VIII

On peut observer qu'il y a deux sortes de tragédies; l'une qui est

faite avec des sentiments, l'autre qui est faite avec des événements.

La première considère les hommes sous le point de vue des rapports

établis entre eux par la nature; la seconde, sous le point de vue des

rapports établis entre eux par la société. Dans l'une, l'intérêt naît

du développement d'une des grandes affections auxquelles l'homme est

soumis par cela même qu'il est homme, telles que l'amour, l'amitié,

l'amour filial et paternel; dans l'autre, il s'agit toujours d'une

volonté politique appliquée à la défense ou au renversement des

institutions établies. Dans le premier cas, le personnage est

évidemment passif, c'est-à-dire qu'il ne peut se soustraire à

l'influence des objets extérieurs; un jaloux ne peut s'empêcher d'être

jaloux, un père ne peut s'empêcher de craindre pour son fils; et peu

importe comment ces impressions sont amenées, pourvu qu'elles soient

intéressantes; le spectateur appartient toujours à ce qu'il craint ou

à ce qu'il désire. Dans le second cas, au contraire, le personnage est

essentiellement actif, parce qu'il n'a qu'une volonté immuable, et que

la volonté ne peut se manifester que par des actions. On peut comparer

ces deux tragédies, l'une à une statue que l'on taille dans le bloc,

l'autre à une statue que l'on jette en fonte. Dans le premier cas, le

bloc existe, il lui suffit pour devenir la statue d'être soumis à une

influence extérieure; dans le second, il faut que le métal ait en

lui-même la faculté de parcourir le moule qu'il doit remplir. A mesure

que toutes les tragédies se rapprochent plus ou moins de ces deux

types, elles participent plus ou moins de l'un ou de l'autre; il faut

une forte constitution aux tragédies de tête pour se soutenir; les

tragédies de coeur ont à peine besoin de s'astreindre à un plan. Voyez

_Mahomet_ et _le Cid_.

Littérature et Philosophie mêlées · 第 21 / 86 题