La différence qui existe entre la tragédie allemande et la tragédie
française provient de ce que les auteurs allemands voulurent créer
tout d'abord, tandis que les français se contentèrent de corriger les
anciens. La plupart de nos chefs-d'oeuvre ne sont parvenus au point où
nous les voyons qu'après avoir passé par les mains des premiers hommes
de plusieurs siècles. Voilà pourquoi il est si injuste de s'en faire
un titre pour écraser les productions originales.
La tragédie allemande n'est autre chose que la tragédie des grecs,
avec les modifications qu'a dû y apporter la différence des époques.
Les grecs aussi avaient voulu faire concourir le faste de la scène aux
jeux du théâtre; de là, ces masques, ces choeurs, ces cothurnes; mais,
comme chez eux les arts qui tiennent des sciences étaient dans le
premier état d'enfance, ils furent bientôt ramenés à cette simplicité
que nous admirons. Voyez dans Servius ce qu'il fallait faire pour
changer une décoration sur le théâtre des anciens.
Au contraire, les auteurs allemands, arrivant au milieu de toutes les
inventions modernes, se servirent des moyens qui étaient à leur portée
pour couvrir les défauts de leurs tragédies. Lorsqu'ils ne pouvaient
parler au coeur, ils parlèrent aux yeux. Heureux s'ils avaient su se
renfermer dans de justes bornes! Voilà pourquoi la plupart des pièces
allemandes ou anglaises qu'on transporte sur notre scène produisent
moins d'effet que dans l'original; on leur laisse des défauts qui
tiennent aux plans et aux caractères, et on leur ôte cette pompe
théâtrale qui en est la compensation.
Mme de Staël attribue encore à une autre raison la prééminence des
auteurs français sur les auteurs allemands, et elle a observé juste.
Les grands hommes français étaient réunis dans le même foyer de
lumières; et les grands hommes allemands étaient disséminés comme dans
des patries différentes. Il en est de deux hommes de génie comme des
deux fluides sur la batterie; il faut les mettre en contact pour
qu'ils vous donnent la foudre.