Ganteaume ne revenant pas, je pris le parti de visiter le village.
Vrai nid à pirates, ce Puget, haut perché sur son roc d'où l'on
voit la mer au lointain à travers les lances aiguës des végétations
barbaresques.
Pas de remparts: les maisons en tenaient lieu, s'alignant au ras de
l'abîme et percées de rares et étroites fenêtres qui pouvaient, au
besoin, servir de meurtrières.
J'ai voulu faire tout le tour, descendre au vallon parcouru hier; j'ai
reconnu la vieille porte par laquelle j'étais entré.
Au dedans, des ruelles en escalier, de longs couverts sombres et frais,
puis, avec la fontaine et le lavoir, une placette entourée d'arcades
blanches. Beaucoup de maisons vides, ouvertes à tous les vents.
L'herbe y croît, la marjolaine y embaume dans les débris des plafonds
effondrés; et c'est, entre les fenêtres sans volets ni vitres, les
toits dont les trous laissent voir le bleu du ciel, un chassé-croisé
d'hirondelles.
Si je m'aventurais dans ce dédale? j'essaye, attiré par le pittoresque,
mais je dois bientôt battre en retraite.
Hommes et femmes, assis sur les seuils, me regardent, oh! sans
malveillance, mais avec un étonnement marqué. Voilà bien les
demi-sauvages que m'avait annoncés patron Ruf. Ils me saluent pourtant
lorsque je les salue. Mais la rue leur appartient et je me sens intrus
chez eux. Vite, retournons à la placette!
Ganteaume était là. Il me cherchait. «Depuis plus de deux heures!»
ajoute-t-il en bon Méridional amplificateur qu'il est déjà.
Quelqu'un me demande, paraît-il, M. Honnorat Gazan, le capitaine ami de
patron Ruf.
Tardive lui a parlé de moi, et il a tenu à me faire le premier sa
visite.
Je gagne donc l'auberge, et gravis, toujours précédé de Ganteaume, son
beau perron en pierre froide, à qui les chaussures paysannes et les
glissades des gamins ont donne le poli du marbre vert, après avoir
admiré, détail qui m'échappa ce matin, l'étonnante enseigne:—_Au
Bacchus navigateur_,—représentant un enfant joufflu, coiffé de
raisins, à cheval sur un tonneau qu'assiègent les flots en furie.
En effet, M. Honnorat m'attendait, tranquillement d'ailleurs, auprès
d'une bouteille de muscat, dans la grande salle du _Bacchus_ aussi
obscure qu'un café arabe, les volets en étant fermés par crainte du
soleil et des mouches.
On se serre la main à tâtons; mais les yeux peu à peu s'habituent au
demi-jour, et la connaissance, grâce au muscat, se trouve, au bout d'un
moment, faite et parfaite.
M. Honnorat, Gazan Honnorat, est justement le maire du Puget. En cette
qualité, il a la garde des archives, c'est-à-dire qu'il détient la
clef d'un vieux coffre relégué dans un galetas.
—«Si vous n'avez peur ni de la poussière ni des rats, votre visite
arrive à point. En fouillant dans nos paperasses vous leur rendrez un
vrai service. Saladine, ma gouvernante, vieillit et les néglige. Elles
doivent avoir grand besoin d'être époussetées.»
Au fond, M. Honnorat est plus savant qu'il ne voudrait le paraître.
Comme j'expose mes projets, il m'avoue avoir lui-même, dans le temps,
entrepris, puis abandonné un travail analogue à celui que je rêve: la
monographie du Puget-Maure, ainsi nommé, m'assure-t-il, parce que grâce
à une situation naturellement fortifiée, des Sarrasins s'y maintinrent
même après la suprême défaite et la destruction du Fraxinet.
—«C'est fort curieux, et vous auriez dû...
—Oui! j'aurais dû continuer. Mais que voulez-vous? Les Provençaux,
ceux d'ici en particulier, sont tous les mêmes. Jusqu'à cinquante ans,
de la poudre! et puis la paresse vous gagne, on engraisse et on devient
Turc.»