On peut observer qu'il y a deux sortes de tragédies; l'une qui est
faite avec des sentiments, l'autre qui est faite avec des événements.
La première considère les hommes sous le point de vue des rapports
établis entre eux par la nature; la seconde, sous le point de vue des
rapports établis entre eux par la société. Dans l'une, l'intérêt naît
du développement d'une des grandes affections auxquelles l'homme est
soumis par cela même qu'il est homme, telles que l'amour, l'amitié,
l'amour filial et paternel; dans l'autre, il s'agit toujours d'une
volonté politique appliquée à la défense ou au renversement des
institutions établies. Dans le premier cas, le personnage est
évidemment passif, c'est-à-dire qu'il ne peut se soustraire à
l'influence des objets extérieurs; un jaloux ne peut s'empêcher d'être
jaloux, un père ne peut s'empêcher de craindre pour son fils; et peu
importe comment ces impressions sont amenées, pourvu qu'elles soient
intéressantes; le spectateur appartient toujours à ce qu'il craint ou
à ce qu'il désire. Dans le second cas, au contraire, le personnage est
essentiellement actif, parce qu'il n'a qu'une volonté immuable, et que
la volonté ne peut se manifester que par des actions. On peut comparer
ces deux tragédies, l'une à une statue que l'on taille dans le bloc,
l'autre à une statue que l'on jette en fonte. Dans le premier cas, le
bloc existe, il lui suffit pour devenir la statue d'être soumis à une
influence extérieure; dans le second, il faut que le métal ait en
lui-même la faculté de parcourir le moule qu'il doit remplir. A mesure
que toutes les tragédies se rapprochent plus ou moins de ces deux
types, elles participent plus ou moins de l'un ou de l'autre; il faut
une forte constitution aux tragédies de tête pour se soutenir; les
tragédies de coeur ont à peine besoin de s'astreindre à un plan. Voyez
_Mahomet_ et _le Cid_.