AOUT

Après juillet 1830, il nous faut la chose _république_ et le mot

_monarchie_.

A ne considérer les choses que sous le point de vue de l'expédient

politique, la révolution de juillet nous a fait passer brusquement

du constitutionalisme au républicanisme. La machine anglaise est

désormais hors de service en France; les whigs siégeraient à l'extrême

droite de notre Chambre. L'opposition a changé de terrain comme le

reste. Avant le 30 juillet elle était en Angleterre, aujourd'hui elle

est en Amérique.

Les sociétés ne sont bien gouvernées en fait et en droit que lorsque

ces deux forces, l'intelligence et le pouvoir, se superposent. Si

l'intelligence n'éclaire encore qu'une tête au sommet du corps social,

que cette tête règne; les théocraties ont leur logique et leur beauté.

Dès que plusieurs ont la lumière, que plusieurs gouvernent; les

aristocraties sont alors légitimes. Mais lorsqu'enfin l'ombre a

disparu de partout, quand toutes les têtes sont dans la lumière, que

tous régissent tout. Le peuple est mûr à la république; qu'il ait la

république.

Tout ce que nous voyons maintenant, c'est une aurore. Rien n'y manque,

pas même le coq.

La fatalité, que les anciens disaient aveugle, y voit clair et

raisonne. Les événements se suivent, s'enchaînent et se déduisent

dans l'histoire avec une logique qui effraye. En se plaçant un peu

à distance, on peut saisir toutes leurs démonstrations dans leurs

rigoureuses et colossales proportions, et la raison humaine brise sa

courte mesure devant ces grands syllogismes du destin.

Il ne peut y avoir rien que de factice, d'artificiel et de plâtré

dans un ordre de choses où les inégalités sociales contrarient les

inégalités naturelles.

L'équilibre parfait de la société résulte de la superposition

immédiate de ces deux inégalités.

Les rois ont le jour, les peuples ont le lendemain.

Donneurs de places! preneurs de places! demandeurs de places! gardeurs

de places!--C'est pitié de voir tous ces gens qui mettent une cocarde

tricolore à leur marmite.

Il y a, dit Hippocrate, l'inconnu, le mystérieux, le _divin_ des

maladies. _Quid divinum_. Ce qu'il dit des maladies, on peut le dire

des révolutions.

La dernière raison des rois, le boulet. La dernière raison des

peuples, le pavé.

Je ne suis pas de vos gens coiffés du bonnet rouge et entêtés de la

guillotine.

Pour beaucoup de raisonneurs à froid qui font après coup la théorie

de la Terreur, 93 a été une amputation brutale, mais nécessaire.

Robespierre est un Dupuytren politique. Ce que nous appelons la

guillotine n'est qu'un bistouri.

C'est possible. Mais il faut désormais que les maux de la société

soient traités non par le bistouri, mais par la lente et graduelle

purification du sang, par la résorption prudente des humeurs

extravasées, par la saine alimentation, par l'exercice des forces et

des facultés, par le bon régime. Ne nous adressons plus au chirurgien,

mais au médecin.

Beaucoup de bonnes choses sont ébranlées et toutes tremblantes encore

de la brusque secousse qui vient d'avoir lieu. Les hommes d'art en

particulier sont fort stupéfaits et courent dans toutes les directions

après leurs idées éparpillées. Qu'ils se rassurent. Ce tremblement

de terre passé, j'ai la ferme conviction que nous retrouverons notre

édifice de poésie debout et plus solide de toutes les secousses

auxquelles il aura résisté. C'est aussi une question de liberté que la

nôtre, c'est aussi une révolution. Elle marchera intacte à côté de sa

soeur la politique. Les révolutions, comme les loups, ne se mangent

pas.

Littérature et Philosophie mêlées · 第 37 / 86 题