YMBERT GALLOIX

Ymbert Galloix était un pauvre jeune homme de Genève, fils ou

petit-fils, si notre mémoire est bonne, d'un vieux maître d'écriture

du pays; un pauvre genevois, disons-nous, bien élevé et bien lettré

d'ailleurs, qui vint à Paris, il y a six ans, n'ayant pas devant lui

de quoi vivre plus d'un mois, mais avec cette pensée, qui en a leurré

tant d'autres, que Paris est une ville de chance et de loterie, où

quiconque joue bien le jeu de sa destinée finit par gagner; une

métropole bénie où il y a des avenirs tout faits et à choisir, que

chacun peut ajuster à son existence; une terre de promission qui ouvre

des horizons magnifiques à toutes les intelligences dans toutes les

directions; un vaste atelier de civilisation où toute capacité trouve

du travail et fait fortune; un océan où se fait chaque jour la pêche

miraculeuse; une cité prodigieuse, en un mot, une cité de prompt

succès et d'activité excellente, d'où en moins d'un an l'homme de

talent qui y est entré sans souliers ressort en carrosse.

Il y est arrivé au mois d'octobre 1827, il y est mort de misère au

mois d'octobre 1828.

Il n'y a en ceci aucune hyperbole, ce jeune homme est mort de misère à

Paris. Ce n'est pas que quelques hommes de ces classes intelligentes

et humaines qu'on est convenu de désigner sous le nom vague

d'_artistes_, ce n'est pas que quelques jeunes gens de la bonne

jeunesse qui pense et qui étudie, au milieu desquels il tomba à son

arrivée à Paris, inconnu de tous, ne lui aient serré la main, ne lui

aient donné conseil et secours, ne lui aient, dans l'occasion, ouvert

leur bourse quand il avait faim et leur coeur quand il pleurait. Il va

sans dire que plusieurs d'entre eux se sont tout naturellement cotisés

pour payer son dernier loyer et son dernier médecin, et que ce n'est

pas au charpentier qu'il doit sa bière. Mais qu'est-ce que tout cela,

si ce n'est mourir de misère?

A son arrivée à Paris, il se présenta de lui-même, avec quelque

assurance, dans trois ou quatre maisons. Voici à ce sujet ce que nous

disait encore, il y a peu de jours, un de ceux qui l'ont accueilli

dans ses premières illusions et assisté dans ses dernières angoisses.

--C'était en octobre 1827, un matin qu'il faisait déjà froid, je

déjeunais; la porte s'ouvre, un jeune homme entre. Un grand jeune

homme un peu courbé, l'oeil brillant, des cheveux noirs, les pommettes

rouges, une redingote blanche assez neuve, un vieux chapeau. Je me

lève et je le fais asseoir. Il balbutie une phrase embarrassée d'où je

ne vis saillir distinctement que trois mots: _Ymbert Galloix, Genève,

Paris_. Je compris que c'était son nom, le lieu où il avait été

enfant, et le lieu où il voulait être homme. Il me parla poésie. Il

avait un rouleau de papiers sous le bras. Je l'accueillis bien; je

remarquai seulement qu'il cachait ses pieds sous sa chaise avec un

air gauche et presque honteux. Il toussait un peu. Le lendemain, il

pleuvait à verse, le jeune homme revint. Il resta trois heures. Il

était d'une belle humeur et tout rayonnant. Il me parla des poëtes

anglais, sur lesquels je suis peu lettré, Shakespeare et Byron

exceptés. Il toussait beaucoup. Il cachait toujours ses pieds sous sa

chaise. Au bout de trois heures, je m'aperçus qu'il avait des souliers

percés et qui prenaient l'eau. Je n'osai lui en rien dire. Il s'en

alla sans m'avoir parlé d'autre chose que des poëtes anglais...

Il se présenta à peu près de cette façon partout où il alla,

c'est-à-dire chez trois ou quatre hommes spécialement voués aux études

d'art et de poésie. Il fut bien reçu partout, toujours encouragé,

souvent aidé. Cela ne l'a pas empêché de mourir de misère, à la

lettre, comme il a été dit plus haut.

Ce qui le caractérisait dans les premiers mois de son séjour à Paris,

c'était une ardente et fiévreuse curiosité. Il voulait voir Paris,

entendre Paris, respirer Paris, toucher Paris. Non le Paris qui parle

politique et lit le _Constitutionnel_ et monte la garde à la mairie;

non le Paris que viennent admirer les provinciaux désoeuvrés, le

Paris-monument, le Paris-Saint-Sulpice, le Paris-Panthéon, pas même le

Paris des bibliothèques et des musées. Non, ce qui l'occupait avant

tout, ce qui éveillait sans relâche sa curiosité, ce qu'il examinait,

ce qu'il questionnait sans cesse, c'est la pensée de Paris, c'est la

mission littéraire de Paris, c'est la mission civilisatrice de Paris,

c'est le progrès que contient Paris. C'est surtout sous le point de

vue des développements nouveaux de l'art que ce jeune homme étudiait

Paris. Partout où il entendait résonner une enclume littéraire, il

arrivait. Il y mettait ses idées, il les laissait marteler à plaisir

par la discussion, et souvent, à force de les reforger ainsi sans

cesse, il les déformait. Ymbert Galloix est un des plus frappants

exemples du péril de la controverse pour les esprits de second ordre.

Quand il est mort, il n'avait plus une seule idée droite dans le

cerveau.

Ce qui le caractérisa dans les derniers mois de son séjour, qui furent

les derniers mois de sa vie, c'est un profond découragement. Il

ne voulait plus rien voir, plus rien entendre, plus rien dire. En

quelques mois, par une transition dont nous laissons le lecteur rêver

les nuances, le pauvre jeune homme était arrivé de la curiosité au

dégoût. Ici il se présente plusieurs questions, que nous posons sans

les résoudre. De quel côté ses illusions étaient-elles ruinées?

Était-ce à l'intérieur ou à l'extérieur? Avait-il cessé de croire en

lui ou au monde? Paris, après examen, lui avait-il semblé chose trop

grande ou chose trop petite? S'était-il jugé trop faible ou trop fort

pour prendre joyeusement de l'ouvrage dans cet immense atelier de

civilisation? La mesure idéale de lui-même qu'il portait en lui

s'était-elle trouvée trop courte ou trop haute quand il l'avait

superposée aux réalités d'une existence à faire et d'une carrière à

parcourir? En un mot, la cause de l'inaction volontaire qui hâta sa

mort, était-ce effroi ou dédain? Nous ne savons. Ce qu'il y a de

certain, c'est qu'après avoir bien regardé Paris, il croisa tristement

les bras et refusa de rien faire. Était-ce paresse? était-ce fatigue?

était-ce stupeur? Selon nous, c'était les trois choses à la fois. Il

n'avait trouvé ni dans Paris ni en lui-même ce qu'il cherchait. La

ville qu'il avait cru voir dans Paris n'existait pas. L'homme qu'il

avait cru voir en lui ne se réalisait pas. Son double rêve évanoui, il

se laissa mourir.

Nous disons qu'il se laissa mourir. C'est qu'en effet, au physique

comme au moral, sa mort fut une espèce de suicide. On nous permettra

de ne pas éclairer davantage un des côtés de notre pensée. Le fait est

qu'il refusa de travailler. On lui avait trouvé des besognes à faire

(misérables besognes, il est vrai, où s'usent tant de jeunes gens

capables peut-être de grandes choses), des dictionnaires, des

compilations, des biographies de contemporains à vingt francs la

colonne. Il s'essaya pendant un temps d'écrire quelques lignes pour

ces divers labeurs. Puis le coeur lui manqua; il refusa tout. Il fut

invinciblement pris d'oisiveté comme un voyageur est pris de sommeil

dans la neige. Une maladie lente qu'il avait depuis l'enfance

s'aggrava. La fièvre survint. Il traîna deux ou trois mois, et mourut.

Il avait vingt-deux ans.

A proprement parler, le pays de son choix, ce n'était pas la France,

c'était l'Angleterre. Son rêve, ce n'était pas Paris, c'était Londres.

On le va voir dans les lignes qu'il a laissées. Vers les derniers

temps de sa vie, quand la souffrance commençait à déranger sa raison,

quand ses idées à demi éteintes ne jetaient plus que quelques lueurs

dans son cerveau épuisé, il disait, bizarre chimère, que la principale

condition pour être heureux, c'était d'être _né anglais_. Il voulait

aller en Angleterre pour y devenir lord, grand poëte, et y faire

fortune. Il apprenait l'anglais ardemment. C'était le seul travail

auquel il fût resté fidèle. Le jour de sa mort, sachant qu'il allait

mourir, il avait une grammaire sur son lit et il étudiait l'anglais.

Qu'en voulait-il faire?

Ymbert Galloix est mort triste, anéanti, désespéré, sans une seule

vision de gloire à son chevet. Il avait enfoui quelques colonnes de

prose fort vulgaire, disait-il, dans le recoin le plus obscur d'une de

ces tours de Babel littéraires que la librairie appelle _dictionnaires

biographiques_. Il espérait bien que personne ne viendrait jamais

déterrer cette prose de là. Quant aux rares essais de poésie qu'il

avait tentés, sur les derniers temps, découragé comme il l'était, il

en parlait d'un ton morose et fort sévèrement. Sa poésie, en effet, ne

se produisait jamais guère qu'à l'état d'ébauche. Dans l'ode, son vers

était trop haletant et avait trop courte haleine pour courir fermement

jusqu'au bout de la strophe. Sa pensée, toujours déchirée par de

laborieux enfantements, n'emplissait qu'à grand peine les sinuosités

du rhythme et y laissait souvent des lacunes partout. Il avait des

curiosités de rime et de forme qui peuvent être, dans des talents

complets, une qualité de plus, précieuse sans doute, mais secondaire

après tout, et qui ne supplée à aucune qualité essentielle. Qu'un vers

ait une bonne forme, cela n'est pas tout; il faut absolument, pour

qu'il y ait parfum, couleur et saveur, qu'il contienne une idée, une

image ou un sentiment. L'abeille construit artistement les six pans de

son alvéole de cire, et puis elle l'emplit de miel. L'alvéole, c'est

le vers; le miel, c'est la poésie.

Galloix était plus à l'aise dans l'élégie. Là, sa poésie était parfois

aussi palpitante que son coeur, mais là aussi la faculté d'exprimer

tout lui manquait souvent. En général son cerveau résistait à la

production littéraire proprement dite. Quelquefois, à force de

souffrir, le poëte devenait un homme, son élégie devenait une

confidence, son chant devenait un cri; alors c'était beau.

Comme il croyait peu à la valeur essentielle et durable de sa prose

ou de ses vers, comme il n'avait eu le temps de réaliser aucun de ses

rêves d'artiste, il est mort avec la conviction désolante que rien de

lui ne resterait après lui. Il se trompait.

Il restera de lui une lettre.

Une lettre admirable, selon nous, une lettre éloquente, profonde,

maladive, fébrile, douloureuse, folle, unique; une lettre qui raconte

toute une âme, toute une vie, toute une mort; une lettre étrange,

vraie lettre de poëte, pleine de vision et de vérité.

Cette lettre, l'ami auquel Ymbert Galloix l'adressait a bien voulu

nous la confier. La voici. Elle fera mieux connaître Ymbert Galloix

que tout ce que nous pourrions dire. Nous la publions telle qu'elle

est, avec les répétitions, les néologismes, les fautes de français (il

y en a), et tous ces embarras d'expression propres au style genevois.

Les deux ou trois suppressions qu'on y remarquera étaient imposées

à celui qui écrit ceci par des convenances rigoureuses qui seraient

approuvées de tout le monde. On a tâché que cette publication, toute

dans l'intérêt de l'art, fût aussi impersonnelle que possible. Ainsi

les noms propres qui sont écrits en toutes lettres dans l'original ne

sont ici désignés que par des initiales, afin de ménager les vanités

et surtout les modesties.

Cela posé, nous devons redire que l'essence même de la lettre est

religieusement respectée. Pas un mot n'a été changé, pas un détail n'a

été déformé. Nous croyons qu'on lira avec le même intérêt que nous

cette confession mystérieuse d'une âme qui ressemble fort peu aux

autres âmes, et qui nous peint presque tous cependant. Voilà, à notre

sens, ce qui caractérise cette singulière lettre. C'est une exception,

et c'est tout le monde.

Paris, 11 décembre 1827.

Mon pauvre D----,

Il y a bien des jours que je me propose de vous écrire. Mais la

douleur, la maladie que vous me connaissez, les distances de Paris,

qui mangent la moitié des journées, tout m'en a empêché. Oh! que je

souffre et que j'ai souffert! Il m'est impossible de songer à mettre

de l'ordre dans ma lettre, à vous dépeindre même l'état de mon âme,

à matérialiser par des mots glacés ces navrantes et perpétuellement

successives impressions, sensations, terreurs, abîmes de mélancolie,

de désespoir, etc. Nous sommes aujourd'hui le 11 décembre. Il est

trois heures. J'ai marché, j'ai lu, le ciel est beau, et je souffre

horriblement. Arrivé ici le 27 octobre, voici donc un mois que je

languis et végète sans espoir. J'ai eu des heures, des journées

entières où mon désespoir approchait de la folie. Fatigué, crispé

physiquement et moralement, crispé à l'âme, j'errais sans cesse dans

ces rues boueuses et enfumées, inconnu, solitaire au milieu d'une

immense foule d'êtres, les uns pour les autres inconnus aussi.

Un soir, je m'appuyai contre les murs d'un pont sur la Seine. Des

milliers de lumières se prolongeaient à l'infini, le fleuve coulait.

J'étais si fatigué, que je ne pouvais plus marcher, et là, regardé

par quelques passants comme un fou probablement, là, je souffrais

tellement, que je ne pouvais pleurer. Vous me plaisantiez quelquefois

à Genève sur mes sensations. Eh bien, ici je les dévore solitaire.

Elles me tourmentent, m'agitent sans cesse, et tout se réunit pour

me déchirer l'âme, ce sentiment immense et continuel du néant de nos

vanités, de nos joies, de nos douleurs, de nos pensées; l'incertitude

de ma situation, la peur de la misère, ma maladie nerveuse, mon

obscurité, l'inutilité des démarches, l'isolement, l'indifférence,

l'égoïsme, la solitude du coeur, le besoin du ciel, des champs, des

montagnes, les pensées philosophiques même, et par-dessus tout cela,

oh! oui, par-dessus tout cela, les regrets _lacérants_[1] du pays de

ses aïeux. Il est des moments où je rêve à tout ce que j'aimais, où

je me promène encore sur Saint-Antoine, où je me rappelle toutes mes

douleurs de Genève, et les joies que j'y ai connues, bien rarement, il

est vrai.

Il est des moments où les traits de mes amis, de mes parents, un lieu

consacré par un souvenir, un arbre, un rocher, un coin de rue, sont

là devant mes yeux, et les cris d'un porteur d'eau de Paris me

réveillent. Oh! que je souffre alors! Souvent, rentré dans ma chambre

solitaire, harassé de corps et d'esprit, là je m'assieds, je rêve,

mais d'une rêverie amère, sombre, délirante. Tout me rappelle

ces pauvres parents que je n'ai pas rendus heureux; les soins de

blanchisseuse, etc., etc., tout cela m'étouffe. Les heures des repas

changées! Oh! que je regrette et ma chambre de Genève, où j'ai tant

souffert, et la classe, et mon oncle, et votre coin de feu, et les

visages connus, et les rues accoutumées! Souvent un rien, la vue de

l'objet le plus trivial, d'un bas, d'une jarretière, tout cela me rend

le passé vivant, et m'accable de toute la douleur du présent. Misère

de l'homme qui regrette ce qu'il maudirait bientôt quand il le

retrouverait! Je ne puis même jouir de ma douleur, l'esprit d'analyse

est toujours là qui désenchante tout.

Ennui d'une âme flétrie à vingt et un ans, doutes arides, vagues

regrets d'un bonheur entrevu plus vaguement encore comme ces gloires

du couchant sur la cime de nos montagnes, douleurs positives, douleurs

idéales, persuasion du malheur enracinée dans l'âme, certitude que

la fortune, quoique un grand bien, ne nous rendrait pas parfaitement

heureux: voilà ce qui tourmente ma pauvre âme. Oh! mon unique ami,

qu'ils sont malheureux, ceux qui sont nés malheureux!

Et quelquefois pourtant, il semble qu'une musique aérienne résonne à

mes oreilles, qu'une harmonie mélancolique et étrangère au tourbillon

des hommes vibre de sphère en sphère jusqu'à moi; il semble qu'une

possibilité de douleurs tranquilles et majestueuses s'offre à

l'horizon de ma pensée comme les fleuves des pays lointains à

l'horizon de l'imagination. Mais tout s'évanouit par un cruel retour

sur la vie positive, tout!

Que de fois j'ai dit avec Rousseau: O ville de boue et de fumée! Que

cette âme tendre a dû souffrir ici! Isolé, errant, tourmenté comme

moi, mais moins malheureux de soixante ans d'un siècle sérieux et

de grands événements, il gémirait à Paris; j'y gémis, d'autres y

viendront gémir. O néant! néant!

J'ai pourtant eu deux ou trois moments d'extase. Un jour, à l'Opéra,

la musique enchantée du _Siège de Corinthe_ m'avait fait oublier mes

peines. Vous savez combien j'aime l'élégance, la somptuosité, les

titres, tout enfin, tout ce qui nous place dans un monde aussi beau

que possible ici-bas, du moins à l'extérieur. Eh bien, ces impressions

que m'apportaient à Genève tant de physionomies étrangères et

distinguées, tant de belles âmes, de grands personnages, tant de

livrées, d'équipages, enfin ce spectacle ravissant des pompes de la

civilisation au milieu des pompes de la nature, spectacle qui fait

de Genève une ville peut-être unique en Europe relativement à sa

grandeur; ces impressions, je ne les ai retrouvées à Paris qu'à

l'Opéra, et en relisant avec passion la Vie d'Alfieri, écrite par

lui-même, que je n'avais pas lue depuis quatre ans. Que de choses pour

moi et pour chaque âme dans ces quatre ans! J'étais donc à l'Opéra.

Les prestiges de la musique, la magnificence du théâtre, les toilettes

et les physionomies qui garnissaient les loges, je respirais tout

cela, je me croyais prince, riche, honoré; les portiques d'un monde

qui n'est beau pour moi que parce que je l'ignore, se dessinaient à ma

vue entourés d'une auréole d'élégance et de recherche. J'avais oublié

ma situation, ou plutôt je cherchais à me convaincre qu'elle allait

cesser. Quoique entouré des simples mises du parterre, c'était bien

aux loges que j'étais. Je ne voyais qu'au-dessus de moi. J'étais

plongé dans un océan d'illusions, d'espérances démesurées, d'harmonie,

de splendeurs, de vanités, etc. Cet état dura une demi-heure. Oh!

qu'ils furent tristes, les moments qui suivirent! qu'ils furent amers!

Il en est de même de la vie errante de ce riche, noble et malheureux

Alfieri. On n'y voit que des ambassadeurs nobles, des voyages en

poste continuels, des valets de chambre, etc. Oh! qu'il fait bon être

malheureux avec trente mille francs de rente! Non, non; excusez cette

phrase. Vous savez combien je sais dépouiller le malheur de son

entourage positif et le contempler dans son affreuse nudité, qui est

la même pour toutes les conditions lorsqu'on a dans l'âme quelque

chose qui bat plus fortement pour nous que pour la foule. Les

sensations m'accablent. Je quitte la plume; je vais rêver. Riez, car

là vous me reconnaissez tout entier, n'est-ce pas?

Je reprends la plume aujourd'hui 27 décembre. Je souffre, et toujours.

J'ai eu des moments horribles; mais je ne veux pas vous lasser encore

de mes plaintes. Il est minuit et quelques minutes. Nous sommes donc

le 28. Qu'importe! Quelques voitures roulent encore de loin en loin;

mais on est sorti de l'Odéon. La tristesse, l'hiver, la solitude et la

nuit règnent. Je veille au coin d'un feu au quatrième étage de la rue

des Fossés-Saint-Germain-des-Prés. Ma chambre, assez élégante,

est seule, et je suis face à face avec ma tristesse et mon ennui.

Croiriez-vous que je n'aime plus les femmes? Pas le moindre désir

physique. Il faut que la douleur m'absorbe entièrement. Mais je me

laisserai facilement aller à de nouvelles rêveries. Venons au fait.

Depuis longtemps je suis très lié avec ----.

Je suis encore lié intimement avec Ch. N----. Celui-là est encore plus

expansif que ----; il vous plairait davantage, surtout les premières

fois. N---- a souvent les larmes sur le bord des paupières, tout en

vous parlant. Il a ce que vous nommez de _l'humectant_ dans toute sa

personne. Il me témoigne une affection toute paternelle. On

pourrait lui reprocher peut-être d'avoir trop d'indulgence pour les

médiocrités, mais cela tient à sa grande bonté. ---- tomberait dans

l'excès contraire; il ne verrait pas avec plaisir, je crois, un homme

qu'il jugerait ordinaire. Vous me direz qu'il y a de l'amour-propre

là; mais si j'étais obligé de me gêner avec vous, autant vaudrait ne

pas vous écrire.

Je passe tous les dimanches soirs chez N----. Là se réunissent

plusieurs hommes de lettres. J'y ai vu madame T----, j'y ai causé avec

E---- D----, P----, le baron T----, M. de C----, savant célèbre qui

s'intéresse beaucoup à moi; M. de R----, antiquaire et historien.

Enfin M. J----, que j'ai connu là, est un ami que j'espère avoir

acquis. Il est colossal par la pensée. S'il avait un peu plus de

poésie dans l'âme, je n'hésiterais pas à le regarder comme un homme

étonnant! Vous avez lu ses articles sur Walter Scott et d'autres. Ce

n'est pas un médiocre dédommagement à ma douleur que d'être apprécié

par un tel homme, d'autant plus qu'il est froid, sec, au premier

abord, et surtout désespérant pour les médiocrités, qu'il méprise,

lors même qu'il les voit célèbres. M. J---- ressemble à L----, il

est beau de visage. Dessous sa sécheresse, il y a aussi beaucoup

d'humectant, et dans tout lui, dans son accent, dans ses manières,

une couleur montagnarde et anglaise. Il est né dans le Jura. Il a été

souvent à Genève. Nous sympathisons par la pensée, par les inductions,

et par la difficulté de rendre ce que nous éprouvons.

Je reviens à N----. Pour en finir sur lui, il a l'air et les goûts

d'un gentilhomme de campagne. Je lui ai prêté vos poésies; il en est

enchanté. P. L---- va publier ses _Voyages en Grèce_, en vers. Je lui

en ai entendu lire un fragment, c'est ravissant, c'est poétique comme

Byron; mais il n'y a ni cette pensée féconde, ni ce génie vaste et

souffrant qui nous prennent à la gorge dans le barde anglais et dans

son rival de Florence. M. L---- ressemble à Goethe (vous reconnaissez

là ma manie de ressemblance). Il lit ses vers d'une manière tout à

fait particulière et pleine de charme; il est simple, tranquille,

réservé; il a quelque chose de protestant dans sa personne. Il a

beaucoup voyagé. Il a un recueil de poésies en portefeuille, mais il

a de la répugnance à les publier toutes, parce qu'il les trouve trop

individuelles. Il a beaucoup goûté _ma vie_. Je vous dis en passant

que ---- et N---- font de mes poésies plus de cas peut-être qu'elles

ne méritent. J'en ai plusieurs nouvelles, faites soit à Genève, soit

ici. Je suis très lié avec de B----, le fils du poëte, homme d'un

esprit élevé. F---- fait jouer son P---- dans un mois. C'est un drame

tout à fait romantique. F---- a été au Cap et à la Martinique;

du reste, c'est un homme d'un ton de cabaret. Il a un poëme en

portefeuille. On ne peut lui refuser un talent frais et gracieux;

mais il ne faut pas le connaître pour aimer ses poésies. Quel

désenchantement! Je me rappelle que son _Pêcheur_, avant que V----

allât en Russie, nous émut jusqu'aux larmes, et je prêtais à l'auteur

quelque chose d'idéal, n'ayant jamais vu ce nom, et le lisant au bas

d'un morceau tout rêveur, tout maritime; j'en faisais un jeune ondin,

etc.; et c'est un mélange de commun et de soldat. V---- (que j'ai vu

une heure chez ----) est un homme de sept pieds. Quand il parle à

un honnête homme, son estomac dessine une arcade et ses genoux un

triangle. S'il est assis, il se divise en deux pièces qui forment

l'angle aigu. Ajoutez qu'il ne dit pas six mots sans un _comme ça_,

qu'il est homme de bon ton de l'ancien régime, et maigre comme

un lézard. Il fait peur à contempler. Vous savez qu'il a fait la

charmante bluette intitulée _Sainte-P----_. Il connaît L----. A----,

l'historien duelliste, a l'air d'un boucher civilisé. Quelque chose

d'âpre, et pourtant d'imposant, le caractérise. Il ne me reste pas de

place pour vous parler d'Al----, des V---- père et fils, de D---- et

M----, rédacteurs du _G_----, et de plusieurs autres littérateurs que

je connais. Un mot sur S----: c'est un homme qui me paraît tenir du

charlatan, de l'illuminé, du Durand, du Swedenborg, et aussi du vrai

poëte. Il a un talent descriptif remarquable. Je n'ai eu qu'une

entrevue avec lui; j'en ai assez. Il est vrai que le tête-à-tête

a duré trois heures. Mais il y a trop de crème fouettée dans ce

cerveau-là pour que je m'amuse à le faire mousser encore davantage.

Je dois être présenté à Benjamin Constant par C----, bon garçon (le

rédacteur de la _Rev---- prot_----). Je m'attendais à trouver en C----

un grave pasteur, et c'est un étourdi que j'ai trouvé, mais du moins

un étourdi d'esprit et de mérite, quoique sans génie. J'aurais encore

mille choses intéressantes à vous dire, mais il faut clore ma lettre.

Vos _Mélodies_ ont paru. Jolie édition. Je les ai lues et relues avec

charme. Elles ont eu un article dans _la R_. J'en fais un pour _le

F._; je les ai recommandées au _G_. On en parlera dans _la N_. Mais il

faudrait, pour le succès, des prôneurs que vous n'avez pas. Il s'en

vendra peu, je le crains. La poésie est dans un discrédit si complet,

qu'il faut être sur les lieux pour en avoir une idée. C'est cent fois

pis qu'à Genève, personne ne lit de vers. On en achète encore moins.

L., D. et ---- font seuls exception à la règle. D'ailleurs tout le

monde fait bien les vers à Paris. On en lit tant de manuscrits, qu'un

auteur étranger, qui n'a d'autre protection que son talent, ne peut

percer que par un heureux hasard. Votre éloignement de Paris est

nuisible aussi au succès de votre livre; mais il est favorable à votre

bonheur. La grande Babylone vous saturerait de dégoût, de boue, de

fatigue et de tristesse. J'ignore l'état de votre âme à Florence; mais

à coup sûr il serait pire à Paris; sans parler de l'extrême difficulté

d'y vivre. Jusqu'à présent je ne gagne rien, et j'ai pourtant de vrais

amis qui font leurs efforts pour me trouver quelque chose. On m'a

écrit que vous étiez lié avec L----. Décrivez-le-moi de la cravate à

la pantoufle. Est-ce bien ce que j'ai rêvé, un lord Byron français, de

l'insouciance, de la vanité, de l'affectation, du malheur, une pensée

dévorante, du génie à flots, du bon ton, de l'élégance; enfin une

atmosphère poétique étrangère qui n'a rien de commun avec la sale

atmosphère de nos hommes de lettres parisiens? L---- n'est-il pas cet

idéal de mon âme, où j'aime à retrouver jusqu'à ces petits défauts de

vanité, de puérile affectation, qu'anciennement vous détestiez, et

que vous avez finalement découverts en vous, comme on les découvrira

toujours chez la plupart des poëtes qui auront l'esprit d'analyse

et la bonne foi de l'homme supérieur? Il est une heure et demie,

j'interromps ma lettre. Je compte vous mettre encore quelques mots

derrière la copie de deux élégies que vous trouverez ci-incluses.

Mon ami, je continue ma lettre bien après l'avoir commencée et

reprise. Il est huit heures du soir, et nous sommes le 31 mars. Je

suis fou de douleur, mon désespoir surpasse mes forces. J'ai souffert

aujourd'hui ce qu'il est à peine possible à un homme de se figurer.

Enfin, un accès de fièvre m'a pris ce soir, c'était l'excès de la

peine morale. Écoutez. Si du moins je pouvais me persuader qu'un jour

je serai heureux! mais l'avenir rembrunit encore le présent. Vous me

connaissez; vous savez les bizarreries de mon caractère. J'ai fait une

découverte en moi, c'est que je ne suis réellement point malheureux

pour telle ou telle chose, mais j'ai en moi une douleur permanente qui

prend différentes formes. Vous savez pour combien de choses jusqu'ici

j'ai été malheureux, ou plutôt sous combien de formes le foie, la

bile, ou enfin le principe qui me tourmente s'est reproduit. Tantôt,

vous le savez, c'était de n'être pas né anglais qui m'affligeait,

tantôt de n'être pas propre aux sciences; plus habituellement encore

de n'être pas riche, de lutter avec la misère et les préjugés, d'être

inconnu. Vous savez encore que depuis Genève il me semblait que si

jamais je parvenais à percer à Paris je serais enfin heureux. Eh bien,

mon ami, je suis lié avec presque tous les littérateurs les plus

distingués. Quelques-uns, tels que ----, Ch. N----, etc., sont

d'illustres amis avec qui je suis presque aussi familier qu'avec vous.

Eh bien, ma vanité est satisfaite; souvent dans les salons j'ai des

moments de satisfaction mondaine; enfin quelquefois je suis enivré

de ces petits triomphes d'une soirée, d'un instant; et avec cela,

le fond, la presque totalité de ma vie, c'est je ne dirais pas le

malheur, mais un chancre aride; un plomb liquide me coule dans les

veines; si l'on voyait mon âme, je ferais pitié, j'ai peur de devenir

fou. Depuis que je suis ici, ma douleur a pris cinq à six formes:

d'abord ç'a été le regret de ma patrie, et mon incertitude de

l'avenir; ensuite le sentiment de mon isolement, de mon _néant_; puis

un vide occupé par cet affreux tumulte de sensations dont je vous ai

tant parlé; enfin, depuis deux mois, toutes mes facultés de douleur

se sont réunies sur un point. J'ose à peine vous le dire, tant il est

fou; mais, je vous en supplie, ne voyez là-dedans qu'une forme de

douleur, qu'une des apparences de l'ulcère qui me ronge; ne me jugez

pas d'après les règles ordinaires, et voyez le mal et non pas son

objet. Eh bien, ce point central de mes maux, c'est de n'être pas né

anglais. Ne riez pas, je vous en supplie; je souffre tant! Les gens

vraiment amoureux sont des monomanes comme moi, qui ont une seule

idée, laquelle absorbe toutes leurs sensations. Moi, dont l'âme a été

en butte si longtemps à un tumulte si varié, je suis monomane aussi

maintenant.

Je lisais dernièrement _Valérie_ de Mme de Krudener; je ne puis vous

exprimer les sensations que j'en ai reçues. Ce livre étonnant m'avait

ennuyé jadis; maintenant il m'a déchiré. C'est que Gustave est comme

moi victime d'une passion dévorante, ou plutôt d'une énergie de

sensations qui le dévore, et qui s'est portée sur un aliment naturel,

l'amour, tandis que cette même énergie, luttant dans mon âme avec le

vide, y enfante des fantômes. Je lisais ce roman, aux premiers

rayons du soleil du printemps, dans les vastes et tristes allées du

Luxembourg. A chaque instant, je m'arrêtais anéanti.

Maintenant, voici l'origine de ma passion pour l'Angleterre. D'abord

vous savez que j'aime à revivre avec les morts, à connaître leur vie

d'autrefois, à habiter avec eux, à les suivre dans les circonstances

de leur existence, à me créer enfin des sympathies que pare l'illusion

du temps et que la présence des individus ne puisse plus détruire. Eh

bien, là, en Angleterre, j'aurais au moins cinquante poëtes d'une vie

aventureuse, et dont les livres sont pleins d'imagination, de pensée,

etc.; en France, je n'en ai pas trois. Outre cela, j'aurais eu une

patrie dont j'aurais aimé jusqu'aux préjugés; il y a tant de poésie

dans les vieilles moeurs de l'Angleterre, et tant d'imagination dans

tout ce qui est de ce pays-là! D'abord, au lieu d'une littérature, il

y en a quatre: l'américaine, l'anglaise, l'écossaise, l'irlandaise; et

elles ont toutes avec la même langue un caractère différent. Quelles

richesses littéraires! la vie du maniaque Cowper, si grand poëte, a

été écrite en trois volumes in-octavo; celle de Johnson en quatre.

C'est de celle-là que Walter Scott dit qu'on la trouve dans toutes

les maisons de campagne, etc. Et encore, qu'au seul nom de Johnson un

anglais a devant les yeux une individualité, un personnage qui a le

privilège d'être encore vivant, agissant, au physique comme au moral.

Il y a trente poëtes vivants, tous originaux, tous individuels, ne

marchant point sur les traces les uns des autres, et très féconds.

Que de richesses! Enfin quelles aventures que celles de ce malheureux

Savage, de Shelley! quel colosse qu'un Byron! Que de trésors pour une

âme qui aime à fuir le monde, et à chercher ses amis dans son cabinet!

Quels soins ont les anglais de leurs auteurs! ils les réimpriment sous

tous les formats. Quel goût dans leurs éditions! quelle imagination

dans leurs vignettes! Voyez la nation elle-même; les hommes qui ont un

air ignoble sont aussi rares en Angleterre que le sont en France ceux

qui ont l'air distingué! Tout est _excentric_ dans cette nation;

j'aime jusqu'à leur originalité, leurs vêtements bizarres. Ce n'est

que là que l'enthousiasme règne sous mille formes; que là, qu'à côté

des idées positives les plus sévères, on trouve les billevesées les

plus pittoresques. Ce pays réunit tout, le positif et l'idéal, la

France et l'Allemagne. C'est le seul qui soit assez fort pour tout

comprendre, assez grand pour ne rien rejeter.

Quelle individualité! on reconnaît un anglais entre mille, un français

ressemble à tout le monde.

L'abondance des sectes religieuses en Angleterre prouve au moins de la

bonne foi, des âmes qui ont besoin d'espoir, que la matière n'a

pas desséchées. Les extravagances individuelles des jeunes anglais

prouvent des âmes agitées. Oh! si vous voyiez la France, que vous

en seriez dégoûté! Pour tout homme au monde, c'est un chagrin de se

sentir déplacé. Cela vous faisait souffrir à Genève. Eh bien, je suis

cruellement déplacé, moi qui ne me sens aucune sympathie avec la

France, et qui m'en trouve sur tous les points avec l'Angleterre;

je me trouve cruellement déplacé, au milieu d'une nation frivole,

bavarde, impie, aride, et vaine et froide, quand je songe qu'il en

est une religieuse ou terriblement sceptique, mais au moins pas

indifférente; une où l'on trouve des amis fidèles; des âmes exaltées,

et où la frivolité même, extravagante et bizarre, n'a pas ce

ton railleur et fadement insipide qu'elle a en France. Chez le

restaurateur où je dine, il y a des français et des anglais. Quelle

différence! Presque tous les français y sont gascons, braillards et

communs; tous les anglais, nobles et décents. Enfin, mon ami, je sens

qu'un amant peut entretenir un ami de son amour, parce que cette

passion trouve un écho dans toutes les âmes, il n'y a rien là de

ridicule; mais tel est le surcroît de mes douleurs, que je n'ose les

confier, parce qu'elles sont trop individuelles, et doivent paraître

trop ridicules à qui ne les a pas naturellement éprouvées. Et

cependant (je vous en conjure, soyez assez exempt de préjugés pour me

croire), cette folie me fait souffrir des douleurs _épouvantables_.

Tout la réveille, la vue d'un anglais, d'un livre anglais en vente

chez Baudry, les moqueries mêmes dont ils sont l'objet, tout cela me

dévore; ce sont autant de coups de poignard qui ravivent ma douleur,

comme, sans doute, tout ce qui rappelle une maîtresse morte à un amant

passionné. Enfin, ma manie me dégoûte même de la gloire. Je voudrais

être célèbre en Angleterre, et, par conséquent, écrire en anglais.

D'ailleurs, mes douleurs m'agitent trop pour je puisse écrire autre

chose et ne sont malheureusement pas des sujets poétiques. Je sais

que, si (supposition absurde, comme toutes les suppositions) j'étais

anglais, je ne souffrirais pas moins avec mon tempérament maladif,

mais cela me fait un effet tout différent. C'est ma raison seule qui

me donne cette persuasion; car, si je n'écoutais que la sensation, il

me semble que, né anglais, je pourrais supporter tous mes maux. Je

me représente ce que je suis d'organisation et d'âme; mais né lord

anglais et riche. Tous mes goûts, toutes mes vanités, tout serait

satisfait! Lorsque je compare ce sort au mien je deviens presque fou.

Une réflexion pourtant m'est souvent venue; mais que peuvent les

réflexions contre les passions? C'est celle-ci: si je n'étais pas

exactement ce que je suis, je n'existerais pas; ce serait un autre

que moi; mon moi homogène, identique et individuel serait détruit;

j'aurais d'autres idées! Nul ne voudrait se changer contre un

autre, et nul n'est content de ce qu'il est. Quelle contradiction!

Acceptons-nous ce que nous sommes. Je souffre tant, qu'il me semble

que je changerais volontiers; degré de douleur où je n'étais pas

arrivé jusqu'ici. Dans le fait accepter le sort d'un autre, si c'était

possible, ce serait mourir. La mort n'est que la destruction du moi.

Mais que fais-je? quelle irrésistible manie m'entraîne? Ah! mon

ami, plus je sonde notre nature, et plus je me persuade que, pièces

nécessaires d'un ensemble que nous ne voyons pas, nous jouons un rôle

qui nous sera révélé un jour. Si l'on me demandait: Croyez-vous à

l'existence de Dieu, à l'immortalité de l'âme? je dirais: Absurdes

questions! Dieu est parce qu'il est nécessaire; et je crois que

nous sommes ici-bas dans un état faux, transitoire, intermédiaire.

Avons-nous existé ailleurs? devons-nous revivre? Comment, avec nos

langues bornées, et nos idées tourmentées, aborder le grand inconnu?

Oh! Dieu! Dieu! je le vois partout. Ce désir ardent de le connaître

et de deviner notre nature, ces pressentiments de l'infini et ce mur

d'airain, ce mur de l'impossible, du défendu, contre lequel viennent

se briser non-seulement nos systèmes, mais jusqu'à nos élancements

d'idées, tout cela me prouve un _être_. Non, la terre n'aurait pas,

avec de la boue, produit des êtres si complexes et si bizarres.

Ensuite, aller plus loin me paraît impossible. J'espère et je me tais.

Je sais seulement qu'ici-bas je me débats sous la douleur comme un

torturé. Ces douleurs seront-elles compensées en ce monde ou ailleurs?

Je n'en sais rien.

Mes maux ont été si vifs aujourd'hui, que ce qui m'effraye le plus

ordinairement, je le regardais presque sans peur. A force de souffrir,

la gloire, le bonheur, l'avenir, tout me semblait impossible,

indifférent. Oh! si vous saviez les suggestions infernales qui se

mêlent à tout cela! les idées affreuses qui me passent par la tête,

les tourments du doute! Malheureux! je sais que je le suis. C'est là

tout...

Ce qui me tourmente le plus, c'est que je vois des hommes que leur

caractère pousse au bonheur. Je me dis alors: Si tous souffraient,

une compensation générale, un paradis après la vie, me semblerait de

rigueur. Mais il en est, quoi qu'on en dise, il en est d'heureux (par

le caractère). Ceux-là souvent s'embarrassent peu de l'avenir, ils

vivent imprévoyants et satisfaits; ici-bas tout est pour eux. Le

malheur ne serait-il donc qu'une cruelle maladie? les malheureux, des

pestiférés atteints d'une plaie incurable que leur organisation fait

souffrir comme celle des heureux les fait jouir? Avec tout cela,

j'espère, et j'avoue que Dieu me paraît tellement mêlé à toutes les

choses d'ici-bas, qu'au résumé je me confie en lui. Courbons la tête,

amis. Que sert de se rebiffer contre l'impossible? Souvent j'anatomise

mes douleurs, je les contemple froidement. L'idée qui prédomine chez

moi, c'est que je n'y peux rien.

Depuis deux mois j'ai repris l'étude de l'anglais avec une telle

énergie, que je lis facilement la poésie. _Rasselas_, que je lie

dans ce moment, voilà un livre prodigieux. Mon idée est d'aller en

Angleterre, et, après quelques années, d'écrire en anglais. J. L----,

avec lequel je suis très lié, me prête les poètes lakistes modernes dé

l'Angleterre; ils sont ravissants. J'ai changé votre Gérando contre un

Byron en un volume. J'en ai lu un petit poëme, _le Rêve_, qui m'a

fait une impression foudroyante. Une dame anglaise, qui me donne

des leçons, m'a dit qu'au bout de deux ans de séjour en Angleterre

j'écrirai très bien en anglais, parce que, dit-elle, j'écris déjà

comme très peu de français. En effet, j'ai traduit du L---- presque

sans faute. Il est vrai que je travaille à l'anglais la moitié du

jour.

Mes manies sont toujours cruelles. Quel ennui! Enfin, partout où je

tourne les yeux, je vois des douleurs. Mes moyens d'existence sont

encore un tourment. Je travaille maintenant à une biographie; mais

j'ai besoin d'argent, je suis même dans un grand embarras.

Littérature et Philosophie mêlées · 第 69 / 86 题