XL

Comment ce NÈron fit pÈrir,

En un bain mis pour y mourir,

SÈnÈque le sage prudhomme

MaÓtre de l'empereur de Rome.

AprËs ces mots, sans arrÍter,

NÈron fit le bain apprÍter,

Mettre SÈnËque en la baignoire

Et puis saigner, nous dit l'histoire,

Tant qu'‡ la fin l'‚me rendit

Quand tout son sang se rÈpandit:

Sans raison nulle en apparence,

Fors que toujours, dËs son enfance,

NÈron cette coutume avait

Que rÈvÈrence il lui portait

Comme tout disciple ‡ son maÓtre:

Ce qui, dit-il, ne doit pas Ítre,

Car c'est une stupide erreur

A moi, tout-puissant empereur,

De rÈvÈrence ‡ quelqu'un faire,

F˚t-il mon maÓtre ou bien mon pËre;

Et parce que trop lui pesait,

Lorsque son maÓtre ‡ lui venait,

[p.144]

Quant son mestre vÈoit venir, 6517

N'il ne s'en pooit pas tenir

Qu'il ne li portast rÈvÈrence

Par la force d'acoustumance,

Fist-il destruire le prodomme.

Si tint-il l'empire de Romme

Cis desloiaus que ge ci di;

Et d'orient et de midi,

D'occident, de septentrion

Tint-il la juridicion.

Et se tu me scÈs bien entendre,

Par ces paroles puÈs aprendre

Que richeces et rÈvÈrences,

DignitÈs, honors et poissances,

Ne nule grace de Fortune,

Car ge n'en excepte nesune,

De si grant force pas ne sont,

Qu'il facent bons ceus qui les ont,

Ne dignes d'avoir les richeces,

Ne les honors, ne les hauteces;

MËs s'il ont en eus engrestiÈs,

Orguel, ou quelques mauvestiÈs,

Li grant estat o˘ il s'encroent,

Plus tost le mostrent et descloent,

Que se petit estat Èussent,

Par quoi si nuire ne pÈussent;

Car quant de lor poissances usent,

Li fait les volentÈs encusent,

Qui dÈmonstrance font et signe

Qu'il ne sunt pas ne bon, ne digne

Des richeces, des dignitÈs,

Des honors et des poÎstÈs.

Et si dist-l'en une parole

CommunÈment qui est moult fole,

[p.145]

De se lever en sa prÈsence 6549

Et de lui porter rÈvÈrence,

Ce dont s'empÍcher ne pouvait,

Tant l'habitude s'imposait.

Donc il fit pÈrir ce prud'homme.

Et tenait l'empire de Rome

Ce monstre hideux et fÈlon;

Du sud jusqu'au septentrion,

De l'est ‡ l'ouest, toute la terre

Tremblait sous sa main sanguinaire!

Ami, si tu m'as bien compris,

Par ces mots dois avoir appris

Que richesses et rÈvÈrence,

DignitÈs, honneurs et puissance

De si grande vertu ne sont

Qu'ils fassent bons ceux qui les ont;

Et nulle gr‚ce de Fortune

Ne peut, sans en excepter une,

Les rendre dignes des honneurs,

Des richesses et des grandeurs.

Mais s'ils ont en eux la malice,

L'orgueil, le germe d'aucun vice,

Plus haut ces mÈchants monteront,

Plus tÙt ils le dÈvoileront;

Car s'ils restaient de vile essence,

De nuire ils auraient moins puissance.

Les abus de l'autoritÈ

DÈvoilent leur perversitÈ;

Ce sont d'irrÈfutables signes

Qu'ils sont pervers, qu'ils sont indignes

Des richesses et des honneurs,

Et du pouvoir et des grandeurs.

Or, j'entends dire une parole

CommunÈment, qui moult est folle,

[p.146]

Et la tiennent tretuit por vroie 6551

Par lor fol sens qui les desvoie,

Que les honors les meurs remuent.

MËs cil mauvesement arguent:

Car honors ne font pas muance,

MËs il font signe et dÈmonstrance

Quex meurs en eus avant avoient,

Quant Ës petis estas estoient,

Cil qui les chemins ont tenus

Par quoi sunt as honors venus.

Car cil sunt fel et orguilleus,

Despiteus et mal semilleus,

Puis qu'il vont honors recevant,

SachiÈs tiex ierent-il devant,

Cum tu les puÈs aprËs vÈoir,

S'il en Èussent lors pooir.

Si n'apelÈ-ge pas poissance

Pooir mal, ne desordenance:

Car l'Escripture si dit bien

Que toute poissance est de bien,

Ne nus ‡ bien faire ne faut,

Fors par foiblece et par defaut;

Et qui seroit bien cler vÈans,

Il verroit que maus est nÈans,

Car ainsinc le dit l'Escripture.

Et se d'auctoritÈ n'as cure,

Car tu ne vuez espoir pas croire

Que toute auctoritÈ soit voire,

Preste sui que raison i truisse,

Car il n'est riens que Diex ne puisse.

MËs qui le voir en vuet retraire,

Diex n'a poissance de mal faire;

Et se tu es bien congnoissans,

Et vois que Diex est tous poissans,

[p.147]

Et que prennent pour vÈritÈ 6583

Maints fols dans leur simplicitÈ:

C'est que les honneurs vous corrompent.

Mais ceux-l‡, crois-moi, bien se trompent,

Car les honneurs ne changent rien

A vos moeurs, mais dÈmontrent bien

Quelle Ètait avant la nature,

Dans leur position obscure,

Des hommes de petit venus

Qui sont aux honneurs parvenus.

Ils sont de nature orgueilleuse,

Mauvaise et basse et dÈpiteuse,

DËs qu'ils vont honneurs recevant;

Sache donc qu'ils Ètaient avant

Ce que les as vus par la suite,

Mais leur force Ètait lors petite.

Orgueil, malice et cruautÈ

Ne sont puissance en vÈritÈ;

Car ainsi que dit l'…criture,

La puissance est de source pure,

Et nul ne viole le bien

S'il n'est impuissant et vaurien.

L'homme douÈ de clairvoyance

Sait que le mal n'est qu'impuissance;

Ainsi l'…criture le dit.

Si ce pourtant ne te suffit,

Si ton ‚me n'est convaincue,

Car il n'est sentence absolue,

Je puis le prouver en ce lieu,

Car rien n'est impossible ‡ Dieu.

Nul ne peut dire le contraire,

Dieu n'a puissance de mal faire;

Donc si tu es bien connaissant,

Et si Dieu, quoique tout puissant,

[p.148]

Qui de mal faire n'a pooir, 6585

Donc puÈs-tu clerement vÈoir

Que qui l'estre des choses nombre,

Mal ne met nule chose en nombre;

MËs si cum li ombre ne pose

En l'air oscurci nule chose,

Fors defaillance de lumiere,

Tretout en autele maniere,

En crÈature o˘ bien deffaut,

Mal n'i met riens fors pur deffaut

De bontÈ, riens plus n'i puet metre.

Et dit encores plus la letre,

Qui des mauvËs comprent la somme,

Que li mauvËs ne sunt pas homme,

Et vives raisons i amaine;

MËs ne voil or pas metre paine

A tout quanque ge di prover,

Quant en escript le puÈs trover.

Et neporquant, s'il ne te grieve,

Bien te puis par parole brieve

Des raisons amener aucune:

C'est qu'il lessent la fin commune

A quoi tendent et tendre doivent

Les choses qui estre reÁoivent.

C'est de tous biens le soverain

Que nous apelons premerain.

Autre raison i a biau metre

Por quoi li mauvËs n'ont pas estre,

Qui bien entent la consÈquence

Qu'il ne sunt pas en ordenance

En quoi tout lor estre mis ont,

Tretoutes les choses qui sont,

Dont il s'ensieut ‡ cler vÈant

Que li mauvËs sunt por nÈant.

[p.149]

N'a pas le pouvoir de mal faire, 6617

Donc ‡ tes yeux c'est chose claire

Que de tout ici-bas l'auteur

Ne fut du mal le crÈateur.

De mÍme que l'ombre ne pose

En l'air obscurci nulle chose,

Fors de lumiËre effacement,

Ainsi le mal Ègalement,

En crÈature o˘ le bien manque,

Ne mit rien exceptÈ le manque

De bontÈ; rien de plus n'y mit.

Et de plus l'…criture dit,

Des mÈchants comprenant la somme,

Que le mÈchant n'est pas un homme,

Non sans vives raisons donner.

Pourquoi du reste m'acharner

A faire de mes dits les preuves,

Quand en Ècrits partout les treuves?

Pourtant, si tu veux m'Ècouter,

Je puis en deux mots t'apporter

Entre mille raisons quelqu'une:

C'est qu'ils laissent la fin commune

O˘ toute chose tendre doit

Ici-bas qui l'Ítre reÁoit:

C'est la richesse souveraine

Que nous appelons primeraine.

D'autres raisons trouvera bien

Par quoi les mÈchants ne sont rien

Qui bien entend la consÈquence,

Puisqu'ils vivent sans conscience

Du but o˘ chacun ici-bas

Adresse et son coeur et ses pas;

D'o˘ dÈcoule de faÁon claire

Que mÈchants ne sont rien, j'espËre.

[p.150]

Or vois comme Fortune sert 6619

«a jus en ce mondain desert;

Et comment el fait ‡ despire

Qui des mauvËs eslit le pire,

Et sus tous hommes le fist estre

De ce monde seignor et mestre,

Et fist Seneque ainsinc destruire:

Fait donques bien sa grace ‡ fuire.

Quant nus, tant soit de bon Èur,

Ne la puet tenir assÈur,

Por ce voil que tu la desprises,

Et que sa grace riens ne prises.

Claudius nÈis s'en soloit[40]

Merveiller, et blasmer voloit

Les Diex de ce qu'il consentoient

Que li mauvËs ainsinc montoient

»s grans honors, Ës grans hauteces,

»s grans pooirs, Ës grans richeces;

MËs il mÈismes i respont,

Et la cause nous en espont,

Cum cil qui bien de raison use,

Et les Diex assoit et escuse,

Et dit que por ce le consentent

Que plus aprËs les en tormentent,

Por estre plus forment grevÈs;

Car por ce sunt en haut levÈs

Que l'en les puist aprËs vÈoir

De plus haut trebuchier et choir.

Et se tu me fais cest servise

Que ge ci tesmoingne et devise,

JamËs nul jor ne troveras

Plus riche homme que tu seras,

Ne jamËs ne seras iriÈs,

Tant soit tes estaz empiriÈs

[p.151]

Or vois comme Fortune sert 6651

Ci-bas en ce mondain dÈsert,

Comme on fait bien de la maudire,

Elle qui des mÈchants le pire

Choisit pour Ítre le premier,

MaÓtre et seigneur du monde entier,

Et fit SÈnËque ainsi dÈtruire.

Donc ses faveurs point ne dÈsire,

Puisque nul n'est si grand, si fort

Qu'il soit assurÈ de son sort.

Il vaut mieux que tu la mÈprises

Et que ses gr‚ces rien ne prises.

Claudius mÍme s'en soulait[40]

…tonner et bl‚mer voulait

Les Dieux, de ce qu'ils acceptassent

Que les mÈchants ainsi montassent

Aux grand' richesses, aux faveurs,

Aux grands pouvoirs, aux grands honneurs;

Mais lui-mÍme bien nous expose,

AprËs, la vÈritable cause,

En homme sage et bien pensant,

Et les Dieux excuse et dÈfend,

Disant qu'‡ ce les Dieux consentent,

Parce qu'aprËs plus les tourmentent,

Et les ÈlËvent pour les voir

De plus haut trÈbucher et choir.

Et si tu veux mes conseils suivre,

Heureux et sage pourras vivre,

Et jamais tu ne trouveras

Plus que toi-mÍme ne seras,

Nul homme riche sur la terre.

Au dÈsespoir, ‡ la colËre

[p.152]

De cors, ne d'amis, ne d'avoir; 6653

Ains vodras pacience avoir,

Et tantost avoir la porras

Cum mes amis estre vorras.

Por quoi donc en tristor demores?

Je vois maintes fois que tu plores

Cum alambic sus alutel:

L'en te devroit en ung putel

Tooiller cum un viex panufle.

Certes ge tendroie ‡ grant trufle

Qui diroit que tu fusses hon;

C'onques hon en nule seson,

Por qu'il usast d'entendement,

Ne demena tel marement.

Li vif dÈable, li maufÈ

T'ont si en amer eschaufÈ,

Qui si fait tes iex lermoier,

Qui de nule riens esmoier

Qui t'avenist, ne te dÈusses,

Se point d'entendement Èusses.

Ce fait li Diex qui ci t'a mis,

Tes bons mestres, tes bons amis:

C'est Amor qui soufle et atise

La brese qu'il t'a o˘ cuer mise,

Qui fait tes iex les lermes rendre,

Chier te vuet s'acointance vendre;

Car ce n'aferist mie ‡ homme

Que sens et proesce renomme.

Certes malement t'en diffames,

Lesse plorer enfans et fames,

Bestes fiÈbles et variables,

Et tu soies fers et estables.

Quant Fortune verras venir,

VuÈs-tu sa roÎ retenir

[p.153]

Ne seras plus oncques livrÈ, 6683

Tant soit ton Ètat empirÈ

De corps, d'amis ou de chevance;

Mais voudras avoir patience

Et bien facilement l'auras

Tant qu'Ítre mon ami voudras.

Pourquoi donc triste tu demeures?

Je vois maintes fois que tu pleures

Comme alambic sur son fourneau;

On te devrait dans un ruisseau

Laver comme une vieille loque.

Moult serait simple et je m'en moque,

Qui pour un homme te prendrait;

Car jamais nul homme, en effet,

Si peu qu'il e˚t d'intelligence,

Ne chut en telle dÈfaillance.

Le diable, source de tout mal,

T'a si fort d'un amour fatal

ChauffÈ, qu'il fait couler tes larmes

Et d'un rien te remplit d'alarmes,

Toi qui si bas choir ne devrais

Si quelque intelligence avais.

C'est Amour qui souffle et attise

Cette braise au coeur qu'il t'a mise,

C'est lui seul qui t'abaisse ainsi,

Ton bon maÓtre, ton bon ami,

Qui fait tes yeux les larmes rendre;

Cher te veut son amitiÈ vendre.

Ainsi n'agissent pas les preux,

Les forts, prends modËle sur eux;

Toi-mÍme malement t'infames.

Laisse pleurer enfants et femmes,

BÍtes craintives, sans vigueur,

Mais toi reste ferme et sans peur.

[p.154]

Qui ne puet estre retenuÎ 6687

Ne par grant gent, ne par menuÎ?

Cis grans empereres mÈismes,

Neron, dont exemple mÈismes,

Qui fu de tout le monde sires,

Tant s'estendoit loing ses empires,

Ne la pot onques arrester,

Tant pÈust honors conquester:

Car il, se l'istoire ne ment,

ReÁut puis mort mauvesement.

De tout son pueple fut haÔs,

Dont il cremoit estre envaÔs;

Si manda ses privÈs amis,

MËs onc li messagiers tramis

Ne trovËrent, quequ'il dÈissent,

Nus d'aus qui lor huis lor ovrissent.

Adonc i vint privÈement

Neron moult paoreusement,

Et hurta de ses propres mains,

N'onc ne l'en firent plus ne mains:

Car quant plus chascun apela,

Chascun plus s'endost et cela;

Ne nus ne li volt mot respondre,

Lors le convint aler repondre.

* * * * *

[p.155]

Quand vers toi Fortune se joue, 6717

Pourrais-tu retenir sa roue,

Ce que nul jusqu'ici n'a pu,

Qu'il soit puissant, qu'il soit menu?

Or ce grand empereur de Rome

Dont te parlais, ce puissant homme,

Ne la put lui-mÍme arrÍter,

Tant s˚t-il d'honneurs conquÍter.

Il Ètait du monde entier sire,

Tant s'Ètendait loin son empire;

Eh bien, si l'histoire ne ment,

Il pÈrit misÈrablement.

Contre ce monstre sanguinaire

Du peuple Èclata la colËre.

Lors ses privÈs amis, dit-on,

Manda par messagers NÈron;

Mais quoi que ceux-ci pussent faire,

Aucun n'ouvrit ‡ leur priËre.

Alors NÈron furtivement

Lui-mÍme vint peureusement,

Et ses royales mains frappËrent.

Mais portes closes demeurËrent;

Car plus chacun il appelait

Et plus chacun se renfermait,

Nul d'eux ne voulut mot rÈpondre;

Il revint chez lui se morfondre.

* * * * *

[p.156]

Le roman de la rose - Tome II · 第 27 / 64 题