Il ne faudrait pas croire cependant que du moment où cet homme sortit
de la famille pour apparaître au peuple, il ait été tout de suite
et par acclamation accepté _dieu_. Les choses ne vont jamais ainsi
d'elles-mêmes. Où le génie se lève, l'envie se dresse. Bien au
contraire, jusqu'à l'heure de sa mort, jamais homme ne fut plus
complètement et plus constamment nié dans tous les sens que Mirabeau.
Lorsqu'il arriva comme député d'Aix aux états généraux, il n'excitait
la jalousie de personne. Obscur et mal famé, les bonnes renommées s'en
inquiétaient peu; laid et mal bâti, les seigneurs de belle mine
en avaient pitié. Sa noblesse disparaissait sous l'habit noir, sa
physionomie sous la petite vérole. Qui donc eût songé à être jaloux de
cette espèce d'aventurier, repris de justice, difforme de corps et de
visage, ruiné d'ailleurs, que les petites gens d'Aix avaient député
aux états généraux dans un moment de fièvre et par mégarde sans doute
et sans savoir pourquoi? Cet homme, en vérité, ne comptait pas. Le
premier venu était beau, riche et considérable à côté de lui.
Il n'offusquait aucune vanité, il ne gênait les coudes d'aucune
prétention. C'était un chiffre quelconque que les ambitions qui se
jalousaient comptaient à peine dans leurs calculs.
Peu à peu cependant, comme le crépuscule de toutes les choses
anciennes arrivait, il se fit assez d'ombre autour de la monarchie
pour que le sombre éclat propre aux grands hommes révolutionnaires
devînt visible aux yeux. Mirabeau commença à rayonner.
L'envie alors vint à ce rayonnement comme tout oiseau de nuit à toute
lumière. A dater de ce moment, l'envie prit Mirabeau et ne le quitta
plus. Avant tout, chose qui semble étrange et qui ne l'est pas, ce
qu'elle lui contesta jusqu'à son dernier souffle, ce qu'elle lui nia
sans cesse en face, sans lui épargner d'ailleurs les autres injures,
ce fut précisément ce qui est la véritable couronne de cet homme dans
la postérité, son génie d'orateur. Marche que l'envie suit toujours
d'ailleurs; c'est toujours à la plus belle façade d'un édifice qu'elle
jette des pierres. Et puis, à l'égard de Mirabeau, l'envie, il faut en
convenir, était inépuisable en bonnes raisons. _Probitas_, l'orateur
doit être sans reproche, M. de Mirabeau est reprochable de toutes
parts; _praestantia_, l'orateur doit être beau, M. de Mirabeau est
laid; _vox amaena_, l'orateur doit avoir un organe agréable, M. de
Mirabeau a la voix dure, sèche, criarde, tonnant toujours et ne
parlant jamais; _subrisus audientium_, l'orateur doit être bienvenu
de son auditoire, M. de Mirabeau est haï de l'assemblée, etc.; et une
foule de gens, fort contents d'eux-mêmes, concluaient: _M. de Mirabeau
n'est pas orateur_.
Or, loin de prouver cela, tous ces raisonnements ne prouvaient qu'une
chose, c'est que les Mirabeaux ne sont pas prévus par les Cicérons.
Certes, il n'était pas orateur à la manière dont ces gens
l'entendaient; il était orateur selon lui, selon sa nature, selon son
organisation, selon son âme, selon sa vie. Il était orateur parce
qu'il était haï, comme Cicéron parce qu'il était aimé. Il était
orateur parce qu'il était laid, comme Hortensius parce qu'il était
beau. Il était orateur parce qu'il avait souffert, parce qu'il avait
failli, parce qu'il avait été, bien jeune encore et dans l'âge où
s'épanouissent toutes les ouvertures du coeur, repoussé, moqué,
humilié, méprisé, diffamé, chassé, spolié, interdit, exilé,
emprisonné, condamné; parce que, comme le peuple de 1789 dont il était
le plus complet symbole, il avait été tenu en minorité et en tutelle
beaucoup au delà de l'âge de raison; parce que la paternité avait été
dure pour lui comme la royauté pour le peuple; parce que, comme le
peuple, il avait été mal élevé; parce que, comme au peuple, une
mauvaise éducation lui avait fait croître un vice sur la racine de
chaque vertu. Il était orateur, parce que, grâce aux larges issues
ouvertes par les ébranlements de 1789, il avait enfin pu extravaser
dans la société tous ses bouillonnements intérieurs si longtemps
comprimés dans la famille; parce que, brusque, inégal, violent,
vicieux, cynique, sublime, diffus, incohérent, plus rempli d'instincts
encore que de pensées, les pieds souillés, la tête rayonnante, il
était en tout semblable aux années ardentes dans lesquelles il a
resplendi, et dont chaque jour passait marqué au front par sa parole.
Enfin à ces hommes imbéciles qui comprenaient assez peu leur temps
pour lui adresser, à travers mille objections, d'ailleurs souvent
ingénieuses, cette question: s'il se croyait sérieusement orateur? il
aurait pu répondre d'un seul mot: Demandez à la monarchie qui finit,
demandez à la révolution qui commence!
On a peine à croire, aujourd'hui que c'est chose jugée, qu'en 1790
beaucoup de gens, et dans le nombre de doucereux amis, conseillaient
à Mirabeau, _dans son propre intérêt, de quitter la tribune, où il
n'aurait jamais de succès complet, ou du moins d'y paraître moins
souvent_. Nous avons les lettres sous les yeux. On a peine à croire
que dans ces mémorables séances où il remuait l'assemblée comme de
l'eau dans un vase, où il entre-choquait si puissamment dans sa main
toutes les idées sonores du moment, où il forgeait et amalgamait si
habilement dans sa parole sa passion personnelle et la passion de
tous, après qu'il avait parlé et pendant qu'il parlait et avant qu'il
parlât, les applaudissements étaient toujours mêlés de huées, de rires
et de sifflets. Misérables détails criards que la gloire a estompés
aujourd'hui! Les journaux et les pamphlets du temps ne sont
qu'injures, violences et voies de fait contre le génie de cet homme.
On lui reproche tout à propos de tout. Mais le reproche qui revient
sans cesse, et comme par manie, c'est _sa voix rude et âpre_, et _sa
parole toujours tonnante_. Que répondre à cela? Il a la voix rude,
parce qu'apparemment le temps des douces voix est passé. Il a la
parole tonnante, parce que les événements tonnent de leur côté, et que
c'est le propre des grands hommes d'être de la stature des grandes
choses.
Et puis, et ceci est une tactique qui a été de tout temps
invariablement suivie contre les génies, non seulement les hommes de
la monarchie, mais encore ceux de son parti, car on n'est jamais mieux
haï que dans son propre parti, étaient toujours d'accord, comme par
une sorte de convention tacite, pour lui opposer sans cesse et lui
préférer en toute occasion un autre orateur, fort adroitement choisi
par l'envie en ce sens qu'il servait les mêmes sympathies politiques
que Mirabeau, Barnave. Et la chose sera toujours ainsi. Il arrive
souvent que, dans une époque donnée, la même idée est représentée à la
fois à des degrés différents par un homme de génie et par un homme de
talent. Cette position est une heureuse chance pour l'homme de talent.
Le succès présent et incontesté lui appartient (il est vrai que cette
espèce de succès-là ne prouve rien et s'évanouit vite). La jalousie et
la haine vont droit au plus fort. La médiocrité serait bien importunée
par l'homme de talent si l'homme de génie n'était pas là; mais l'homme
de génie est là, elle soutient l'homme de talent et se sert de lui
contre le maître. Elle se leurre de l'espoir chimérique de renverser
le premier, et dans ce cas-là (qui ne peut se réaliser d'ailleurs)
elle compte avoir ensuite bon marché du second; en attendant, elle
l'appuie et le porte le plus haut qu'elle peut. La médiocrité est pour
celui qui la gêne le moins et qui lui ressemble le plus. Dans cette
situation, tout ce qui est ennemi à l'homme de génie est ami à l'homme
de talent. La comparaison qui devrait écraser celui-ci l'exhausse.
De toutes les pierres que le pic et la pioche, et la calomnie, et la
diatribe, et l'injure, peuvent arracher à la base du grand homme, on
fait un piédestal à l'homme secondaire. Ce qu'on fait crouler de
l'un sert à la construction de l'autre. C'est ainsi que vers 1790 on
bâtissait Barnave avec tout ce qu'on ruinait de Mirabeau.
Rivarol disait: _M. Mirabeau est plus écrivain, M. Barnave est plus
orateur_.--Pelletier disait: _Le Barnave oui, le Mirabeau non_.--_La
mémorable séance du 13_, écrivait Chamfort, _a prouvé plus que jamais
la prééminence déjà démontrée depuis longtemps de M. Barnave sur M. de
Mirabeau comme orateur_.--_Mirabeau est mort_, murmurait M. Target
en serrant la main de Barnave, _son discours sur la formule de
promulgation l'a tué_.--_Barnave, vous avez enterré Mirabeau_,
ajoutait Duport, appuyé du sourire de Lameth, lequel était à Duport
comme Duport à Barnave, un diminutif.--_M. Barnave fait plaisir_,
disait M. Goupil, _et M. Mirabeau fait peine_.--_Le comte de Mirabeau
a des éclairs_, disait M. Camus, _mais il ne fera jamais un discours,
il ne saura même jamais ce que c'est. Parlez-moi de Barnave_!--_M.
de Mirabeau a beau se fatiguer et suer_, disait Robespierre, _il
n'atteindra jamais Barnave, qui n'a pas l'air de prétendre tant que
lui, et qui vaut plus_[1]. Toutes ces pauvres petites injustices
égratignaient Mirabeau et le faisaient souffrir au milieu de sa
puissance et de ses triomphes. Coups d'épingle au porte-massue.
Et si la haine, dans son besoin de lui opposer quelqu'un, n'importe
qui, n'avait pas eu un homme de talent sous la main, elle aurait
pris un homme médiocre. Elle ne s'embarrasse jamais de la qualité de
l'étoffe dont elle fait son drapeau. Mairet a été préféré à Corneille,
Pradon à Racine. Voltaire s'écriait, il n'y a pas cent ans:
On m'ose préférer Crébillon le barbare!
En 1808, Geoffroy, le critique le plus écouté qui fût en Europe,
mettait «M. Lafon fort au-dessus de M. Talma». Merveilleux instinct
des coteries! En 1798, on préférait Moreau à Bonaparte; en 1815,
Wellington à Napoléon.
Nous le répétons, parce que, selon nous, la chose est singulière,
Mirabeau daignait s'irriter de ces misères. Le parallèle avec Barnave
l'offusquait. S'il avait regardé dans l'avenir, il aurait souri; mais
c'est en général le défaut des orateurs politiques, hommes du présent
avant tout, d'avoir l'oeil trop fixé sur les contemporains et pas
assez sur la postérité.
Ces deux hommes, Barnave et Mirabeau, présentaient d'ailleurs un
contraste parfait. Dans l'assemblée, quand l'un ou l'autre se levait,
Barnave était toujours accueilli par un sourire, et Mirabeau par une
tempête. Barnave avait en propre l'ovation du moment, le triomphe du
quart d'heure, la gloire dans la gazette, l'applaudissement de tous,
même du côté droit. Mirabeau avait la lutte et l'orage. Barnave était
un assez beau jeune homme, et un très beau parleur. Mirabeau, comme
disait spirituellement Rivarol, était un _monstrueux bavard_. Barnave
était de ces hommes qui prennent chaque matin la mesure de leur
auditoire; qui tâtent le pouls de leur public; qui ne se hasardent
jamais hors de la possibilité d'être applaudis; qui baisent toujours
humblement le talon du succès; qui arrivent à la tribune, quelquefois
avec l'idée du jour, le plus souvent avec l'idée de la veille, jamais
avec l'idée du lendemain, de peur d'aventure; qui ont une faconde
bien nivelée, bien plane et bien roulante, sur laquelle cheminent et
circulent à petit bruit avec leurs divers bagages toutes les idées
communes de leur temps; qui, de crainte d'avoir des pensées trop peu
imprégnées de l'atmosphère de tout le monde, mettent sans cesse leur
jugement dans la rue comme un thermomètre à leur fenêtre. Mirabeau, au
contraire, était l'homme de l'idée neuve, de l'illumination soudaine,
de la proposition risquée; fougueux, échevelé, imprudent, toujours
inattendu partout, choquant, blessant, renversant, n'obéissant qu'à
lui-même; cherchant le succès sans doute, mais après beaucoup d'autres
choses, et aimant mieux encore être applaudi par ses passions dans son
coeur que par le peuple dans les tribunes; bruyant, trouble, rapide,
profond, rarement transparent, jamais guéable, et roulant pêle-mêle
dans son écume toutes les idées de son époque, souvent fort rudoyées
dans leur rencontre avec les siennes. L'éloquence de Barnave à côté
de l'éloquence de Mirabeau, c'était un grand chemin côtoyé par un
torrent.
Aujourd'hui que le nom de Mirabeau est si grand et si accepté, on a
peine à se faire une idée de la façon excessive dont il était traité
par ses collègues et par ses contemporains. C'était M. de Guillermy
s'écriant tandis qu'il parlait: _M. Mirabeau est un scélérat, un
assassin_! C'étaient MM. d'Ambly et de Lautrec vociférant: _Ce
Mirabeau est un grand gueux_! Après quoi M. de Foucault lui montrait
le poing, et M. de Virieu disait: _Monsieur Mirabeau, vous nous
insultez_! Quand la haine ne parlait pas, c'était le mépris. _Ce petit
Mirabeau_! disait M. de Castellanet au côté droit. _Cet extravagant_!
disait M. Lapoule au côté gauche. Et, lorsqu'il avait parlé,
Robespierre grommelait entre ses dents: _Cela ne vaut rien_.
Quelquefois cette haine d'une si grande partie de son auditoire
laissait trace dans son éloquence, et, au milieu de son magnifique
discours _sur la régence_, par exemple, il échappait à ses lèvres
dédaigneuses des paroles comme celles-ci, paroles mélancoliques,
simples, résignées et hautaines, que tout homme dans une situation
pareille devrait méditer: «Pendant que je parlais et que j'exprimais
mes premières idées sur la régence, j'ai entendu dire avec cette
indubitabilité charmante à laquelle je suis dès longtemps apprivoisé:
_Cela est absurde! cela est extravagant! cela n'est pas proposable_!
Mais il faudrait réfléchir.» Il parlait ainsi le 25 mars 1791, sept
jours avant sa mort.
Au dehors de l'assemblée, la presse le déchirait avec une étrange
fureur. C'était une pluie battante de pamphlets sur cet homme. Les
partis extrêmes le mettaient au même pilori. Ce nom, _Mirabeau_, était
prononcé avec le même accent à la caserne des gardes du corps et au
club des Cordeliers. M. de Champcenetz disait: _Cet homme a la petite
vérole à l'âme_. M. de Lambesc proposait de le faire enlever par vingt
cavaliers et _conduire aux galères_. Marat écrivait: «Citoyens, élevez
huit cents potences, pendez-y tous ces traîtres, et à leur tête
l'infâme Riquetti l'aîné!» Et Mirabeau ne voulait pas que l'assemblée
nationale poursuivit Marat, se contentant de répondre: «Il paraît
qu'on publie des extravagances. C'est un paragraphe d'homme ivre.»
Ainsi, jusqu'au 1er avril 1791, Mirabeau est _un gueux[2], un
extravagant[3], un scélérat, un assassin[4], un fou[5], un orateur
du second ordre[6], un homme médiocre[7], un homme mort[8], un homme
enterré[9], _un monstrueux bavard[10], hué, sifflé, conspué plus
encore qu'applaudi_[11]; Lambesc propose pour lui les _galères_.
Marat la _potence_. Il meurt le 2 avril. Le 3, on invente pour lui le
Panthéon.
Grands hommes! voulez-vous avoir raison demain, mourez aujourd'hui.
[1: Faute de français. Il faudrait, _qui vaut davantage_.
[2: MM. d'Ambly et de Lautrec.
[3: M. Lapoule.
[4: M. de Guillermy.
[5: Journaux et pamphlets du temps.
[6: Id. Id.
[7: Id. Id.
[8: Target.
[9: Duport.
[10: Rivarol.
[11: Pelletier.