INSTALLATION DANS LA TOUR

Oui! une enfant, cette Mlle Norette. Tout à fait une enfant: ses yeux

le disent, que rien ne semble inquiéter, très noirs, malicieux et doux,

innocemment ouverts sur la vie.

Elle est femme par la volonté.

Ayant perdu sa mère à douze ans, entre un père ami du repos et la

rugueuse Saladine, depuis c'est elle qui gouverne. Oh! sans paraître

commander. Seulement, avec ses airs de bon tyran, M. Honnorat ne fait

que ce qu'elle a bien voulu approuver d'avance, et, malgré ses colères

et ses cris d'aigle, Saladine elle-même lui obéit.

Mlle Norette a dû vouloir que je m'installe au château, car M.

Honnorat, à force d'instances, m'y a décidé; ce matin, Saladine me

déménage.

Il paraît que le _Bacchus navigateur_, avec ma chambre attenante à la

salle commune, et toujours pleine, par les trous de la cloison, du

bruit des joueurs et du bourdonnement des mouches, n'était pas un logis

convenable pour moi.

—«Et puis, me dit M. Honnorat, que penseraient les gens s'ils savaient

que je laisse à l'auberge, comme des colporteurs ou bien des comédiens,

le fils et l'ami de patron Ruf?»

J'ai donc quitté le _Bacchus navigateur_ où je continuerai pourtant à

prendre mes repas avec Ganteaume.

M. Honnorat nous offre, à Ganteaume et à moi, toute une tranche de sa

tour.

La chose au Puget n'a rien qui choque. Habiter sous le même toit, même

quand sous ce toit est une jeune fille, n'implique pas l'intimité. Les

maisons ont souvent trois, quatre propriétaires; chacun occupe son coin

sans s'inquiéter du voisin, et, en cas de procès, on ne se reconnaît

pas toujours aisément dans l'enchevêtrement des étages.

Un peu haut peut-être le retrait qui m'est destiné, mais charmant,

comme fait pour moi.

Les archives sont au-dessus, dans une manière de galetas, ce qui rendra

commodes mes recherches.

Et, pour ne pas perdre de temps, tandis que j'écoute, à travers le

plancher, Saladine et Norette, l'une grondant, l'autre riant, remuer

des meubles, j'ai passé toute une après-midi délicieuse à secouer ces

papiers jaunis, ces parchemins recroquevillés d'où monte le parfum

des âges. Plusieurs chartes que je me réserve d'étudier. Un _terrier_

de 1400 où les noms de lieux sacrilègement travestis par nos employés

au cadastre, les noms de famille disparus, apparaissent dans leur

originelle vérité sous l'écorce d'un rude provençal paysan ou d'un

latin naïvement barbare.

Après le galetas, il y a la terrasse: terrasse à la mode du pays,

bordée d'un haut parapet en bâtisse qui va diminuant, suivant la

pente du toit dallé, de façon qu'à l'extrémité de la pente on puisse

s'accouder pour voir le paysage et que, sur les trois autres faces, on

trouve toujours un coin d'ombre fraîche en été, un coin de soleil en

hiver.

Perché comme un guetteur, je pourrais au loin voir passer patron Ruf et

sa voile blanche.

Un ruisseau chante sous la tour. Des sources invisibles, filtrant au

pied du rocher, l'alimentent. Mais à cent mètres, le ruisseau cesse

de luire dans le lit pierreux du vallon, tari tout de suite qu'il est

par les saignées qu'y pratiquent les propriétaires d'une infinité de

jardinets dont les muraillettes en pierre sèche vont dégringolant la

montagne.

Ici on se rend très bien compte, topographiquement, de l'histoire du

Puget-Maure.

Au temps jadis, avant les défrichements et les cultures, l'eau des

sources devait descendre abondante jusqu'à la mer; et l'aride calanque

d'Aygues-Sèches servait alors d'aiguade aux marins.

Peut-être les Phéniciens et puis les Grecs eurent-ils là un petit port?

Mais à coup sûr les Sarrasins connurent la plage et y abritèrent leurs

barques légères. Plus tard seulement ils montèrent et s'établirent au

Puget demeuré tel qu'ils l'ont bâti, avec ses rues en escaliers où les

maisons penchantes s'entre-baiseraient si, de loin en loin, une voûte,

un arceau n'y mettaient bon ordre.

Gardent-ils quelque vague souvenir de leur origine, ces hommes

qui, là-bas, leur travail fini, devant la vieille maison commune,

contemplent obstinément, dans l'espérance de je ne sais quoi qui doit

venir, la mer, le chemin bleu de l'antique patrie oubliée?

Un «Monsieur! hé! Monsieur!» interrompt mes réflexions archéologiques.

C'est Saladine inquiète, affairée, qui s'avance vers moi, se retournant

pour voir si quelqu'un ne la suit pas.

Pourquoi ces airs mystérieux, et que peut bien me vouloir Saladine?

La Chèvre d'Or · 第 26 / 114 题