Notre maladie depuis six semaines, c'est le ministère et la majorité
de la Chambre qui nous l'ont faite; c'est une révolution rentrée.
On a tort de croire que l'équilibre européen ne sera pas dérangé par
notre révolution. Il le sera. Ce qui nous rend forts, c'est que nous
pouvons lâcher son peuple sur tout roi qui nous lâchera son armée. Une
révolution combattra pour nous partout où nous le voudrons.
L'Angleterre seule est redoutable pour mille raisons.
Le ministère anglais nous fait bonne mine parce que nous avons
inspiré au peuple anglais un enthousiasme qui pousse le gouvernement.
Cependant Wellington sait par où nous prendre; il nous entamera,
l'heure venue, par Alger ou par la Belgique. Or nous devions chercher
à nous lier de plus en plus étroitement avec la population anglaise,
pour tenir en respect son ministère; et, pour cela, envoyer en
Angleterre un ambassadeur populaire, Benjamin Constant, par exemple,
dont on eût dételé la voiture de Douvres à Londres avec douze cent
mille anglais en cortège. De cette façon, notre ambassadeur eût été
le premier personnage d'Angleterre, et qu'on juge le beau contrecoup
qu'eût produit à Londres, à Manchester, à Birmingham, une déclaration
de guerre à la France! Planter l'idée française dans le sol anglais,
c'eût été grand et politique.
L'union de la France et de l'Angleterre peut produire des résultats
immenses pour l'avenir de l'humanité.
La France et l'Angleterre sont les deux pieds de la civilisation.
Chose étrange que la figure des gens qui passent dans les rues le
lendemain d'une révolution! A tout moment vous êtes coudoyé par le
vice et l'impopularité en personne avec cocarde tricolore. Beaucoup
s'imaginent que la cocarde couvre le front.
Nous assistons en ce moment à une averse de places qui a des effets
singuliers. Cela débarbouille les uns. Cela crotte les autres.
On est tout stupéfait des existences qui surgissent toutes faites dans
la nuit qui suit une révolution. Il y a du champignon dans l'homme
politique. Hasard et intrigue. Coterie et loterie.
Charles X croit que la révolution qui l'a renversé est une
conspiration creusée, minée, chauffée de longue main. Erreur! c'est
tout simplement une ruade du peuple.
Mon ancienne conviction royaliste-catholique de 1820 s'est écroulée
pièce à pièce depuis dix ans devant l'âge et l'expérience. Il en reste
pourtant encore quelque chose dans mon esprit, mais ce n'est qu'une
religieuse et poétique ruine. Je me détourne quelquefois pour la
considérer avec respect, mais je n'y viens plus prier.
L'ordre sous la tyrannie, c'est, dit Alfieri quelque part, _une vie
sans âme_.
L'idée de Dieu et l'idée du roi sont deux et doivent être deux. La
monarchie à la Louis XIV les confond au détriment de l'ordre temporel,
au détriment de l'ordre spirituel. Il résulte de ce monarchisme une
sorte de mysticisme politique, de fétichisme royaliste, je ne sais
quelle religion de la personne du roi, du corps du roi, qui a un
palais pour temple et des gentilshommes de la chambre pour prêtres,
avec l'étiquette pour décalogue. De là toutes ces fictions qu'on
appelle _droit divin, légitimité, grâce de Dieu_, et qui sont tout au
rebours du véritable droit divin, qui est la justice, de la véritable
légitimité, qui est l'intelligence, de la véritable grâce de Dieu, qui
est la raison. Cette religion des courtisans n'aboutit à autre chose
qu'à substituer la chemise d'un homme à la bannière de l'église.
Nous sommes dans le moment des peurs paniques. Un club, par exemple,
effraye, et c'est tout simple; c'est un mot que la masse traduit par
un chiffre, 93. Et, pour les basses classes, 93, c'est la disette;
pour les classes moyennes, c'est le maximum; pour les hautes classes,
c'est la guillotine.
Mais nous sommes en 1830.
La république, comme l'entendent certaines gens, c'est la guerre de
ceux qui n'ont ni un sou, ni une idée, ni une vertu, contre quiconque
a l'une de ces trois choses.
La république, selon moi, la république, qui n'est pas encore mûre,
mais qui aura l'Europe dans un siècle, c'est la société souveraine
de la société; se protégeant, garde nationale; se jugeant, jury;
s'administrant, commune; se gouvernant, collège électoral.
Les quatre membres de la monarchie, l'armée, la magistrature,
l'administration, la pairie, ne sont pour cette république que quatre
excroissances gênantes qui s'atrophient et meurent bientôt.
--Ma vie a été pleine d'épines.
--Est-ce pour cela que votre conscience est si déchirée?
Il y a toujours deux choses dans une charte, la solution d'un peuple
et d'un siècle, et une feuille de papier. Tout le secret, pour bien
gouverner le progrès politique d'une nation, consiste à savoir
distinguer ce qui est la solution sociale de ce qui est la feuille
de papier. Tous les principes que les révolutions antécédentes ont
dégagés forment le fonds, l'essence même de la charte; respectez-les.
Ainsi, liberté de culte, liberté de pensée, liberté de presse, liberté
d'association, liberté de commerce, liberté d'industrie, liberté de
chaire, de tribune, de théâtre, de tréteau, égalité devant la loi,
libre accessibilité de toutes les capacités à tous les emplois, toutes
choses sacrées et qui font choir, comme la torpille, les rois qui
osent y toucher. Mais de la feuille de papier, de la forme, de la
rédaction, de la lettre, des questions d'âge, de cens, d'éligibilité,
d'hérédité, d'inamovibilité, de pénalité, inquiétez-vous-en peu et
réformez à mesure que le temps et la société marchent. La lettre ne
doit jamais se pétrifier quand les choses sont progressives. Si la
lettre résiste, il faut la briser.
Il faut quelquefois violer les chartes pour leur faire des enfants.
En matière de pouvoir, toutes les fois que le fait n'a pas besoin
d'être violent pour être, le fait est droit.
Une guerre générale éclatera quelque jour en Europe, la guerre des
royaumes contre les patries.
M. de Talleyrand a dit à Louis-Philippe, avec un gracieux sourire, en
lui prêtant serment:--Hé! hé! sire, c'est le treizième.
M. de Talleyrand disait il y a un an, à une époque où l'on parlait
beaucoup trilogie en littérature:--Je veux avoir fait aussi, moi,
ma trilogie; j'ai fait Napoléon, j'ai fait la maison de Bourbon, je
finirai par la maison d'Orléans.
Pourvu que la pièce que M. de Talleyrand nous joue n'ait en effet que
trois actes!
Les révolutions sont de magnifiques improvisatrices. Un peu échevelées
quelquefois.
Effrayante charrue que celle des révolutions! ce sont des têtes
humaines qui roulent au tranchant du soc des deux côtés du sillon.
Ne détruisez pas notre architecture gothique. Grâce pour les vitraux
tricolores!
Napoléon disait: Je ne veux pas du coq, le renard le mange. Et il prit
l'aigle. La France a repris le coq. Or, voici tous les renards qui
reviennent dans l'ombre à la file, se cachant l'un derrière l'autre;
P---- derrière T----, V---- derrière M----. _Eia! vigila, Galle!_
Il y a des gens qui se croient bien avancés et qui ne sont encore
qu'en 1688. Il y a pourtant longtemps déjà que nous avons dépassé
1789.
La nouvelle génération a fait la révolution de 1830, l'ancienne
prétend la féconder. Folie, impuissance! Une révolution de vingt-cinq
ans, un parlement de soixante, que peut-il résulter de l'accouplement?
Vieillard, ne vous barricadez pas ainsi dans la législature; ouvrez
la porte bien plutôt, et laissez passer la jeunesse. Songez qu'en lui
fermant la Chambre, vous la laissez sur la place publique.
Vous avez une belle tribune en marbre, avec des bas-reliefs de M.
Lemot, et vous n'en voulez que pour vous; c'est fort bien. Un beau
matin, la génération nouvelle renversera un tonneau sur le cul, et
cette tribune-là sera en contact immédiat avec le pavé qui a écrasé
une monarchie de huit siècles. Songez-y.
Remarquez d'ailleurs que, tout vénérables que vous êtes par votre
âge, ce que vous faites depuis août 1830 n'est que précipitation,
étourderie et imprudence. Des jeunes gens n'auraient peut-être pas
fait la part au feu si large. Il y avait dans la monarchie de la
branche aînée beaucoup de choses utiles que vous vous êtes trop hâtés
de brûler et qui auraient pu servir, ne fût-ce que comme fascines,
pour combler le fossé profond qui nous sépare de l'avenir. Nous
autres, jeunes ilotes politiques, nous vous avons blâmés plus d'une
fois, dans l'ombre oisive où vous nous laissez, de tout démolir trop
vite et sans discernement, nous qui rêvons pourtant une reconstruction
générale et complète. Mais pour la démolition comme pour la
reconstruction, il fallait une longue et patiente attention, beaucoup
de temps, et le respect de tous les intérêts qui s'abritent et
poussent si souvent de jeunes et vertes branches sous les vieux
édifices sociaux. Au jour de l'écroulement, il faut faire aux intérêts
un toit provisoire.
Chose étrange! vous avez la vieillesse, et vous n'avez pas la
maturité.
Voici des paroles de Mirabeau qu'il est l'heure de méditer:
«Nous ne sommes point des sauvages arrivant nus des bords de
l'Orénoque pour former une société. Nous sommes une nation vieille, et
sans doute trop vieille pour notre époque. Nous avons un gouvernement
préexistant, un roi préexistant, des préjugés préexistants; il faut,
autant qu'il est possible, assortir toutes ces choses à la révolution
et sauver la soudaineté du passage.»
Dans la constitution actuelle de l'Europe, chaque état a son esclave,
chaque royaume traîne son boulet. La Turquie a la Grèce, la Russie
a la Pologne, la Suède a la Norvège, la Prusse a le grand-duché
de Posen, l'Autriche a la Lombardie, la Sardaigne a le Piémont,
l'Angleterre a l'Irlande, la France a la Corse, la Hollande a la
Belgique. Ainsi, à côté de chaque peuple maître, un peuple esclave; à
côté de chaque nation dans l'état naturel, une nation hors de l'état
naturel. Edifice mal bâti; moitié marbre, moitié plâtras.