PATRON RUF

Patron Ruf, en réalité, vit de sa pêche que Tardive, montée sur

Arlatan, va deux ou trois fois par semaine vendre à la ville. Mais son

orgueil est d'être corailleur.

Ne devient pas corailleur qui veut! Le titre se transmet de père en

fils, et les membres de la corporation, une fois reçus, jurent le

secret.

Un triste métier, paraît-il, que celui de mousse apprenti. Patron

Ruf a passé par là, restant des journées entières au fond du

bateau—pendant que l'équipage, avant de promener le filet-drague dans

les hauts-fonds, s'orientait, pour reconnaître les endroits propices,

sur quelque rocher remarqué, quelque _ensignadou_ de la côte—et ne

respirant guère que le soir, quand, la journée finie, le bateau amarré,

il s'agissait de chercher de l'eau, de ramasser du bois et de faire la

bouillabaisse.

A seize ans, patron Ruf avait été initié. Et maintenant encore, dès

que les mois d'été arrivent, le diable ne l'empêcherait pas d'aller

rejoindre la flottille des Confrères au cap d'Antibes. Expéditions

mystérieuses où l'on emporte deux, trois jours de vivres, où l'on feint

d'embarquer pour Gênes, la Corse, la Sardaigne, bien qu'en somme on ne

perde guère la terre de vue.

Juin approchant, patron Ruf parle de partir, d'emmener cette fois

Ganteaume.

Mais Tardive gardera Ganteaume, et c'est là leur seule querelle.

En attendant, patron Ruf m'a pris pour second. Tous les matins nous

filons au large jeter le _gangui_ ou bien tendre les _palangrottes_.

Hier, la mer est devenue grosse subitement. Un peu de mistral

soufflait! nous avons dû, au retour, tirer des bordées.

Patron Ruf tenait la barre et ne parlait pas. Ganteaume courait pieds

nus sur le plat-bord, tout entier à sa voile et à ses cordages. Et

tandis que les grandes lames, lentes et lourdes, se déroulaient sous le

soleil pareilles à du plomb fondu, je m'amusais, passager inutile, à

regarder la côte aride, les collines échelonnées montant ou s'abaissant

les unes derrière les autres selon que la bordée nous rapprochait de la

rive ou bien nous ramenait au large.

A la cime d'un pic, dans le soleil, une tache blanche brillait. Je

demandai:—«Est-ce un village?—Le Puget..., répondit patron Ruf sans

lâcher sa pipe.—Le Puget-Maure!» ajouta Ganteaume.

L'aspect du lieu, ce nom sarrasin, surexcitaient ma curiosité savante.

J'aurais voulu d'autres détails. Mais patron Ruf, furieux d'un coup

de barre donné à faux, s'obstinait dans sa taciturnité; malgré mon

impatience, je dus me résigner et attendre que la belle humeur lui

revînt avec le beau temps.

Aujourd'hui le vent a augmenté.

Au _cagnard_, entre deux buttes de sable tiède où le vif soleil des

jours de mistral allume des paillettes, nous causons, patron Ruf et

moi, tandis que là-bas Tardive cuisine et que Ganteaume vagabonde

sur la plage ramassant, pour me les montrer, des coquilles, des os

de seiche, des pierres ponces, et les épis d'algue feutrés en boules

brunes que rejette au milieu de flocons d'écume la grande colère de la

mer.

Dans nos conversations, c'est généralement de politique qu'il s'agit.

Grave, rasé, l'air d'un Latin, patron Ruf, plus que jamais, maintient

la République. Paris le préoccupe beaucoup. Il en admire les grands

hommes. Et, n'ayant guère pour lecture qu'un vieux Plutarque

dépareillé, il se figure Paris comme Rome ou Athènes. Il possède dans

sa cabane un buste en plâtre de Marianne qu'il appelle sérieusement

la déesse et qui fait pendant à une sainte Marthe domptant la

tarasque, que Tardive apporta de Tarascon. Les jours de fête, Tardive

partage ses fleurs entre sainte Marthe et Marianne. Parfois aussi

elle se révolte:—«Eh té! qu'est-ce qu'elle peut nous donner de

plus ta République? N'avons-nous pas une maison, un bon bateau, un

bel enfant?...» A quoi patron Ruf répond:—«Tout le monde n'est pas

comme nous. Il y a des pauvres dans les grandes villes. Les femmes ne

comprennent pas ça! La gloire de la République, c'est de songer au sort

des pauvres.»

Pour une fois cependant nous laissons la politique tranquille. Encore

préoccupé de notre traversée d'hier, j'ai remis sur le tapis ce village

du Puget-Maure, entrevu de loin et si étrangement perché.

—«Drôle d'idée de vouloir vous perdre dans ce paradis des couleuvres.

Le Puget n'est même plus un village. Il y a cent ans, je ne dis

pas. Mais depuis, ce qu'il pouvait rester de bon là-haut, terre et

habitants, est descendu en plaine. Le roc seul persiste, avec une

vingtaine de familles qui font semblant de cultiver ce que la pluie

a laissé dans les creux. Et quelles familles! des gens à figure de

bohémiens qui ne se marient qu'entre eux, par fierté, disent-ils, mais

aussi par misère. Tout ce vilain monde n'aurait qu'à mourir de sa

belle faim. Seulement les femmes, un peu sorcières, vont à la ville

les jours de marché vendre des fromageons et des plantes de montagne.

Les hommes, eux, braconnent malgré les gendarmes, et la poudre ne leur

coûte pas cher.»

Patron Ruf ne se doute pas qu'en disant du mal du Puget-Maure, il ne

fait qu'augmenter mon désir.

—«Vous ne trouverez même plus de route. Il en existait une autrefois.

L'orage l'a changée en ravine, et les gens du Puget se croient trop

grands seigneurs pour faire métier de cantonniers.»

Mon obstination pourtant a fini par vaincre les résistances de patron

Ruf, qui, Romain dans le sang, hait par instinct ces races bédouines,

et, vieil homme de mer, considère comme une aventureuse expédition

cette marche de quelques heures en montagne.

Patron Ruf s'est même rappelé fort à propos qu'il possédait là-haut un

ami.

—«Un ancien capitaine caboteur, brave homme, mais à moitié fou, qui

s'est mis en tête d'aller vivre au Puget-Maure avec sa fille. Ils

habitent le château. Vous verrez ce château: je ne le changerais pas

pour le mien.»

Que patron Ruf déverse à l'aise son mépris sur le Puget-Maure!

L'important c'est qu'aussitôt le beau temps revenu, il doit me conduire

en barque jusqu'à la calanque d'Aygues-Sèches, où tombe le Riou qui

passe au Puget. Je pourrai de là, paraît-il, en remontant le lit du

torrent, gagner le village sans trop de peine. Les torrents, ici comme

en Grèce, sont encore, pendant l'été, les plus praticables des chemins.

V

La Chèvre d'Or · 第 14 / 114 题