XXXVIII

Comment Raison montre ‡ l'Amant

Fortune et son disque tournant,

Et lui dit qu'est bien peu de chose

Son pouvoir ‡ qui braver l'ose.

Laisse-la son disque tourner,

Qu'elle tourne sans sÈjourner

Debout dessus comme un aveugle.

Les uns de richesse elle aveugle,

D'honneur et de prospÈritÈ,

Aux autres donne pauvretÈ

Et quand il lui plaÓt tout remporte.

Bien fol est qui s'en dÈconforte,

Et qui de rien s'en Èjouit,

Puisqu'il peut braver son dÈpit;

Car il le peut sans aucun doute,

Il n'a qu'‡ le vouloir. …coute:

Vous agissez en insensÈs,

Quand jusqu'au ciel vous exhaussez

Cette Fortune et par simplesse

Vous en faites une dÈesse;

Car il n'est ni droit ni raison

Qu'elle ait en Paradis maison.

Elle n'est pas si bienheureuse,

Mais a maison trop pÈrilleuse.

En pleine mer Ènorme et droit

Sur un gouffre sans fond, on voit

[p.124]

Qui sus la mer en haut se lance, 6189

Contre qui la mer grouce et tance:

Li flots la hurtent et dÈbatent,

Et tous jors ‡ li se combatent,

Et maintes fois tant i cotissent[36],

Que toute en mer l'ensevelissent.

Aucunes fois se redespoille

De l'iaue qui toute la moille,

Si cum li flos arrier se tire,

Dont saut en l'air et si respire;

MËs el ne retient nule forme,

AinÁois se transmuÎ et reforme,

Et se desguise et se treschange,

Tous jors se vest de forme estrange;

Car quant ainsinc apert par air,

Les floretes i fait parair,

Et cum estoiles flamboier,

Et les herbetes verdoier

Zephirus, quant sur mer chevauche;

Et quant bise resoufle, il fauche

Les floretes et la verdure

A l'espÈe de sa froidure,

Si que la flor i pert son estre

Si-tost cum el commence ‡ nestre.

La roche porte un bois doutable[37],

Dont li arbre sunt merveillable:

L'un est brehaigne et riens ne porte,

L'autre en fruit porter se dÈporte;

L'autre de foillir ne refine,

L'autre est de foilles orphenine;

Et quant l'un en sa verdor dure,

Les plusors i sunt sans verdure;

Et quant se prent l'une ‡ florir,

A plusors vont les flors morir;

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Un rocher se dresser sur l'onde 6217

Qui tout autour mugit et gronde.

Les flots tumultueux, roulants,

Incessamment battent ses flancs

Et quelquefois si haut bondissent

Que tout en mer l'ensevelissent.

Quelquefois, secouant le flot

Qui l'envahit et qui bientÙt

Retombe et vaincu se retire,

Fier il se redresse et respire.

Mais toujours il change d'aspect,

Toujours se dÈguise et revÍt

Soudain une nouvelle forme,

Toujours se mue et se transforme.

SitÙt qu'il reparaÓt sur l'eau,

Les fleurs de pointer aussitÙt

Ainsi qu'Ètoiles scintillantes

Emmi les herbes verdoyantes,

ZÈphir en mer de chevaucher.

Mais bientÙt Bise vient faucher

Les fleurettes et la verdure

Sous le tranchant de sa froidure,

Et les fleurs toutes de mourir

Au moment de s'Èpanouir.

Ce roc porte un bois redoutable

Et d'une essence inexplicable.

Tel arbre Ètend ses rameaux verts,

L'autre ses bras maigres et clairs;

L'un est stÈrile et rien ne porte,

L'autre a des fruits de toute sorte.

Quand l'un veut se prendre ‡ fleurir,

On en voit plusieurs dÈpÈrir;

Si l'un se couvre de verdure

Maints autres perdent leur parure,

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L'une se hauce, et ses voisines 6223

Se tiengnent vers la terre enclines;

Et quant borjons ‡ l'une viennent,

Les autres flestries se tiennent.

L‡ sunt li genestes jaiant,

Et pin et cedre nain sÈant.

Chascun arbre ainsinc se deforme,

Et prent l'ung de l'autre la forme;

L‡ tient sa foille toute flestre

Li loriers qui vers dÈust estre;

Et seiche redevient l'olive

Qui doit estre empreignant et vive;

Saulz, qui brehaignes estre doivent,

I florissent et fruit reÁoivent;

Contre la vigne estrive l'orme,

Et li tolt du roisin la forme.

Li rossignos ‡ tart i chante,

MËs moult i brait et se dÈmente

Li chahuan o sa grant hure,

Prophetes de male aventure,

Hideus messagier de dolor,

En son cri, en forme et color.

Par-l‡, soit estÈ, soit ivers,

S'encorent dui flueves divers

Sordans de diverses fontaines

Qui moult sunt de diverses vaines;

L'ung rent iaues si docereuses,

Si savourÈes, si mielleuses,

Qu'il n'est nus qui de celi boive,

Boive en nÈis plus qu'il ne doive,

Qui sa soif en puisse estanchier,

Tant a le boivre dous et chier;

Car cil qui plus en vont bevant,

Ardent plus de soif que devant;

[p.127]

Si l'un grandit, ses voisins font 6251

Vers la terre incliner leur front;

Si les bourgeons ‡ l'un jaillissent,

Soudain les autres se flÈtrissent.

L‡ croissent les genÍts gÈants

PrËs des pins et cËdres rampants;

Chacun arbre ainsi se dÈforme

Et prend l'un de l'autre la forme.

L‡ se flÈtrit, sa verdeur perd

Le laurier ailleurs toujours vert,

Et l‡ se dessËche et se glace

L'olivier fÈcond et vivace;

A la vigne ravit l'ormeau

Son fruit dÈlicieux et beau;

Le saule, cet arbre stÈrile,

Y fleurit et devient fertile.

Le rossignol toujours s'y tait,

Mais toujours s'y lamente et brait

Le chat-huant ‡ la grand' hure,

ProphËte de male aventure,

Hideux messager de douleur

Par le cri, l'aspect, la couleur.

Par l‡, de diverses fontaines

Qui jaillissent de mille veines,

Hiver comme ÈtÈ, deux ruisseaux

Ennemis dÈversent leurs eaux.

L'un sourd des eaux si doucereuses,

Si limpides, si savoureuses,

Que celui qui les go˚te et boit

En engoule plus qu'il ne doit.

Il ne saurait sa soif ardente

…tancher, tant boire le tente;

Car plus il va cette eau buvant,

Et plus la soif le va br˚lant,

[p.128]

Ne nus n'en boit qui ne s'enivre, 6257

MËs nus de soif ne s'i dÈlivre:

Car la douÁor si fort les boule,

Qu'il n'est nus qui tant en engoule,

Qu'il n'en vueille plus engouler,

Tant les set la douÁor bouler;

Car lÈcherie si les pique,

Qu'il en sunt tretuit ydropique.

Cil fluns cort si joliement,

Et mene tel grondillement,

Qu'il rÈsonne, tabore et tymbre

Plus soef que tabor ne tymbre:

N'il n'est nus qui cele part voise,

Que tous li cuers ne li renvoise.

Maint sunt qui d'entrer ens se hestent,

Qui tuit ‡ l'entrÈe s'arrestent,

Ne n'ont pooir d'aler avant.

A peine i vont lor piÈs lavant,

Envis les douces iaues toichent,

Combien que du flueve s'aproichent.

Ung petitet sans plus en boivent,

Et quant la douÁor aparÁoivent,

Volentiers si parfont iroient,

Que tuit dedens se plungeroient.

Li autre passent si avant,

Qu'il se vont en plain gort lavant,

Et de l'aise qu'il ont se loÎnt,

Dont ainsinc se baignent et noÎnt.

Lors vient une ondÈe legiere,

Qui les boute ‡ la rive arriere

Et les remet ‡ terre seiche,

Dont tout li cuers lor art et seiche.

Or te dirai de l'autre flueve,

De quel nature l'en le trueve:

[p.129]

Et tous ceux qui boivent s'enivrent, 6285

Mais de la soif ne se dÈlivrent.

Rien n'en Ègale la saveur,

Et plus l'infortunÈ buveur

Pour se dÈsaltÈrer avale,

Plus s'accroÓt sa soif infernale,

Et l‡ tous ces goinfres so˚lÈs

Comme hydropiques sont gonflÈs.

De ce gent fleuve l'onde pure

Coule exhalant un doux murmure;

Il n'est cymbale ou tambourin

Plus gai que ce son argentin.

Les coeurs sur la rive fleurie

S'enivrent de cette harmonie;

Tous accourent vers le ruisseau,

Mais ne sauraient le bord de l'eau

Franchir, pour gagner l'autre rive.

A peine ils touchent l'onde vive

Du bout du pied, que, malgrÈ eux,

Loin encor des flots spacieux,

Un petitet sans plus en boivent,

Et quand la douceur aperÁoivent,

Soudain on les voit avancer

Et tout entiers s'y enfoncer.

D'autres plus hardis, le rivage

Quittant, s'Èlancent ‡ la nage

Au milieu mÍme du courant,

Leur bonheur ‡ tous exaltant.

Soudain une vague lÈgËre

Les jette ‡ la rive en arriËre

Sur le sol dur et dessÈchÈ,

Et leur coeur en est tout sÈchÈ.

Je vais te dire l'autre fleuve

De quelle nature on le treuve.

[p.130]

Les iaues en sunt ensoufrÈes, 6291

Tenebreuses, mal savorÈes,

Comme cheminÈes fumans,

Toutes de puor escumans,

N'il ne cort mie doucement,

Ains descent si hideusement,

Qu'il tempeste l'air en son oire

Plus que nul orrible tonnoire.

Sus ce flueve, que ge ne mente,

Zephirus nule fois ne vente,

Ne ne li recrespit ses undes

Qui moult sunt laides et parfondes;

MËs li dolereus vens de bise

A contre li bataille emprise,

Et le contraint par estovoir

Toutes ses undes ‡ movoir,

Et li fait les fons et les plaingnes

Saillir en guise de montaingnes,

Et les fait entr'eux batailler,

Tant vuelt li flueve travailler.

Maint homme ‡ la rive demorent,

Qui tant i sopirent et plorent,

Sans metre en lor plor fins ne termes,

Que tuit se plungent en lor lermes,

Et ne se cessent d'esmaier,

Qu'il nes conviengne o˘ flun naier.

Plusor en cest flueve s'en entre,

Non pas solement jusqu'au ventre,

Ains i sunt tuit enseveli,

Tant se plungent Ës flos de li.

L‡ sunt empaint et deboutÈ

Du hideus flueve redoutÈ;

Maint en sorbist l'iaue et afonde,

Maint sunt hors reflati par l'onde;

[p.131]

Les flots en sont tout ensoufrÈs, 6319

TÈnÈbreux et mal savourÈs,

…cumeux, fumant comme cuves,

Exhalant puantes effluves.

Il ne court pas tout doucement,

Mais, Èpouvantable torrent,

Il bouleverse l'atmosphËre

Plus que nul horrible tonnerre.

Dessus ce fleuve aux flots Èpais

ZÈphir ne vient souffler jamais,

Friser ni caresser ses ondes

Qui moult sont laides et profondes;

Mais Bise, le vent douloureux,

Lui livre des combats affreux

Et, par rafales furibondes,

Le contraint ‡ mouvoir ses ondes,

Y creuse des ravins profonds,

Puis ÈlËve d'Ènormes monts

Qui l'un contre l'autre bataillent,

Tant les flots et les vents travaillent.

Sur la rive cent malheureux

De soupirs remplissent ces lieux;

Oncques leurs larmes ne tarissent

Et de leurs yeux toujours jaillissent;

Sous le faix on les voit ployer

Et toujours prÍts ‡ se noyer:

Et si quelqu'un dans le fleuve entre,

Il n'en a pas que jusqu'au ventre,

Mais soudain est enseveli

Et disparaÓt au fond du lit.

Les uns, battus par l'onde amËre

De cette terrible riviËre,

Sont sur la rive rejetÈs;

Mais combien d'autres sont restÈs

[p.132]

MËs li floz maint en asorbissent, 6325

Qui si trËs en parfond flatissent,

Qu'il ne sevent trace tenir

Par o˘ s'en puissent revenir;

Ains les i convient sejorner,

Sans jamËs amont retorner.

Cis flueve va tant tornoiant,

Par tant de destrois desvoyant

O tout son venin dolereus,

Qu'il chiet o˘ flueve doucereus,

Et li tresmuÎ sa nature

Par sa puor et par s'ordure,

Et li dÈpart sa pestilence

Plaine de male meschÈance,

Et le fait estre amer et trouble,

Tant l'envenime et tant le trouble;

Tolt li s'atrempÈe valor

Par sa destrempÈe chalor;

Sa bonne odor nÈis li oste,

Tant rent de puor ‡ son oste.

En haut o˘ chief de la montaingne,

O˘ pendant, non pas en la plaingne,

MenaÁant tous jors trebuchance,

Preste de recevoir chÈance,

Descent la maison de Fortune:

Si n'est rage de vent nesune,

Ne torment qu'il puissent offrir,

Qu'il ne li conviengne soffrir.

L‡ reÁoit de toutes tempestes

Et les assaus et les molestes;

Zephirus, li dous vens sans per,

I vient ‡ tart por atremper

Des durs vens les assaus orribles

A ses souffles dous et pesibles.

[p.133]

Engloutis dans les vastes ondes 6353

Et dans leurs cavernes profondes,

A tout jamais, et sans pouvoir

Par nul chemin le jour revoir!

Une fois l‡, tous y sÈjournent

Et jamais en haut ne retournent.

Ce fleuve bondit tournoyant,

En mille gorges s'Ègarant,

Tant qu'enfin ses eaux vÈnÈneuses

Il dÈverse aux eaux doucereuses,

Dont toute il corrompt la saveur

De son ordure et puanteur,

Et leur transmet sa pestilence

Avec sa morbide influence;

Il dÈtruit leur douce fraÓcheur

Par son excessive chaleur,

Et leur odeur si parfumÈe

Par sa dÈgo˚tante fumÈe.

Ce n'est plus qu'un torrent fangeux,

Sombre, puant et vÈnÈneux.

Tout au faÓte de la montagne,

Aux flancs et non dans la campagne,

Croulante et toujours prÍte ‡ choir

Ou quelque accident recevoir,

Descend la maison de Fortune.

Il n'est rage de vents aucune,

Ni tourment qu'ils puissent offrir,

Qu'il ne lui faille l‡ souffrir.

Elle reÁoit de tous orages

Et les assauts et les ravages,

Et rarement le doux ZÈphir,

Ce tendre ami, vient adoucir

De ces trombes l'assaut horrible

Par son souffle doux et paisible.

[p.134]

L'une partie de la sale 6359

Va contre mont, et l'autre avale;

Si semble qu'el doie chÈoir,

Tant la puet-l'en pendant vÈoir:

N'onc si desguisÈe maison

Ne vit, ce croi, onques-mËs hon.

Moult reluit d'une part, car gent

I sunt li mur d'or et d'argent;

Si rest toute la coverture

De cele mÈisme fÈture,

Ardans de pierres prÈcieuses

Moult cleres et moult vertueuses[38]:

Chascuns ‡ merveilles la loÎ.

D'autre part sunt li mur de boÎ,

Qui n'ont pas d'espËs plaine paume,

S'est toute coverte de chaume.

D'une part se tient orguilleuse,

Por sa grant biautÈ merveilleuse;

D'autre tremble toute effraÈe

Tant se sent foible et esbaÈe,

Et porfenduÎ de crevaces

En plus de cinq cens mile places.

Et se chose qui n'est estable,

Comme foloiant et muable,

A certaine habitacion,

Fortune a l‡ sa mancion.

Et quant el vuet estre honorÈe,

Si se trait en la part dorÈe

De sa maison, et l‡ sÈjorne;

Lors pare son corps et atorne,

Et se vest cum une roÔne

De grant robe qui li traÔne,

De toutes diverses olors,

De moult desguisÈes colors,

[p.135]

Une moitiÈ de la maison 6387

Est en aval, l'autre en amont.

Ainsi pendante, elle s'incline

Et semble menacer ruine.

D'une part, nul ne vit jamais

Si riche et si brillant palais;

Les murs et la toiture entiËre

Sont faits d'une mÍme matiËre:

Ils sont tout d'or et tout d'argent;

Ce palais tout resplendissant

De mille pierres prÈcieuses,

Moult brillantes et vertueuses[38],

Est un monument merveilleux.

D'autre part, sur des murs hideux,

Faits de boue, Èpais d'une paume

A peine, grimpe un toit de chaume.

Un cÙtÈ se dresse orgueilleux,

Dans tout son Èclat lumineux;

L'autre, pourfendu de crevasses

En plus de cinq cent mille places,

Est sur sa base tout tremblant,

Tant se sent faible et vacillant.

Ce palais splendide et sauvage,

De ce monde fidËle image

Et de son instabilitÈ,

Par la Fortune est habitÈ.

Quand elle veut Ítre honorÈe,

Elle passe en la part dorÈe,

Et l‡, dans ce brillant sÈjour,

Elle s'atourne tout le jour

Et se drape, comme une reine,

De belle robe ‡ longue traÓne

Aux plus sÈduisantes odeurs,

Aux plus chatoyantes couleurs,

[p.136]

Qui sunt Ës soies ou Ës laines, 6393

Selonc les herbes et les graines,

Et selonc autres choses maintes

Dont les draperies sunt taintes,

Dont toutes riches gens se vestent

Qui por honor avoir s'aprestent.

Ainsinc Fortune se desguise;

MËs bien te di qu'ele ne prise

Tretous ceus du monde ung festu,

Quant voit son cors ainsinc vestu;

Ains est tant orguilleuse et fiere,

Qu'il n'est orguex qui s'i afiere:

Car quant el voit ses grans richeces,

Ses grans honors, ses grans nobleces,

De si trËs-grant folie habonde,

Qu'el ne croit pas qu'il soit o˘ monde

Home ne fame qui la vaille,

Comment que la chose aprËs aille.

Puis va tant roant par la sale,

Qu'elle entre en la partie sale,

Foible, dÈcrevÈe et crolant,

O toute sa roÎ volant.

Lors va soupant et jus se boute,

Ausinc cum s'el ne vÈist goute;

Et quant illec se voit chÈuÎ,

Sa chiere et son habit remuÎ,

Et si se desnuÎ et desrobe,

Qu'ele est orfenine de robe,

Et semble qu'el n'ait riens vaillant,

Tant li sunt tuit bien defaillant.

Et quant el voit la meschÈance,

Si quiert honteuse chevissance,

[p.137]

Dont jamais la soie ou la laine, 6421

Par essences d'herbe ou de graine,

Ou par les secrets de son art,

Tisserant teignit le brocart

Dont tous les riches se revÍtent,

Pour les honneurs quand ils s'apprÍtent.

Ainsi rehausse ses appas

Fortune, de tel orgueil, las!

Qu'on n'en saurait trouver de pire.

A ses yeux tout ce qui respire

N'a pas la valeur d'un fÈtu,

Quand son corps est ainsi vÍtu.

Quand elle voit ses grand' richesses,

Ses grands honneurs, ses grand'noblesses,

Tel est son fol Ègarement,

Qu'elle se figure vraiment

Qu'il n'est personne sur la terre,

Homme ni femme tant soit fiËre,

Qui vaille auprËs d'elle un denier,

Sans d'avenir se soucier.

Mais tant va tournant par la salle,

Qu'elle entre dans la maison sale

Au pignon crevassÈ, croulant,

Toujours sur son disque volant.

Lors trÈbuchant en bas se boute,

Tout comme si n'y voyait goutte,

Et sitÙt que par terre gÓt,

Changeant de visage et d'habit,

Soudain elle se dÈshabille,

Et nue ainsi qu'une chenille

Semble n'avoir plus rien vaillant,

Tant tout lui manque en un instant.

Alors, se voyant misÈrable,

Elle devient tÙt mÈprisable

[p.138]

Et s'en vait au bordiau cropir 6425

Plaine de duel et de sopir.

L‡ plore ‡ lermes espanduÎs

Les granz honors qu'ele a perduÎs,

Et les dÈlis o˘ ele estoit

Quant des granz robes se vestoit:

Et por ce qu'ele est si perverse,

Que les bons en la boÎ verse,

Et les deshonore et les grieve,

Et les mauvËs en haut eslieve,

Et lor donne ‡ granz habondances

DignitÈs, honors et poissances,

Puis, quant li plaist, lor tolt et emble,

N'el ne set qu'ele vuet, ce semble;

Por ce li oil bendÈ li furent

Des anciens qui la congnurent.

* * * * *

Le roman de la rose - Tome II · 第 23 / 64 题