GUERRE AUX DÉMOLISSEURS!

1825

Si les choses vont encore quelque temps de ce train, il ne restera

bientôt plus à la France d'autre monument national que celui des

_Voyages pittoresques et romantiques_, où rivalisent de grâce,

d'imagination et de poésie le crayon de Taylor et la plume de Ch.

Nodier, dont il nous est bien permis de prononcer le nom avec

admiration, quoiqu'il ait quelquefois prononcé le nôtre avec amitié.

Le moment est venu où il n'est plus permis à qui que ce soit de garder

le silence. Il faut qu'un cri universel appelle enfin la nouvelle

France au secours de l'ancienne. Tous les genres de profanation, de

dégradation et de ruine menacent à la fois le peu qui nous reste de

ces admirables monuments du moyen âge, où s'est imprimée la vieille

gloire nationale, auxquels s'attachent à la fois la mémoire des rois

et la tradition du peuple. Tandis que l'on construit à grands frais

je ne sais quels édifices bâtards, qui, avec la ridicule prétention

d'être grecs ou romains en France, ne sont ni romains ni grecs,

d'autres édifices admirables et originaux tombent sans qu'on daigne

s'en informer, et leur seul tort cependant, c'est d'être français par

leur origine, par leur histoire et par leur but. A Blois, le château

des états sert de caserne, et la belle tour octogone de Catherine

de Médicis croule ensevelie sous les charpentes d'un quartier de

cavalerie. A Orléans, le dernier vestige des murs défendus par Jeanne

vient de disparaître. A Paris, nous savons ce qu'on a fait des

vieilles tours de Vincennes, qui faisaient une si magnifique compagnie

au donjon. L'abbaye de Sorbonne, si élégante et si ornée, tombe en ce

moment sous le marteau. La belle église romane de Saint-Germain des

Prés, d'où Henri IV avait observé Paris, avait trois flèches, les

seules de ce genre qui embellissent la silhouette de la capitale.

Deux de ces aiguilles menaçaient ruine. Il fallait les étayer ou

les abattre; on a trouvé plus court de les abattre. Puis, afin de

raccorder, autant que possible, ce vénérable monument avec le mauvais

portique dans le style de Louis XIII qui en masque le portail, les

_restaurateurs_ ont remplacé quelques-unes des anciennes chapelles par

de petites bonbonnières à chapiteaux corinthiens dans le goût de celle

de Saint-Sulpice; et on a badigeonné le reste en beau jaune serin.

La cathédrale gothique d'Autun a subi le même outrage. Lorsque nous

passions à Lyon, en août 1825, il y a deux mois, on faisait également

disparaître sous une couche de détrempe rose la belle couleur que les

siècles avaient donnée à la cathédrale du primat des Gaules. Nous

avons vu démolir encore, près de Lyon, le château renommé de

l'Arbresle. Je me trompe, le propriétaire a conservé une des tours, il

la loue à la commune, elle sert de prison. Une petite ville

historique dans le Forez, Crozet, tombe en ruines, avec le manoir

des d'Aillecourt, la maison seigneuriale où naquit Tourville, et des

monuments qui embelliraient Nuremberg. A Nevers, deux églises du

onzième siècle servent d'écurie. Il y en avait une troisième du même

temps, nous ne l'avons pas vue; à notre passage, elle était effacée du

sol. Seulement nous en avons admiré à la porte d'une chaumière, où ils

étaient jetés, deux chapiteaux romans qui attestaient par leur beauté

celle de l'édifice dont ils étaient les seuls vestiges. On a détruit

l'antique église de Mauriac. A Soissons, on laisse crouler le riche

cloître de Saint-Jean et ses deux flèches si légères et si hardies.

C'est dans ces magnifiques ruines que le tailleur de pierres choisit

des matériaux. Même indifférence pour la charmante église de Braisne,

dont la voûte démantelée laisse arriver la pluie sur les dix tombes

royales qu'elle renferme.

A la Charité-sur-Loire, près Bourges, il y a une église romane qui,

par l'immensité de son enceinte et la richesse de son architecture,

rivaliserait avec les plus célèbres cathédrales de l'Europe; mais elle

est à demi ruinée. Elle tombe pierre à pierre, aussi inconnue que

les pagodes orientales dans leurs déserts de sable. Il passe là six

diligences par jour. Nous avons visité Chambord, cet Alhambra de la

France. Il chancelle déjà, miné par les eaux du ciel, qui ont filtré

à travers la pierre tendre de ses toits dégarnis de plomb. Nous le

déclarons avec douleur, si l'on n'y songe promptement, avant peu

d'années, la souscription, souscription qui, certes, méritait d'être

nationale, qui a rendu le chef-d'oeuvre du Primatice au pays aura été

inutile; et bien peu de chose restera debout de cet édifice, beau

comme un palais de fées, grand comme un palais de rois.

Nous écrivons ceci à la hâte, sans préparation et en choisissant au

hasard quelques-uns des souvenirs qui nous sont restés d'une excursion

rapide dans une petite portion de la France. Qu'on y réfléchisse, nous

n'avons dévoilé qu'un bord de la plaie. Nous n'avons cité que des

faits, et des faits que nous avions vérifiés. Que se passe-t-il

ailleurs?

On nous a dit que des anglais avaient acheté _trois cents francs_

le droit d'emballer tout ce qui leur plairait dans les débris de

l'admirable abbaye de Jumiéges. Ainsi les profanations de lord Elgin

se renouvellent chez nous, et nous en tirons profit. Les turcs ne

vendaient que les monuments grecs; nous faisons mieux, nous

vendons les nôtres. On affirme encore que le cloître si beau de

Saint-Wandrille est débité, pièce à pièce, par je ne sais quel

propriétaire ignorant et cupide, qui ne voit dans un monument qu'une

carrière de pierres. _Proh pudor!_ au moment où nous traçons ces

lignes, à Paris, au lieu même dit _École des beaux-arts_, un escalier

de bois, sculpté par les merveilleux artistes du quatorzième

siècle, sert d'échelle à des maçons; d'admirables menuiseries de la

renaissance, quelques-unes encore peintes, dorées et blasonnées, des

boiseries, des portes touchées par le ciseau si tendre et si délicat

qui a ouvré le château d'Anet, se rencontrent là, brisées, disloquées,

gisantes en tas sur le sol, dans les greniers, dans les combles, et

jusque dans l'antichambre du cabinet d'un individu qui s'est installé

là, et qui s'intitule _architecte de l'École des beaux-arts_, et qui

marche tous les jours stupidement là-dessus. Et nous allons chercher

bien loin et payer bien cher des ornements à nos musées!

Il serait temps enfin de mettre un terme à ces désordres, sur

lesquels nous appelons l'attention du pays. Quoique appauvrie par les

dévastateurs révolutionnaires, par les spéculateurs mercantiles, et

surtout par les restaurateurs classiques, la France est riche encore

en monuments français. Il faut arrêter le marteau qui mutile la face

du pays. Une loi suffirait; qu'on la fasse. Quels que soient les

droits de la propriété, la destruction d'un édifice historique et

monumental ne doit pas être permise à ces ignobles spéculateurs que

leur intérêt aveugle sur leur honneur; misérables hommes, et si

imbéciles, qu'ils ne comprennent même pas qu'ils sont des barbares!

Il y a deux choses dans un édifice, son usage et sa beauté. Son usage

appartient au propriétaire, sa beauté à tout le monde; c'est donc

dépasser son droit que le détruire.

Une surveillance active devrait être exercée sur nos monuments.

Avec de légers sacrifices, on sauverait des constructions qui,

indépendamment du reste, représentent des capitaux énormes. La seule

église de Brou, bâtie vers la fin du quinzième siècle, a coûté

vingt-quatre millions, à une époque où la journée d'un ouvrier se

payait deux sous. Aujourd'hui ce serait plus de cent cinquante

millions. Il ne faut pas plus de trois jours et de trois cents francs

pour la jeter bas.

Et puis, un louable regret s'emparerait de nous, nous voudrions

reconstruire ces prodigieux édifices, que nous ne le pourrions. Nous

n'avons plus le génie de ces siècles. L'industrie a remplacé l'art.

Terminons ici cette note; aussi bien c'est encore là un sujet qui

exigerait un livre. Celui qui écrit ces lignes y reviendra souvent,

à propos et hors de propos; et, comme ce vieux romain qui disait

toujours: _Hoc censeo, et delendam esse Carthaginem_, l'auteur de

cette note répétera sans cesse: Je pense cela, et qu'il ne faut pas

démolir la France.

1832.

Il faut le dire, et le dire haut, cette démolition de la vieille

France, que nous avons dénoncée plusieurs fois sous la restauration,

se continue avec plus d'acharnement et de barbarie que jamais. Depuis

la révolution de juillet, avec la démocratie, quelque ignorance a

débordé et quelque brutalité aussi. Dans beaucoup d'endroits, le

pouvoir local, l'influence municipale, la curatelle communale a passé

des gentilshommes qui ne savaient pas écrire aux paysans qui ne savent

pas lire. On est tombé d'un cran. En attendant que ces braves gens

sachent épeler, ils gouvernent. La bévue administrative, produit

naturel et normal de cette machine de Marly qu'on appelle la

_centralisation_, la bévue administrative s'engendre toujours, comme

par le passé, du maire au sous-préfet, du sous-préfet au préfet, du

préfet au ministre. Seulement elle est plus grosse.

Notre intention est de n'envisager ici qu'une seule des innombrables

formes sous lesquelles elle se produit aux yeux du pays émerveillé.

Nous ne voulons traiter de la _bévue administrative_ qu'en matière de

monuments, et encore ne ferons-nous qu'effleurer cet immense sujet,

que vingt-cinq volumes in-folio n'épuiseraient pas.

Nous posons donc en fait qu'il n'y a peut-être pas en France,

à l'heure qu'il est, une seule ville, pas un seul chef-lieu

d'arrondissement, pas un seul chef-lieu de canton, où il ne se médite,

où il ne se commence, où il ne s'achève la destruction de quelque

monument historique national, soit par le fait de l'autorité centrale,

soit par le fait de l'autorité locale de l'aveu de l'autorité

centrale, soit par le fait des particuliers sous les yeux et avec la

tolérance de l'autorité locale.

Nous avançons ceci avec la profonde conviction de ne pas nous tromper,

et nous en appelons à la conscience de quiconque a fait, sur un

point quelconque de la France, la moindre excursion d'artiste et

d'antiquaire. Chaque jour quelque vieux souvenir de la France s'en va

avec la pierre sur laquelle il était écrit. Chaque jour nous brisons

quelque lettre du vénérable livre de la tradition. Et bientôt, quand

la ruine de toutes ces ruines sera achevée, il ne nous restera plus

qu'à nous écrier avec ce troyen, qui du moins emportait ses dieux:

...Fuit Ilium et ingens

Gloria!

Et à l'appui de ce que nous venons de dire, qu'on permette à celui qui

écrit ces lignes de citer, entre une foule de documents qu'il pourrait

produire, l'extrait d'une lettre à lui envoyée. Il n'en connaît pas

personnellement le signataire, qui est, comme sa lettre l'annonce,

homme de goût et de coeur; mais il le remercie de s'être adressé à

lui. Il ne fera jamais faute à quiconque lui signalera une injustice

ou une absurdité nuisible à dénoncer. Il regrette seulement que sa

voix n'ait pas plus d'autorité et de retentissement. Qu'on lise donc

cette lettre, et qu'on songe, en la lisant, que le fait qu'elle

atteste n'est pas un fait isolé, mais un des mille épisodes du grand

fait général, la _démolition successive et incessante de tous les

monuments de l'ancienne France_.

Charleville, 14 février 1832.

«Monsieur,

Au mois de septembre dernier, je fis un voyage à Laon (Aisne), mon

pays natal. Je l'avais quitté depuis plusieurs années; aussi, à peine

arrivé, mon premier soin fut de parcourir la ville... Arrivé sur la

place du Bourg, au moment où mes yeux se levaient sur la vieille tour

de Louis d'Outremer, quelle fut ma surprise de la voir de toutes parts

bardée d'échelles, de leviers et de tous les instruments possibles

de destruction! Je l'avouerai, cette vue me fit mal. Je cherchais à

deviner pourquoi ces échelles et ces pioches, quand vint à passer M.

Th----, homme simple et instruit, plein de goût pour les lettres et

fort ami de tout ce qui touche à la science et aux arts. Je lui

fis part à l'instant de l'impression douloureuse que me causait la

destruction de ce vieux monument. M. Th----, qui la partageait,

m'apprit que, resté seul des membres de l'ancien conseil municipal,

il avait été seul pour combattre l'acte dont nous étions en ce moment

témoins; que ses efforts n'avaient rien pu. Raisonnements, paroles,

tout avait échoué. Les nouveaux conseillers, réunis en majorité contre

lui, l'avaient emporté. Pour avoir pris un peu chaudement le parti de

cette tour innocente, M. Th---- avait été même accusé de carlisme.

Ces messieurs s'étaient écriés que cette tour ne rappelait que les

souvenirs des temps féodaux, et la destruction avait été votée par

acclamation. Bien plus, la ville a offert au soumissionnaire qui

se charge de l'exécution une somme de plusieurs mille francs, les

matériaux en sus. Voilà le prix du meurtre, car c'est un véritable

meurtre! M. Th---- me fit remarquer sur le mur voisin l'affiche

d'adjudication, en papier jaune. En tête était écrit en énormes

caractères: DESTRUCTION DE LA TOUR DITE DE LOUIS D'OUTREMER. _Le

public est prévenu,_ etc.

«Cette tour occupait un espace de quelques toises. Pour agrandir le

marché qui l'avoisine, si c'est là le but qu'on a cherché, on pouvait

sacrifier une maison particulière, _dont le prix n'eût peut-être pas

dépassé la somme offerte au soumissionnaire._ Ils ont préféré anéantir

la tour. Je suis affligé de le dire à la honte des Laonnois, leur

ville possédait un monument rare, un monument des rois de la seconde

race; il n'y en existe plus aujourd'hui un seul. Celui de Louis IV

était le dernier. Après un pareil acte de vandalisme, on apprendra

quelque jour sans surprise qu'ils démolissent leur belle cathédrale du

onzième siècle, pour faire une halle aux grains[1].»

Les réflexions abondent et se pressent devant de tels faits.

Et d'abord, ne voilà-t-il pas une excellente comédie? Vous

représentez-vous ces dix ou douze conseillers municipaux mettant

en délibération la grande _destruction de la tour dite de Louis

d'Outremer?_ Les voilà tous, rangés en cercle, et sans doute assis

sur la table, jambes croisées et babouches aux pieds, à la façon des

turcs. Écoutez-les. Il s'agit d'agrandir le carré aux choux et de

faire disparaître un _monument féodal_. Les voilà qui mettent en

commun tout ce qu'ils savent de grands mots, depuis quinze ans qu'ils

se font anucher le _Constitutionnel_ par le magister de leur village.

Ils se cotisent. Les bonnes raisons pleuvent. L'un argue de la

_féodalité_, et s'y tient; l'autre allègue la _dîme_; l'autre, la

_corvée_; l'autre, les _serfs qui battaient l'eau des fossés pour

faire taire les grenouilles_; un cinquième, le _droit de jambage et

de cuissage_; un sixième, les éternels _prêtres_ et les éternels

_nobles_; un autre, les _horreurs de la Saint-Barthélemy_; un autre,

qui est probablement avocat, les _jésuites_; puis ceci, puis cela,

puis encore cela et ceci; et tout est dit, la tour de Louis d'Outremer

est condamnée.

Vous figurez-vous bien, au milieu du grotesque sanhédrin, la situation

de ce pauvre homme, représentant unique de la science, de l'art, du

goût, de l'histoire? Remarquez-vous l'attitude humble et opprimée de

ce paria? L'écoutez-vous hasarder quelques mots timides en faveur du

vénérable monument? Et voyez-vous l'orage éclater contre lui? Le voilà

qui ploie sous les invectives. Voilà qu'on l'appelle de toutes parts

_carliste_, et probablement _carlisse_. Que répondre à cela? C'est

fini. La chose est faite. La démolition du «monument des âges de

barbarie» est définitivement votée avec enthousiasme, et vous entendez

le hourra des braves conseillers municipaux de Laon, qui ont pris

d'assaut la tour de Louis d'Outremer.

Croyez-vous que jamais Rabelais, que jamais Hogarth, auraient pu

trouver quelque part faces plus drôlatiques, profils plus bouffons,

silhouettes plus réjouissantes à charbonner sur les murs d'un cabaret

ou sur les pages d'une batrachomyomachie?

Oui, riez.--Mais, pendant que les prud'hommes jargonnaient,

croassaient et délibéraient, la vieille tour, si longtemps

inébranlable, se sentait trembler dans ses fondements. Voilà tout à

coup que, par les fenêtres, par les portes, par les barbacanes, par

les meurtrières, par les lucarnes, par les gouttières, de partout, les

démolisseurs lui sortent comme les vers d'un cadavre. Elle sue des

maçons. Ces pucerons la piquent. Cette vermine la dévore. La pauvre

tour commence à tomber pierre à pierre; ses sculptures se brisent

sur le pavé; elle éclabousse les maisons de ses débris; son flanc

s'éventre; son profil s'ébrèche, et le bourgeois inutile, qui passe à

côté sans trop savoir ce qu'on lui fait, s'étonne de la voir chargée

de cordes, de poulies et d'échelles plus qu'elle ne le fut jamais par

un assaut d'anglais ou de bourguignons.

Ainsi, pour jeter bas cette tour de Louis d'Outremer, presque

contemporaine des tours romaines de l'ancienne Bibrax, pour faire

ce que n'avaient fait ni béliers, ni balistes, ni scorpions, ni

catapultes, ni haches, ni dolabres, ni engins, ni bombardes, ni

serpentines, ni fauconneaux, ni couleuvrines, ni les boulets de fer

des forges de Creil, ni les pierres à bombarde des carrières de

Péronne, ni le canon, ni le tonnerre, ni la tempête, ni la bataille,

ni le feu des hommes, ni le feu du ciel, il a suffi au dix-neuvième

siècle, merveilleux progrès! d'une plume d'oie, promenée à peu près

au hasard sur une feuille de papier par quelques infiniment petits!

méchante plume d'un conseil municipal du vingtième ordre! plume qui

formule boiteusement les fetfas imbéciles d'un divan de paysans! plume

imperceptible du sénat de Lilliput! plume qui fait des fautes de

français! plume qui ne sait pas l'orthographe! plume qui, à coup sûr,

a tracé plus de croix que de signatures au bas de l'inepte arrêté!

Et la tour a été démolie! et cela s'est fait! et la ville a payé pour

cela! On lui a volé sa couronne, et elle a payé le voleur!

Quel nom donner à toutes ces choses?

Et, nous le répétons pour qu'on y songe bien, le fait de Laon n'est

pas un fait isolé. A l'heure où nous écrivons, il n'est pas un point

en France où il ne se passe quelque chose d'analogue. C'est plus ou

c'est moins, c'est peu ou c'est beaucoup, c'est petit ou c'est grand,

mais c'est toujours et partout du vandalisme. La liste des démolitions

est inépuisable. Elle a été commencée par nous et par d'autres

écrivains qui ont plus d'importance que nous. Il serait facile de la

grossir, il serait impossible de la clore.

On vient de voir une prouesse de conseil municipal. Ailleurs, c'est un

maire qui déplace un peulven pour marquer la limite du champ communal;

c'est un évêque qui ratisse et badigeonne sa cathédrale; c'est un

préfet qui jette bas une abbaye du quatorzième siècle pour démasquer

les fenêtres de son salon; c'est un artilleur qui rase un cloître

de 1460 pour rallonger un polygone; c'est un adjoint qui fait du

sarcophage de Théodeberthe une auge aux pourceaux.

Nous pourrions citer les noms. Nous en avons pitié. Nous les taisons.

Cependant il ne mérite pas d'être épargné, ce curé de Fécamp qui a

fait démolir le jubé de son église, donnant pour raison que ce massif

incommode, ciselé et fouillé par les mains miraculeuses du quinzième

siècle, privait ses paroissiens du bonheur de le contempler, lui curé,

dans sa splendeur à l'autel. Le maçon qui a exécuté l'ordre du béat

s'est fait des débris du jubé une admirable maisonnette qu'on peut

voir à Fécamp. Quelle honte! Qu'est devenu le temps où le prêtre était

le suprême architecte? Maintenant le maçon enseigne le prêtre!

N'y a-t-il pas aussi un dragon ou un housard qui veut faire de

l'église de Brou, de cette merveille, son grenier à foin, et qui en

demande ingénument la permission au ministre? N'était-on pas en train

de gratter du haut en bas la belle cathédrale d'Angers quand le

tonnerre est tombé sur la flèche, noire et intacte encore, et l'a

brûlée, comme si le tonnerre avait eu, lui, de l'intelligence et avait

mieux aimé abolir le vieux clocher que de le laisser égratigner par

des conseillers municipaux! Un ministre de la restauration n'a-t-il

pas rogné à Vincennes ses admirables tours et à Toulouse ses beaux

remparts? N'y a-t-il pas eu, à Saint-Omer, un préfet qui a détruit aux

trois quarts les magnifiques ruines de Saint-Bertin, sous prétexte

de donner du _travail aux ouvriers_? Dérision! si vous êtes des

administrateurs tellement médiocres, des cerveaux tellement stériles,

qu'en présence des routes à ferrer, des canaux à creuser, des rues à

macadamiser, des ports à curer, des landes à défricher, des écoles à

bâtir, vous ne sachiez que faire de vos ouvriers, du moins ne leur

livrez pas comme une proie nos édifices nationaux à démolir, ne leur

dites pas de se faire du pain avec ces pierres. Partagez-les plutôt,

ces ouvriers, en deux bandes; que toutes deux creusent un grand trou,

et que chacune ensuite comble le sien avec la terre de l'autre. Et

puis payez-leur ce travail. Voilà une idée. J'aime mieux l'inutile que

le nuisible.

A Paris, le vandalisme fleurit et prospère sous nos yeux. Le

vandalisme est architecte. Le vandalisme se carre et se prélasse. Le

vandalisme est fêté, applaudi, encouragé, admiré, caressé, protégé,

consulté, subventionné, défrayé, naturalisé. Le vandalisme est

entrepreneur de travaux pour le compte du gouvernement. Il s'est

installé sournoisement dans le budget, et il le grignote à petit

bruit, comme le rat son fromage. Et, certes, il gagne bien son argent.

Tous les jours il démolit quelque chose du peu qui nous reste de

cet admirable vieux Paris. Que sais-je? le vandalisme a badigeonné

Notre-Dame, le vandalisme a retouché les tours du Palais de Justice,

le vandalisme a rasé Saint-Magloire, le vandalisme a détruit le

cloître des Jacobins, le vandalisme a amputé deux flèches sur trois

à Saint-Germain-des-Prés. Nous parlerons peut-être dans quelques

instants des édifices qu'il bâtit. Le vandalisme a ses journaux,

ses coteries, ses écoles, ses chaires, son public, ses raisons. Le

vandalisme a pour lui les bourgeois. Il est bien nourri, bien renté,

bouffi d'orgueil, presque savant, très classique, bon logicien, fort

théoricien, joyeux, puissant, affable au besoin, beau parleur, et

content de lui. Il tranche du Mécène. Il protège les jeunes talents.

Il est professeur. Il donne de grands prix d'architecture. Il envoie

des élèves à Rome. Il porte habit brodé, épée au côté et culotte

française. Il est de l'institut. Il va à la cour. Il donne le bras

au roi, et flâne avec lui dans les rues, lui soufflant ses plans à

l'oreille. Vous avez dû le rencontrer.

Quelquefois il se fait propriétaire, et il change la tour magnifique

de Saint-Jacques de la Boucherie en fabrique de plomb de chasse,

impitoyablement fermée à l'antiquaire fureteur; et il fait de la nef

de Saint-Pierre-aux-Boeufs un magasin de futailles vides, de l'hôtel

de Sens une écurie à rouliers, de la maison de la Couronne d'or une

draperie, de la chapelle de Cluny une imprimerie. Quelquefois il se

fait peintre en bâtiments, et il démolit Saint-Landry pour construire

sur l'emplacement de cette simple et belle église une grande laide

maison qui ne se loue pas. Quelquefois il se fait greffier, et il

encombre de paperasses la Sainte-Chapelle, cette église qui sera la

plus admirable parure de Paris, quand il aura détruit Notre-Dame.

Quelquefois il se fait spéculateur, et dans la nef déshonorée de

Saint-Benoît il emboîte violemment un théâtre, et quel théâtre!

Opprobre! le cloître saint, docte et grave des bénédictins,

métamorphosé en je ne sais quel mauvais lieu littéraire.

Sous la restauration, il prenait ses aises et s'ébattait d'une manière

tout aussi charmante, nous en convenons. Chacun se rappelle comment

le vandalisme, qui alors aussi était architecte du roi, a traité la

cathédrale de Reims. Un homme d'honneur, de science et de talent, M.

Vitet, a déjà signalé le fait. Cette cathédrale est, comme on sait,

chargée du haut en bas de sculptures excellentes qui débordent

de toutes parts son profil. A l'époque du sacre de Charles X, le

vandalisme, qui est bon courtisan, eut peur qu'une pierre ne se

détachât par aventure de toutes ces sculptures en surplomb, et ne vînt

tomber incongrûment sur le roi, au moment où sa majesté passerait; et

sans pitié, et à grands coups de maillet, et trois grands mois durant,

il ébarba la vieille église! Celui qui écrit ceci a chez lui une belle

tête de Christ, débris curieux de cette exécution.

Depuis juillet, il en a fait une autre qui peut servir de pendant à

celle-là, c'est l'exécution du jardin des Tuileries. Nous reparlerons

quelque jour et longuement de ce bouleversement barbare. Nous ne

le citons ici que pour mémoire. Mais qui n'a haussé les épaules en

passant devant ces deux petits enclos usurpés sur une promenade

publique? On a fait mordre au roi le jardin des Tuileries, et voilà

les deux bouchées qu'il se réserve. Toute l'harmonie d'une oeuvre

royale et tranquille est troublée, la symétrie des parterres est

éborgnée, les bassins entaillent la terrasse; c'est égal, on a ses

deux jardinets. Que dirait-on d'un fabricant de vaudevilles qui se

taillerait un couplet ou deux dans les choeurs d'_Athalie!_ Les

Tuileries, c'était l'_Athalie_ de Le Nôtre.

On dit que le vandalisme a déjà condamné notre vieille et irréparable

église de Saint-Germain-l'Auxerrois. Le vandalisme a son idée à lui.

Il veut faire tout à travers Paris une grande, grande, grande rue.

Une rue d'une lieue! Que de magnifiques dévastations chemin faisant!

Saint-Germain-l'Auxerrois y passera, l'admirable tour de Saint-Jacques

de la Boucherie y passera peut-être aussi. Mais qu'importe! une rue

d'une lieue! comprenez-vous comme cela sera beau! une ligne droite

tirée du Louvre à la barrière du Trône; d'un bout de la rue, de la

barrière, on contemplera la façade du Louvre. Il est vrai que tout le

mérite de la colonnade de Perrault, si mérite il y a, est dans ses

proportions, et que ce mérite s'évanouira dans la distance; mais

qu'est-ce que cela fait? on aura une rue d'une lieue! de l'autre

bout, du Louvre, on verra la barrière du Trône, les deux colonnes

proverbiales que vous savez, maigres, fluettes et risibles comme les

jambes de Potier. O merveilleuse perspective!

Espérons que ce burlesque projet ne s'accomplira pas. Si l'on essayait

de le réaliser, espérons qu'il y aura une émeute d'artistes. Nous y

pousserons de notre mieux.

Les dévastateurs ne manquent jamais de prétextes. Sous la

restauration, on gâtait, on mutilait, on défigurait, on profanait les

édifices catholiques du moyen âge, le plus dévotement du monde. La

congrégation avait développé sur les églises la même excroissance

que sur la religion. Le sacré-coeur s'était fait marbre, bronze,

badigeonnage et bois doré. Il se produisait le plus souvent dans

les églises sous la forme d'une petite chapelle peinte, dorée,

mystérieuse, élégiaque, pleine d'anges bouffis, coquette, galante,

ronde et à faux jour, comme celle de Saint-Sulpice. Pas de cathédrale,

pas de paroisse en France à laquelle il ne poussât, soit au front,

soit au côté, une chapelle de ce genre. Cette chapelle constituait

pour les églises une véritable maladie. C'était la verrue de

Saint-Acheul.

Depuis la révolution de juillet, les profanations continuent, plus

funestes et plus mortelles encore, et avec d'autres semblants. Au

prétexte dévot a succédé le prétexte national, libéral, patriote,

philosophe, voltairien. On ne _restaure_ plus, on ne gâte plus, on

n'enlaidit plus un moment, on le jette bas. Et l'on a de bonnes

raisons pour cela. Une église, c'est le fanatisme; un donjon, c'est la

féodalité. On dénonce un monument, on massacre un tas de pierres, on

septembrise des ruines. A peine si nos pauvres églises parviennent

à se sauver en prenant cocarde. Pas une Notre-Dame en France, si

colossale, si vénérable, si magnifique, si impartiale, si historique,

si calme et si majestueuse qu'elle soit, qui n'ait son petit drapeau

tricolore sur l'oreille. Quelquefois on sauve une admirable église en

écrivant dessus: _Mairie_. Rien de moins populaire parmi nous que ces

édifices faits par le peuple et pour le peuple. Nous leur en voulons

de tous ces crimes des temps passés dont ils ont été les témoins. Nous

voudrions effacer le tout de notre histoire. Nous dévastons, nous

pulvérisons, nous détruisons, nous démolissons par esprit national. A

force d'être bons français, nous devenons d'excellents welches.

Dans le nombre, on rencontre certaines gens auxquels répugne ce qu'il

y a d'un peu banal dans le magnifique pathos de juillet, et qui

applaudissent aux démolisseurs par d'autres raisons, des raisons

doctes et importantes, des raisons d'économiste et de banquier.

--A quoi servent ces monuments? disent-ils. Cela coûte des frais

d'entretien, et voilà tout. Jetez-les à terre et vendez les matériaux.

C'est toujours cela de gagné.--Sous le pur rapport économique, le

raisonnement est mauvais. Nous l'avons déjà établi plus haut, ces

monuments sont des capitaux. Beaucoup d'entre eux, dont la renommée

attire les étrangers riches en France, rapportent au pays bien au delà

de l'intérêt de l'argent qu'ils ont coûté. Les détruire, c'est priver

le pays d'un revenu.

Mais quittons ce point de vue aride, et raisonnons de plus haut.

Depuis quand ose-t-on, en pleine civilisation, questionner l'art sur

son _utilité_? Malheur à vous si vous ne savez pas à quoi l'art sert!

On n'a rien de plus à vous dire. Allez! démolissez! utilisez! Faites

des moellons avec Notre-Dame de Paris. Faites des gros sous avec la

Colonne.

D'autres acceptent et veulent l'art; mais, à les entendre, les

monuments du moyen âge sont des constructions de mauvais goût, des

oeuvres barbares, des monstres en architecture, qu'on ne saurait trop

vite et trop soigneusement abolir. A ceux-là non plus il n'y a rien à

répondre. C'en est fini d'eux. La terre a tourné, le monde a marché

depuis eux; ils ont les préjugés d'un autre siècle; ils ne sont plus

de la génération qui voit le soleil. Car, il faut bien, nous le

répétons, que les oreilles de toute grandeur s'habituent à l'entendre

dire et redire, en même temps qu'une glorieuse révolution politique

s'est accomplie dans la société, une glorieuse révolution

intellectuelle s'est accomplie dans l'art. Voilà vingt-cinq ans que

Charles Nodier et Mme de Staël l'ont annoncée en France; et, s'il

était permis de citer un nom obscur après ces noms célèbres, nous

ajouterions que voilà quatorze ans que nous luttons pour elle.

Maintenant elle est faite. Le ridicule duel des classiques et des

romantiques s'est arrangé de lui-même, tout le monde étant à la fin du

même avis. Il n'y a plus de question. Tout ce qui a de l'avenir est

pour l'avenir. A peine y a-t-il encore, dans l'arrière-parloir des

collèges, dans la pénombre des académies, quelques bons vieux enfants

qui font joujou dans leur coin avec les poétiques et les méthodes d'un

autre âge; qui poëtes, qui architectes; celui-ci s'ébattant avec les

trois unités, celui-là avec les cinq ordres; les uns gâchant du plâtre

selon Vignole, les autres gâchant des vers selon Boileau.

Cela est respectable. N'en parlons plus.

Or, dans ce renouvellement complet de l'art et de la critique, la

cause de l'architecture du moyen âge, plaidée sérieusement pour la

première fois depuis trois siècles, a été gagnée en même temps que la

bonne cause générale; gagnée par toutes les raisons de la science,

gagnée par toutes les raisons de l'histoire, gagnée par toutes les

raisons de l'art, gagnée par l'intelligence, par l'imagination et par

le coeur. Ne revenons donc pas sur la chose jugée et bien jugée; et

disons de haut au gouvernement, aux communes, aux particuliers, qu'ils

sont responsables de tous les monuments nationaux que le hasard met

dans leurs mains. Nous devons compte du passé à l'avenir. _Posteri,

posteri, vestra res agitur_.

Quant aux édifices qu'on nous bâtit pour ceux qu'on nous détruit, nous

ne prenons pas le change, nous n'en voulons pas. Ils sont mauvais.

L'auteur de ces lignes maintient tout ce qu'il a dit ailleurs[2] sur

les monuments modernes du Paris actuel. Il n'a rien de plus doux à

dire des monuments en construction. Que nous importe les trois ou

quatre petites églises cubiques que vous bâtissez piteusement çà et

là! Laissez donc crouler votre ruine du quai d'Orsay avec ses lourds

cintres et ses vilaines colonnes engagées! Laissez crouler votre

palais de la chambre des députés, qui ne demandait pas mieux! N'est-ce

pas une insulte, au lieu dit _École des beaux-arts_, que cette

construction hybride et fastidieuse dont l'épure a si longtemps sali

le pignon de la maison voisine, étalant effrontément sa nudité et

sa laideur à côté de l'admirable façade du château de Gaillon?

Sommes-nous tombés à ce point de misère qu'il nous faille absolument

admirer les barrières de Paris? Y a-t-il rien au monde de plus

bossu et de plus rachitique que votre monument expiatoire (ah çà!

décidément, qu'est-ce qu'il expie?) de la rue de Richelieu? N'est-ce

pas une belle chose, en vérité, que votre Madeleine, ce tome deux de

la Bourse, avec son lourd tympan qui écrase sa maigre colonnade? Oh!

qui me délivrera des colonnades?

De grâce, employez mieux nos millions.

Ne les employez même pas à parfaire le Louvre. Vous voudriez achever

d'enclore ce que vous appelez le parallélogramme du Louvre. Mais nous

vous prévenons que ce parallélogramme est un trapèze; et, pour un

trapèze, c'est trop d'argent. D'ailleurs, le Louvre, hors ce qui est

de la renaissance, le Louvre, voyez-vous, n'est pas beau. Il ne faut

pas admirer et continuer, comme si c'était de droit divin, tous les

monuments du dix-septième siècle, quoiqu'ils vaillent mieux que ceux

du dix-huitième, et surtout que ceux du dix-neuvième. Quel que

soit leur bon air, quelle que soit leur grande mine, il en est des

monuments de Louis XIV comme de ses enfants. Il y en a beaucoup de

bâtards.

Le Louvre, dont les fenêtres entaillent l'architrave, le Louvre est de

ceux-là.

S'il est vrai, comme nous le croyons, que l'architecture, seule entre

tous les arts, n'ait plus d'avenir, employez vos millions à conserver,

à entretenir, à éterniser les monuments nationaux et historiques qui

appartiennent à l'état, et à racheter ceux qui sont aux particuliers.

La rançon sera modique. Vous les aurez à bon marché. Tel propriétaire

ignorant vendra le Parthénon pour le prix de la pierre.

Faites réparer ces beaux et graves édifices. Faites-les réparer avec

soin, avec intelligence, avec sobriété. Vous avez autour de vous des

hommes de science et de goût qui vous éclaireront dans ce travail.

Surtout que l'architecte restaurateur soit frugal de ses propres

imaginations; qu'il étudie curieusement le caractère de chaque

édifice, selon chaque siècle et chaque climat. Qu'il se pénètre de la

ligne générale et de la ligne particulière du monument qu'on lui met

entre les mains, et qu'il sache habilement souder son génie au génie

de l'architecte ancien.

Vous tenez les communes en tutelle, défendez-leur de démolir.

Quant aux particuliers, quant aux propriétaires qui voudraient

s'entêter à démolir, que la loi le leur défende; que leur propriété

soit estimée, payée et adjugée à l'état. Qu'on nous permette de

transcrire ici ce que nous disions à ce sujet en 1825: «Il faut

arrêter le marteau qui mutile la face du pays. Une loi suffirait;

qu'on la fasse. Quels que soient les droits de la propriété, la

destruction d'un édifice historique et monumental ne doit pas être

permise à ces ignobles spéculateurs que leur intérêt aveugle sur leur

honneur; misérables hommes, et si imbéciles, qu'ils ne comprennent

même pas qu'ils sont des barbares! Il y a deux choses dans un édifice,

son usage et sa beauté. Son usage appartient au propriétaire, sa

beauté à tout le monde, à vous, à moi, à nous tous. Donc, le détruire,

c'est dépasser son droit.»

Ceci est une question d'intérêt général, d'intérêt national. Tous les

jours, quand l'intérêt général élève la voix, la loi fait taire les

glapissements de l'intérêt privé. La propriété particulière a été

souvent et est encore à tous moments modifiée dans le sens de la

communauté sociale. On vous achète de force votre champ pour en faire

une place, votre maison pour en faire un hospice. On vous achètera

votre monument.

S'il faut une loi, répétons-le, qu'on la fasse. Ici, nous entendons

les objections s'élever de toutes parts:

--Est-ce que les chambres ont le temps?--Une loi pour si peu de chose!

Pour si peu de chose!

Comment! nous avons quarante-quatre mille lois dont nous ne savons que

faire, quarante-quatre mille lois sur lesquelles il y en a à peine dix

de bonnes. Tous les ans, quand les chambres sont en chaleur, elles en

pondent par centaines, et, dans la couvée, il y en a tout au plus deux

ou trois qui naissent viables. On fait des lois sur tout, pour tout,

contre tout, à propos de tout. Pour transporter les cartons de tel

ministère d'un côté de la rue de Grenelle à l'autre, on fait une loi.

Et une loi pour les monuments, une loi pour l'art, une loi pour la

nationalité de la France, une loi pour les souvenirs, une loi pour les

cathédrales, une loi pour les plus grands produits de l'intelligence

humaine, une loi pour l'oeuvre collective de nos pères, une loi pour

l'histoire, une loi pour l'irréparable qu'on détruit, une loi pour ce

qu'une nation a de plus sacré après l'avenir, une loi pour le passé,

cette loi juste, bonne, excellente, sainte, utile, nécessaire,

indispensable, urgente, on n'a pas le temps, on ne la fera pas!

Risible! risible! risible!

[1: Nous ne publions pas le nom du signataire de la lettre, n'y étant

point formellement autorisé par lui; mais nous le tenons en réserve

pour notre garantie. Nous avons cru devoir aussi retrancher les

passages qui n'étaient que l'expression trop bienveillante de la

sympathie de notre correspondant pour nous personnellement.

[2: Notre-Dame de Paris.

1833

Littérature et Philosophie mêlées · 第 68 / 86 题