L'ONCLE.

Il me semble

Que l'on doit commencer par consulter ensemble

Les choses qu'on peut faire en cet événement.

La scène est complète; rien n'y manque, pas même le _coquin de neveu_.

Ce qu'il y a de frappant dans le cas présent, c'est que la scène qu'on

vient de retracer est une chose réelle, c'est que ce dialogue du père

et de l'oncle a eu textuellement lieu par lettres, par lettres que le

public peut lire à l'heure qu'il est[1]; c'est qu'à l'insu des deux

vieillards il y avait au fond de leur grave contestation un des plus

grands hommes de notre histoire; c'est que le marquis et le commandeur

ici sont un vrai marquis et un vrai commandeur. L'un se nommait Victor

de Riquetti, marquis de Mirabeau; l'autre, Jean-Antoine de Mirabeau,

bailli de l'ordre de Malte. Le _coquin de_ neveu_, c'était

Honoré-Gabriel de Riquetti, qu'en 1781 sa famille appelait

_l'Ouragan_, et que le monde appelle aujourd'hui MIRABEAU.

Ainsi, un _homme avorté_, une _créature disloquée_, un sujet _dont on

ne peut rien faire_, une tête bonne _à faire casser_ aux insurgents,

un criminel flétri par la justice, un fléau d'ailleurs, voilà ce que

Mirabeau était pour sa famille en 1781.

Dix ans après, en 1791, le 1er avril, une foule immense encombrait les

abords d'une maison de la chaussée d'Antin. Cette foule était morne,

silencieuse, consternée, profondément triste. Il y avait dans la

maison un homme qui agonisait.

Tout ce peuple inondait la rue, la cour, l'escalier, l'antichambre.

Plusieurs étaient là depuis trois jours. On parlait bas, on semblait

craindre de respirer, on interrogeait avec anxiété ceux qui allaient

et venaient. Cette foule était pour cet homme comme une mère pour son

enfant. Les médecins n'avaient plus d'espoir. De temps en temps,

des bulletins, arrachés par mille mains, se dispersaient dans la

multitude, et l'on entendait des femmes sangloter. Un jeune homme,

exaspéré de douleur, offrait à haute voix de s'ouvrir l'artère pour

infuser son sang riche et pur dans les veines appauvries du mourant.

Tous, les moins intelligents même, semblaient accablés sous cette

pensée que ce n'était pas seulement un homme, que c'était peut-être un

peuple qui allait mourir.

On ne s'adressait plus qu'une question dans la ville.

Cet homme expira.

Quelques minutes après que le médecin qui était debout au chevet de

son lit, eut dit: Il est mort! le président de l'assemblée nationale

se leva de son siège et dit: Il est mort! tant ce cri fatal avait

en peu d'instants rempli Paris. Un des principaux orateurs de

l'assemblée, M. Barrère de Vieuzac, se leva en pleurant et dit ceci

d'une voix qui laissait échapper plus de sanglots que de paroles:

«Je demande que l'assemblée dépose dans le procès-verbal de ce jour

funèbre le témoignage des regrets qu'elle donne à la perte de ce grand

homme, et qu'il soit fait, au nom de la patrie, une invitation à tous

les membres de l'assemblée d'assister à ses funérailles.»

Un prêtre, membre du côté droit, s'écria: «Hier, au milieu des

souffrances, il a fait appeler M. l'évêque d'Autun, et en lui

remettant un travail qu'il venait de terminer sur les successions, il

lui a demandé, comme une dernière marque d'amitié, qu'il voulût bien

le lire à l'assemblée. C'est un devoir sacré. M. l'évêque d'Autun doit

exercer ici les fonctions d'exécuteur testamentaire du grand homme que

nous pleurons tous.»

Tronchet, le président, proposa une députation aux funérailles.

L'assemblée répondit: Nous irons tous!

Les sections de Paris demandèrent qu'il fût inhumé «au champ de la

fédération, sous l'autel de la patrie».

Le directoire du département proposa de lui donner pour tombe la

«nouvelle église de Sainte-Geneviève», et de décréter que «cet édifice

serait désormais destiné à recevoir les cendres des grands hommes».

A ce sujet, M. Pastoret, procureur général syndic de la commune, dit:

«Les larmes que fait couler la perte d'un grand homme ne doivent pas

être des larmes stériles. Plusieurs peuples anciens renfermèrent dans

des monuments séparés leurs prêtres et leurs héros. Cette espèce

de culte qu'ils rendaient à la piété et au courage, rendons-le

aujourd'hui à l'amour du bonheur et de la liberté des hommes. Que le

temple de la religion devienne le temple de la patrie! que la tombe

d'un grand homme devienne l'autel de la liberté!»

L'assemblée applaudit.

Barnave s'écria: «Il a en effet mérité les honneurs qui doivent être

décernés par la nation aux grands hommes qui l'ont bien servie!»

Robespierre, c'est-à-dire l'envie, se leva aussi et dit: «Ce n'est

pas au moment où l'on entend de toutes parts les regrets qu'excite la

perte de cet homme illustre, qui, dans les époques les plus critiques,

a déployé tant de courage contre le despotisme, que l'on pourrait

s'opposer à ce qu'il lui fût décerné des marques d'honneur.

J'appuie la proposition de tout mon pouvoir, ou plutôt de toute ma

sensibilité.»

Il n'y eut plus, ce jour-là, ni côté gauche ni côté droit dans

l'assemblée nationale, qui rendit tout d'une voix ce décret:

«Le nouvel édifice de Sainte-Geneviève sera destiné à réunir les

cendres des grands hommes.

«Seront gravés au-dessus du fronton ces mots:

AUX GRANDS HOMMES

LA PATRIE RECONNAISSANTE

«Le corps législatif décidera seul à quels hommes cet honneur sera

décerné.

«Honoré Riquetti Mirabeau est jugé digne de recevoir cet honneur.»

Cet homme qui venait de mourir, c'était Honoré de Mirabeau. Le _grand

homme_ de 1791, c'était _l'homme avorté_ de 1781.

Le lendemain, le peuple fit à ses funérailles un cortège de plus d'une

lieue, auquel manqua son père, mort, comme il convenait à un vieux

gentilhomme de sa sorte, le 13 juillet 1789, la veille de la chute de

la Bastille.

Ce n'est pas sans intention que nous avons rapproché ces deux dates,

1781 et 1791, les mémoires et l'histoire, Mirabeau avant et Mirabeau

après, Mirabeau jugé par sa famille, Mirabeau jugé par le peuple. Il y

a dans ce contraste une source inépuisable de méditations. Comment, en

dix ans, ce démon d'une famille est-il devenu le dieu d'une nation?

Question profonde.

[1: Voyez les _Mémoires de Mirabeau_, ou plutôt _sur Mirabeau_,

récemment publiés, t. III. Ce travail, fait malheureusement d'une

façon peu intelligente, contient sur Mirabeau et de Mirabeau un

certain nombre de choses curieuses, authentiques et inédites. Mais ce

qu'il renferme de plus intéressant, à notre gré, ce sont des extraits

de la correspondance intime du marquis de Mirabeau avec le bailli, son

frère. Tout un côté peu éclairé jusqu'à présent du dix-huitième siècle

apparaît dans cette correspondance, où le père et l'oncle de Mirabeau,

personnages originaux d'ailleurs, tous deux grands écrivains sans le

savoir, grands écrivains dans des lettres, dessinent admirablement,

dans un cercle d'idées qui va s'élargissant et se rétrécissant selon

leur fantaisie et les accidents, leur coeur, leur famille, leur

époque. Nous conseillons à l'éditeur de multiplier les citations de

cette correspondance; nous regrettons même qu'on n'ait pas songé à en

faire une publication à part aussi complète que possible, dans tous

les cas très sobrement élaguée. _Les Lettres du marquis et du bailli

de Mirabeau, père et oncle de Mirabeau_, eussent été un des testaments

les plus importants du dix-huitième siècle. Doublement riches sous

le rapport biographique et sous le rapport littéraire, ces _Lettres_

eussent été pour l'historien une mine, pour l'écrivain un livre.

Ces lettres, qui sont du meilleur style, continuent jusqu'en 1789

l'excellente langue française de Mme de Sévigné, de Mme de Maintenon,

de M. de Saint-Simon. La correspondance publiée en entier ferait un

précieux pendant aux _Lettres de Diderot_. Les lettres de Diderot

peignent le dix-huitième siècle du point de vue des philosophes, les

lettres des Mirabeau le peindraient du point de vue des gentilshommes;

face, certes, non moins curieuse. Cette dernière collection

n'importerait pas moins que la première aux études de ceux qui

voudraient savoir complètement quelle est définitivement l'idée que le

dix-huitième siècle a léguée au dix-neuvième.

Espérons que la personne entre les mains de laquelle se trouve cette

volumineuse correspondance comprendra la responsabilité qui résulte

pour elle d'un pareil dépôt, et, dans tous les cas, le conservera

intact à l'avenir. D'aussi précieux documents sont le patrimoine d'une

nation et non d'une famille.

Littérature et Philosophie mêlées · 第 74 / 86 题