Quand on suit attentivement et siècle par siècle, dans les fastes
de la France, l'histoire des arts, si étroitement liée à l'histoire
politique des peuples, on est frappé, en arrivant jusqu'à notre temps,
d'un phénomène singulier. Après avoir retrouvé sur les vitraux des
merveilleuses cathédrales du moyen âge comme un reflet de cette belle
époque de la grande féodalité, des croisades, de la chevalerie, époque
qui n'a laissé ni dans la mémoire des hommes, ni sur la face de la
terre, aucun vestige qui n'ait quelque chose de monumental, on passe
au règne de François 1er, si étourdiment appelé _ère de la renaissance
des arts_. On voit distinctement le fil qui lie ce siècle ingénieux
au moyen âge. Ce sont déjà, moins leur pureté et leur originalité
propres, les formes grecques; mais c'est toujours l'imagination
gothique. La poésie, naïve encore dans Marot, a pourtant cessé d'être
populaire pour devenir mythologique. On sent qu'on vient de changer
de route. Déjà les études classiques ont gâté le goût national. Sous
Louis XIII, la dégénération est sensible; on subit les conséquences
du mauvais système où les arts se sont engagés. On n'a plus de Jean
Goujon, plus de Jean Cousin, plus de Germain Pilon; et les types
vicieux, que leur génie corrigeait par tant de grâce et d'élégance,
redeviennent lourds et bâtards entre les mains de leurs copistes.
A cette décadence se mêle je ne sais quel faux goût florentin,
naturalisé en France par les Médicis. Tout se relève sous le sceptre
éclatant de Louis XIV, mais rien ne se redresse. Au contraire, le
principe de l'_imitation des anciens_ devient loi pour les arts, et
les arts restent froids, parce qu'ils restent faux. Quoique imposant,
il faut le dire, le génie de ce siècle illustre est incomplet. Sa
richesse n'est que de la pompe, sa grandeur n'est que de la majesté.
Enfin, sous Louis XV, tous les germes ont porté leurs fruits. Les
arts selon Aristote tombent de décrépitude avec la monarchie selon
Richelieu. Cette noblesse factice que leur imprimait Louis XIV meurt
avec lui. L'esprit philosophique achève de mûrir l'oeuvre classique;
et, dans ce siècle de turpitudes, les arts ne sont qu'une turpitude de
plus. Architecture, sculpture, peinture, poésie, musique, tout, à bien
peu d'exceptions près, montre les mêmes difformités. Voltaire amuse
une courtisane régnante des tortures d'une vierge martyre. Les vers de
Dorat naissent pour les bergères de Boucher. Siècle ignoble quand
il n'est pas ridicule, ridicule quand il n'est pas hideux; et qui,
commençant au cabaret pour finir à la guillotine, couronnant ses fêtes
par des massacres et ses danses par la carmagnole, ne mérite place
qu'entre le chaos et le néant.
Le siècle de Louis XIV ressemble à une cérémonie de cour réglée par
l'étiquette; le siècle de Louis XV est une orgie de taverne, où la
démence s'accouple au vice. Cependant, quelque différentes qu'elles
paraissent au premier abord, une cohésion intime existe entre ces deux
époques. D'une solennité d'apparat ôtez l'étiquette, il vous restera
une cohue; du règne de Louis XIV ôtez la dignité, vous aurez le règne
de Louis XV.
Heureusement, et c'est là que nous voulions en venir, le même lien
est loin d'enchaîner le dix-neuvième siècle au dix-huitième. Chose
étrange! quand on compare notre époque si austère, si contemplative,
et déjà si féconde en événements prodigieux, aux trois siècles qui
l'ont précédée, et surtout à son devancier immédiat, on a d'abord
peine à comprendre comment il se fait qu'elle vienne à leur suite; et
son histoire, après la leur, a l'air d'un livre dépareillé. On serait
tenté de croire que Dieu s'est trompé de siècle dans sa distribution
alternative des temps. De notre siècle à l'autre, on ne peut découvrir
la transition. C'est qu'en effet il n'en existe pas. Entre Frédéric et
Bonaparte, Voltaire et Byron, Vanloo et Géricault, Boucher et Charlet,
il y a un abîme, la révolution.
1827