II

Il ne faudrait pas croire cependant que du moment où cet homme sortit

de la famille pour apparaître au peuple, il ait été tout de suite

et par acclamation accepté _dieu_. Les choses ne vont jamais ainsi

d'elles-mêmes. Où le génie se lève, l'envie se dresse. Bien au

contraire, jusqu'à l'heure de sa mort, jamais homme ne fut plus

complètement et plus constamment nié dans tous les sens que Mirabeau.

Lorsqu'il arriva comme député d'Aix aux états généraux, il n'excitait

la jalousie de personne. Obscur et mal famé, les bonnes renommées s'en

inquiétaient peu; laid et mal bâti, les seigneurs de belle mine

en avaient pitié. Sa noblesse disparaissait sous l'habit noir, sa

physionomie sous la petite vérole. Qui donc eût songé à être jaloux de

cette espèce d'aventurier, repris de justice, difforme de corps et de

visage, ruiné d'ailleurs, que les petites gens d'Aix avaient député

aux états généraux dans un moment de fièvre et par mégarde sans doute

et sans savoir pourquoi? Cet homme, en vérité, ne comptait pas. Le

premier venu était beau, riche et considérable à côté de lui.

Il n'offusquait aucune vanité, il ne gênait les coudes d'aucune

prétention. C'était un chiffre quelconque que les ambitions qui se

jalousaient comptaient à peine dans leurs calculs.

Peu à peu cependant, comme le crépuscule de toutes les choses

anciennes arrivait, il se fit assez d'ombre autour de la monarchie

pour que le sombre éclat propre aux grands hommes révolutionnaires

devînt visible aux yeux. Mirabeau commença à rayonner.

L'envie alors vint à ce rayonnement comme tout oiseau de nuit à toute

lumière. A dater de ce moment, l'envie prit Mirabeau et ne le quitta

plus. Avant tout, chose qui semble étrange et qui ne l'est pas, ce

qu'elle lui contesta jusqu'à son dernier souffle, ce qu'elle lui nia

sans cesse en face, sans lui épargner d'ailleurs les autres injures,

ce fut précisément ce qui est la véritable couronne de cet homme dans

la postérité, son génie d'orateur. Marche que l'envie suit toujours

d'ailleurs; c'est toujours à la plus belle façade d'un édifice qu'elle

jette des pierres. Et puis, à l'égard de Mirabeau, l'envie, il faut en

convenir, était inépuisable en bonnes raisons. _Probitas_, l'orateur

doit être sans reproche, M. de Mirabeau est reprochable de toutes

parts; _praestantia_, l'orateur doit être beau, M. de Mirabeau est

laid; _vox amaena_, l'orateur doit avoir un organe agréable, M. de

Mirabeau a la voix dure, sèche, criarde, tonnant toujours et ne

parlant jamais; _subrisus audientium_, l'orateur doit être bienvenu

de son auditoire, M. de Mirabeau est haï de l'assemblée, etc.; et une

foule de gens, fort contents d'eux-mêmes, concluaient: _M. de Mirabeau

n'est pas orateur_.

Or, loin de prouver cela, tous ces raisonnements ne prouvaient qu'une

chose, c'est que les Mirabeaux ne sont pas prévus par les Cicérons.

Certes, il n'était pas orateur à la manière dont ces gens

l'entendaient; il était orateur selon lui, selon sa nature, selon son

organisation, selon son âme, selon sa vie. Il était orateur parce

qu'il était haï, comme Cicéron parce qu'il était aimé. Il était

orateur parce qu'il était laid, comme Hortensius parce qu'il était

beau. Il était orateur parce qu'il avait souffert, parce qu'il avait

failli, parce qu'il avait été, bien jeune encore et dans l'âge où

s'épanouissent toutes les ouvertures du coeur, repoussé, moqué,

humilié, méprisé, diffamé, chassé, spolié, interdit, exilé,

emprisonné, condamné; parce que, comme le peuple de 1789 dont il était

le plus complet symbole, il avait été tenu en minorité et en tutelle

beaucoup au delà de l'âge de raison; parce que la paternité avait été

dure pour lui comme la royauté pour le peuple; parce que, comme le

peuple, il avait été mal élevé; parce que, comme au peuple, une

mauvaise éducation lui avait fait croître un vice sur la racine de

chaque vertu. Il était orateur, parce que, grâce aux larges issues

ouvertes par les ébranlements de 1789, il avait enfin pu extravaser

dans la société tous ses bouillonnements intérieurs si longtemps

comprimés dans la famille; parce que, brusque, inégal, violent,

vicieux, cynique, sublime, diffus, incohérent, plus rempli d'instincts

encore que de pensées, les pieds souillés, la tête rayonnante, il

était en tout semblable aux années ardentes dans lesquelles il a

resplendi, et dont chaque jour passait marqué au front par sa parole.

Enfin à ces hommes imbéciles qui comprenaient assez peu leur temps

pour lui adresser, à travers mille objections, d'ailleurs souvent

ingénieuses, cette question: s'il se croyait sérieusement orateur? il

aurait pu répondre d'un seul mot: Demandez à la monarchie qui finit,

demandez à la révolution qui commence!

On a peine à croire, aujourd'hui que c'est chose jugée, qu'en 1790

beaucoup de gens, et dans le nombre de doucereux amis, conseillaient

à Mirabeau, _dans son propre intérêt, de quitter la tribune, où il

n'aurait jamais de succès complet, ou du moins d'y paraître moins

souvent_. Nous avons les lettres sous les yeux. On a peine à croire

que dans ces mémorables séances où il remuait l'assemblée comme de

l'eau dans un vase, où il entre-choquait si puissamment dans sa main

toutes les idées sonores du moment, où il forgeait et amalgamait si

habilement dans sa parole sa passion personnelle et la passion de

tous, après qu'il avait parlé et pendant qu'il parlait et avant qu'il

parlât, les applaudissements étaient toujours mêlés de huées, de rires

et de sifflets. Misérables détails criards que la gloire a estompés

aujourd'hui! Les journaux et les pamphlets du temps ne sont

qu'injures, violences et voies de fait contre le génie de cet homme.

On lui reproche tout à propos de tout. Mais le reproche qui revient

sans cesse, et comme par manie, c'est _sa voix rude et âpre_, et _sa

parole toujours tonnante_. Que répondre à cela? Il a la voix rude,

parce qu'apparemment le temps des douces voix est passé. Il a la

parole tonnante, parce que les événements tonnent de leur côté, et que

c'est le propre des grands hommes d'être de la stature des grandes

choses.

Et puis, et ceci est une tactique qui a été de tout temps

invariablement suivie contre les génies, non seulement les hommes de

la monarchie, mais encore ceux de son parti, car on n'est jamais mieux

haï que dans son propre parti, étaient toujours d'accord, comme par

une sorte de convention tacite, pour lui opposer sans cesse et lui

préférer en toute occasion un autre orateur, fort adroitement choisi

par l'envie en ce sens qu'il servait les mêmes sympathies politiques

que Mirabeau, Barnave. Et la chose sera toujours ainsi. Il arrive

souvent que, dans une époque donnée, la même idée est représentée à la

fois à des degrés différents par un homme de génie et par un homme de

talent. Cette position est une heureuse chance pour l'homme de talent.

Le succès présent et incontesté lui appartient (il est vrai que cette

espèce de succès-là ne prouve rien et s'évanouit vite). La jalousie et

la haine vont droit au plus fort. La médiocrité serait bien importunée

par l'homme de talent si l'homme de génie n'était pas là; mais l'homme

de génie est là, elle soutient l'homme de talent et se sert de lui

contre le maître. Elle se leurre de l'espoir chimérique de renverser

le premier, et dans ce cas-là (qui ne peut se réaliser d'ailleurs)

elle compte avoir ensuite bon marché du second; en attendant, elle

l'appuie et le porte le plus haut qu'elle peut. La médiocrité est pour

celui qui la gêne le moins et qui lui ressemble le plus. Dans cette

situation, tout ce qui est ennemi à l'homme de génie est ami à l'homme

de talent. La comparaison qui devrait écraser celui-ci l'exhausse.

De toutes les pierres que le pic et la pioche, et la calomnie, et la

diatribe, et l'injure, peuvent arracher à la base du grand homme, on

fait un piédestal à l'homme secondaire. Ce qu'on fait crouler de

l'un sert à la construction de l'autre. C'est ainsi que vers 1790 on

bâtissait Barnave avec tout ce qu'on ruinait de Mirabeau.

Rivarol disait: _M. Mirabeau est plus écrivain, M. Barnave est plus

orateur_.--Pelletier disait: _Le Barnave oui, le Mirabeau non_.--_La

mémorable séance du 13_, écrivait Chamfort, _a prouvé plus que jamais

la prééminence déjà démontrée depuis longtemps de M. Barnave sur M. de

Mirabeau comme orateur_.--_Mirabeau est mort_, murmurait M. Target

en serrant la main de Barnave, _son discours sur la formule de

promulgation l'a tué_.--_Barnave, vous avez enterré Mirabeau_,

ajoutait Duport, appuyé du sourire de Lameth, lequel était à Duport

comme Duport à Barnave, un diminutif.--_M. Barnave fait plaisir_,

disait M. Goupil, _et M. Mirabeau fait peine_.--_Le comte de Mirabeau

a des éclairs_, disait M. Camus, _mais il ne fera jamais un discours,

il ne saura même jamais ce que c'est. Parlez-moi de Barnave_!--_M.

de Mirabeau a beau se fatiguer et suer_, disait Robespierre, _il

n'atteindra jamais Barnave, qui n'a pas l'air de prétendre tant que

lui, et qui vaut plus_[1]. Toutes ces pauvres petites injustices

égratignaient Mirabeau et le faisaient souffrir au milieu de sa

puissance et de ses triomphes. Coups d'épingle au porte-massue.

Et si la haine, dans son besoin de lui opposer quelqu'un, n'importe

qui, n'avait pas eu un homme de talent sous la main, elle aurait

pris un homme médiocre. Elle ne s'embarrasse jamais de la qualité de

l'étoffe dont elle fait son drapeau. Mairet a été préféré à Corneille,

Pradon à Racine. Voltaire s'écriait, il n'y a pas cent ans:

On m'ose préférer Crébillon le barbare!

En 1808, Geoffroy, le critique le plus écouté qui fût en Europe,

mettait «M. Lafon fort au-dessus de M. Talma». Merveilleux instinct

des coteries! En 1798, on préférait Moreau à Bonaparte; en 1815,

Wellington à Napoléon.

Nous le répétons, parce que, selon nous, la chose est singulière,

Mirabeau daignait s'irriter de ces misères. Le parallèle avec Barnave

l'offusquait. S'il avait regardé dans l'avenir, il aurait souri; mais

c'est en général le défaut des orateurs politiques, hommes du présent

avant tout, d'avoir l'oeil trop fixé sur les contemporains et pas

assez sur la postérité.

Ces deux hommes, Barnave et Mirabeau, présentaient d'ailleurs un

contraste parfait. Dans l'assemblée, quand l'un ou l'autre se levait,

Barnave était toujours accueilli par un sourire, et Mirabeau par une

tempête. Barnave avait en propre l'ovation du moment, le triomphe du

quart d'heure, la gloire dans la gazette, l'applaudissement de tous,

même du côté droit. Mirabeau avait la lutte et l'orage. Barnave était

un assez beau jeune homme, et un très beau parleur. Mirabeau, comme

disait spirituellement Rivarol, était un _monstrueux bavard_. Barnave

était de ces hommes qui prennent chaque matin la mesure de leur

auditoire; qui tâtent le pouls de leur public; qui ne se hasardent

jamais hors de la possibilité d'être applaudis; qui baisent toujours

humblement le talon du succès; qui arrivent à la tribune, quelquefois

avec l'idée du jour, le plus souvent avec l'idée de la veille, jamais

avec l'idée du lendemain, de peur d'aventure; qui ont une faconde

bien nivelée, bien plane et bien roulante, sur laquelle cheminent et

circulent à petit bruit avec leurs divers bagages toutes les idées

communes de leur temps; qui, de crainte d'avoir des pensées trop peu

imprégnées de l'atmosphère de tout le monde, mettent sans cesse leur

jugement dans la rue comme un thermomètre à leur fenêtre. Mirabeau, au

contraire, était l'homme de l'idée neuve, de l'illumination soudaine,

de la proposition risquée; fougueux, échevelé, imprudent, toujours

inattendu partout, choquant, blessant, renversant, n'obéissant qu'à

lui-même; cherchant le succès sans doute, mais après beaucoup d'autres

choses, et aimant mieux encore être applaudi par ses passions dans son

coeur que par le peuple dans les tribunes; bruyant, trouble, rapide,

profond, rarement transparent, jamais guéable, et roulant pêle-mêle

dans son écume toutes les idées de son époque, souvent fort rudoyées

dans leur rencontre avec les siennes. L'éloquence de Barnave à côté

de l'éloquence de Mirabeau, c'était un grand chemin côtoyé par un

torrent.

Aujourd'hui que le nom de Mirabeau est si grand et si accepté, on a

peine à se faire une idée de la façon excessive dont il était traité

par ses collègues et par ses contemporains. C'était M. de Guillermy

s'écriant tandis qu'il parlait: _M. Mirabeau est un scélérat, un

assassin_! C'étaient MM. d'Ambly et de Lautrec vociférant: _Ce

Mirabeau est un grand gueux_! Après quoi M. de Foucault lui montrait

le poing, et M. de Virieu disait: _Monsieur Mirabeau, vous nous

insultez_! Quand la haine ne parlait pas, c'était le mépris. _Ce petit

Mirabeau_! disait M. de Castellanet au côté droit. _Cet extravagant_!

disait M. Lapoule au côté gauche. Et, lorsqu'il avait parlé,

Robespierre grommelait entre ses dents: _Cela ne vaut rien_.

Quelquefois cette haine d'une si grande partie de son auditoire

laissait trace dans son éloquence, et, au milieu de son magnifique

discours _sur la régence_, par exemple, il échappait à ses lèvres

dédaigneuses des paroles comme celles-ci, paroles mélancoliques,

simples, résignées et hautaines, que tout homme dans une situation

pareille devrait méditer: «Pendant que je parlais et que j'exprimais

mes premières idées sur la régence, j'ai entendu dire avec cette

indubitabilité charmante à laquelle je suis dès longtemps apprivoisé:

_Cela est absurde! cela est extravagant! cela n'est pas proposable_!

Mais il faudrait réfléchir.» Il parlait ainsi le 25 mars 1791, sept

jours avant sa mort.

Au dehors de l'assemblée, la presse le déchirait avec une étrange

fureur. C'était une pluie battante de pamphlets sur cet homme. Les

partis extrêmes le mettaient au même pilori. Ce nom, _Mirabeau_, était

prononcé avec le même accent à la caserne des gardes du corps et au

club des Cordeliers. M. de Champcenetz disait: _Cet homme a la petite

vérole à l'âme_. M. de Lambesc proposait de le faire enlever par vingt

cavaliers et _conduire aux galères_. Marat écrivait: «Citoyens, élevez

huit cents potences, pendez-y tous ces traîtres, et à leur tête

l'infâme Riquetti l'aîné!» Et Mirabeau ne voulait pas que l'assemblée

nationale poursuivit Marat, se contentant de répondre: «Il paraît

qu'on publie des extravagances. C'est un paragraphe d'homme ivre.»

Ainsi, jusqu'au 1er avril 1791, Mirabeau est _un gueux[2], un

extravagant[3], un scélérat, un assassin[4], un fou[5], un orateur

du second ordre[6], un homme médiocre[7], un homme mort[8], un homme

enterré[9], _un monstrueux bavard[10], hué, sifflé, conspué plus

encore qu'applaudi_[11]; Lambesc propose pour lui les _galères_.

Marat la _potence_. Il meurt le 2 avril. Le 3, on invente pour lui le

Panthéon.

Grands hommes! voulez-vous avoir raison demain, mourez aujourd'hui.

[1: Faute de français. Il faudrait, _qui vaut davantage_.

[2: MM. d'Ambly et de Lautrec.

[3: M. Lapoule.

[4: M. de Guillermy.

[5: Journaux et pamphlets du temps.

[6: Id. Id.

[7: Id. Id.

[8: Target.

[9: Duport.

[10: Rivarol.

[11: Pelletier.

Littérature et Philosophie mêlées · 第 75 / 86 题