essaie de me remettre au travail, et le bon abbé Sèbe, comme
autrefois, m'emprunte mon fusil quand l'occasion s'en présente.
Du reste, nos chasses archéologiques, nos stations devant des pierres
frustes ont cessé d'offusquer les paysans. Personne ne songe plus aux
trésors du roi de Majorque, personne, sauf Peu-Parle qui, un instant
troublé par ces aventures, retourne maintenant s'asseoir à sa place
ordinaire, dessous le rocher de la Chèvre, et, taciturne, tant que le
soleil dure, continue son rêve interrompu.
Quant à Norette, que dirai-je? Norette ne ment point aux pronostics
contenus dans le panier des trois vieilles femmes. Toujours bonne comme
le pain, pure comme le sel, laborieuse comme la quenouille, j'espère
que d'ici à peu elle va faire honneur au quatrième souhait.
Elle m'en a dit quelque chose à l'oreille. Patron Ruf sera le parrain.
M. Honnorat ne tient pas en place depuis qu'il a l'espoir de se
voir grand-père. Le Turc qui était en lui disparaît. Plus de sieste
l'après-midi, plus de ces interminables heures oisives qu'il passait
assis, sans penser, en fumant des pipes. Un besoin continu de
mouvement, une activité toute juvénile.
—«Soyons vivaces!» répète-t-il. M. Honnorat veut que son petit-fils
ait la fortune; et, dans ce très louable dessein, il s'est mis en tête
de reconstituer les vignobles du Puget-Maure. D'après lui, le vin
autrefois coulait par les ruelles du village comme coule l'eau après
qu'il a plu. C'est pour cela que toutes les maisons ont de si vastes
caves, avec des cuves briquetées pareilles à des tours, et des tonneaux
de pierre taillée, en prévision des années exceptionnelles où les
tonneaux de bois ne suffisaient pas. Mais voilà, à force de trop lui
demander, l'homme a fini par fatiguer la vigne.
Dire que depuis Noé, nous avons toujours marché par bouture, et que
jamais l'idée n'est venue à personne de rajeunir, à l'aide de semis,
ces plants je ne sais combien de fois centenaires? Comment veut-on
qu'avec une telle hygiène le divin bois tordu ait conservé sa force et
puisse, désormais plus mou que l'amadou, résister à la dent vorace
des invisibles ennemis qui, de tous côtés, s'abattent sur lui? Aussi
l'oïdium, le _Milo-Diou_, le phylloxéra, que sais-je encore, ont
raison de cette proie facile. «Rendons à la vigne des moelles fermes,
une dure écorce, rien de tout cela n'y mordra plus!» Théorie d'une
simplicité vraiment lumineuse!
M. Honnorat, par patriotisme, répugne à l'emploi des plants d'Amérique,
lesquels, d'ailleurs, ne produisent qu'un faux vin. M. Honnorat
sèmera des pépins de grappes françaises choisies parmi les meilleurs
crus. L'angle du jardin, chaud comme une serre, est déjà tout en
plates-bandes. Il faudra peut-être cinq ans, dix ans, avant que ces
pépins aient convenablement raciné. Qu'importe? la mère des jours n'est
pas morte.
En attendant, pour occuper son impatience, M. Honnorat dirige une
escouade de paysans dont la mission est d'arracher avec soin, sans
offenser le chevelu, au fond des vallons, sous les taillis, tout pied
de _labrusque_ emmêlant, aux branches d'un pin ou d'un chêne, ses
flexibles sarments chargés de raisins aux grains menus et rares. «La
vigne sauvage est la vraie vigne et vaut tous les _Jaquez_ du monde!»
Après quoi, on repique à grands frais les pieds ainsi conquis sur une
lande caillouteuse, inculte immémorialement, et dont M. Honnorat s'est
découvert propriétaire.
Excellent M. Honnorat.
Je n'ai pu résister à la démangeaison de railler un peu sa méthode.
—«Bah! répondit-il, ce ne sont là que des essais, et pour triompher,
je compte avant tout sur les graines.»
Puis me montrant la dégringolade des collines qui descendent de sa
vigne future jusqu'à la mer, il ajouta, riant de son rire:
—«En tout cas, mauvais ou bons, si le phylloxéra veut manger mes
plants, il faudra, pour grimper si haut, qu'il ait soin de se commander
une paire de jambes neuves.»
Un soir, M. Honnorat est rentré ruisselant et transi, ayant voulu,
malgré la pluie, une pluie d'automne glacée! rester à surveiller ses
planteurs de labrusques.
Il a boudé la soupe, lui d'ordinaire si gai mangeur; il a regagné
sa chambre, symptôme grave! sans allumer sa pipe. Le lendemain, M.
Honnorat a gardé le lit et Saladine s'est alarmée.
—«Gazan couché, Gazan perdu! répétait-elle en cachant ses larmes, je
ne m'y trompe pas: c'est le troisième dans la maison dont j'aurai été
la triste habilleuse.»
Hélas! que Saladine avait raison! Au bout d'une semaine, malgré nos
soins, M. Honnorat s'est éteint, tranquille, presque sans agonie.
Peu d'instants auparavant, très affaibli, mais en possession de toute
sa raison, il me faisait mille recommandations à propos des vignes et
plaisantait avec Norette. Il ne se plaignait pas de souffrir, mais
rester immobile l'ennuyait.
Il a voulu boire; et, surpris, sans transition aucune, nous nous
aperçûmes qu'il délirait. Il croyait être enfant, il parlait de sa
mère, et, revivant dans l'éclair d'une vision ses années, il appelait
d'anciens amis, partait pour de lointains voyages.
Puis il s'est tu, ma main qu'il serrait s'est glacée.
—«Père! où es-tu?... Papa...» sanglotait Norette à genoux.
Les Prieurs, des paysans vêtus en moines, sont venus prendre le
cercueil et l'ont porté, se relayant, jusqu'à l'église et jusqu'au
cimetière. L'abbé Sèbe chantait les prières. Nous suivions avec patron
Ruf et Ganteaume accourus dès la triste nouvelle, avec Peu-Parle et
tout le village.
Au retour, j'ai retrouvé Norette, en compagnie de Tardive, dans la
chambre où se consumaient les trois cierges, et qu'elle n'avait pas
voulu quitter. Le soleil entrait par la fenêtre grande ouverte,
caressant du même rayon le lit sur lequel M. Honnorat venait d'expirer,
et le front pâle de ma femme, ses yeux pleins de larmes, mais agrandis,
animés déjà par l'étonnement et l'orgueil des premières maternités.
Quel que soit l'excès de douleur, la vie proteste contre la mort,
et toujours à la trame de nos deuils se mêle celle de nos joies!
Alors, songeant au pauvre mort qui ne verrait plus ce soleil, qui ne
connaîtrait pas ce petit-fils d'avance tant aimé, j'ai senti soudain
tout mon courage s'évanouir, et, venu pour consoler, j'ai pleuré
moi-même.