Trop éloignés de la mer pour fuir, les habitants du Puget-Maure
avaient dû se faire respecter. Assez tard, vers le XVe siècle, ils
s'étaient convertis tant bien que mal et mêlés aux gens du voisinage.
Mais la race subsistait ainsi que certaines coutumes caractéristiques.
M. Honnorat citait des familles: les Quitran, les Goiran, les Roustan,
les Autran.—«Tous ces noms en _an_, disait-il, sentent leur origine
arabe. Nous en tenons aussi, nous autres les Gazan; et, si vous avez
de bons yeux, vous pourrez distinguer, sur notre porte, un restant
d'écusson de tournure assez maugrabine.»
Je n'ai pas eu le temps de vérifier la valeur des théories
ethnographiques et linguistiques du brave M. Honnorat.
En tout cas, ces maigres et bruns paysans, d'une distinction si sauvage
sous leurs habits de laine couleur de la bête, représenteraient
aisément des pirates fort convenables. Et M. Honnorat lui-même, avec
son grand nez, son air calme et digne, les sentences fatalistes qui,
lorsqu'il retire sa pipe pour parler, roulent le long de sa forte
barbe, plus rare près des oreilles et autour des lèvres, me fait par
moment tout l'effet d'un vieux serviteur du Prophète.
Mais le muscat est terminé, M. Honnorat, à toute force, veut me montrer
son château, me présenter sa fille. Il est veuf, paraît-il, et possède
une fille charmante. Nous voilà donc nous dirigeant vers le château
planté au coin de la placette, château qui ressemblerait à toutes les
maisons sans un assez beau portail d'aspect féodal et rustique et sans
une tour à terrasse, jadis forteresse, aujourd'hui colombier, dont les
murs, revêtus sur trois faces, par le soleil, d'une croûte couleur de
brioche, s'effritent rongés par l'air salin du côté qui regarde la mer.