S'il n'y a point de sociétés sans guerre, il est difficile qu'il y ait
des guerres sans armées. Ainsi Mme de M---- est pleinement justifiée
de se livrer dans le chapitre suivant aux détails d'un camp. Mme de
M---- est, je crois, le premier auteur de son sexe qui se soit occupé
de cette matière après la chevalière d'Éon; non que je veuille établir
la comparaison entre Mme de M---- et l'amazone du siècle dernier;
c'est purement un rapprochement bibliographique, et ma remarque
subsiste.
Mme de M----, comme tous les auteurs militaires, se montre grand
partisan de l'obéissance absolue; c'est une question qui a été souvent
agitée par les philosophes, mais qui est tous les jours parfaitement
résolue à la plaine de Grenelle.
Il y a sur cette question une opinion de Hobbes que Mme de M----
aurait pu citer, et qui ne laisse pas que d'être assez singulière: «Si
notre maître, dit-il, nous ordonne une action coupable, nous devons
l'exécuter, à moins que cette action ne puisse être réputée nôtre.»
C'est-à-dire que Hobbes, pour règle des actions humaines, n'admettrait
plus que l'égoïsme.
Mme de M---- rapporte, d'après Folard, quelques-unes des qualités
que doit posséder un vrai capitaine. Quant à moi, je me défie de ces
définitions si parfaites par lesquelles il n'y aurait plus que des
exceptions dans la nature. C'est une chose épouvantable à voir que la
nomenclature des études préparatoires auxquelles doit se livrer un
apprenti général; mais combien y a-t-il eu d'excellents généraux qui
ne savaient pas lire? Il semblerait que la première condition, la
condition _sine qua non_ de tout homme qui se destine à la guerre,
serait d'avoir de bons yeux, ou tout au moins d'être robuste et
dispos. Eh bien! une foule de grands guerriers ont été borgnes ou
boiteux. Philippe était borgne, boiteux, et de plus manchot; Agésilas
était boiteux et contrefait; Annibal était borgne; Bajazet et
Tamerlan, les deux foudres de guerre de leur temps, étaient l'un
borgne et l'autre boiteux; Luxembourg était bossu. Il semble même que
la nature, pour dérouter toutes nos idées, ait voulu nous montrer le
phénomène d'un général totalement aveugle, guidant une armée, rangeant
ses troupes en bataille, et remportant des victoires. Tel fut Ziska,
chef des hussites.
V
Historiens! historiens! faiseurs d'emphase! Mes amis, n'y croyez pas.
Le sénat marche au-devant de Varron qui s'est sauvé de la bataille, et
le remercie de n'avoir pas désespéré de la république...--Qu'est-ce
que cela prouve? Que la faction qui avait fait nommer Varron général,
pour ôter le commandement à Fabius, fut encore assez puissante pour
empêcher qu'il fût puni. Elle voulait même qu'il fût nommé dictateur,
afin que Fabius, le seul homme qui pût sauver la république, ne fût
pas appelé à la tête des affaires. Il n'y a malheureusement là rien
que de très naturel, s'il n'y a rien d'héroïque. Croit-on, par
exemple, qu'après la déroute de Moscou, si Buonaparte l'avait voulu,
tout son sénat n'aurait pas marché en corps au-devant de lui?
Le sénat déclare qu'il ne rachètera point les prisonniers. Qu'est-ce
que cela prouve? Que le sénat n'avait pas d'argent. Il fit comme tant
d'honnêtes gens qui ne sont pas des romains; il fut dur, ne voulant
pas paraître pauvre. Pouvait-il en effet accuser de lâcheté des
soldats qui s'étaient battus depuis le lever du soleil jusqu'à la
nuit, et qui n'avaient laissé que soixante-dix mille morts sur le
champ de bataille? Voilà les faits, et en histoire des faits valent au
moins des phrases.--Voyez tout ce passage dans Folard.
On objectera le témoignage de Montesquieu. Montesquieu a fait un
fort beau livre sur les causes de la grandeur et de la décadence des
romains; mais il en a oublié une, c'est que la cavalerie d'Annibal ait
eu les jambes lassées le jour qu'il vint camper à quatre milles de
Rome. Il est toujours curieux de voir un français trouver chez les
romains des choses dont ni Salluste, ni Cicéron, ni Tacite, ni
Tite-Live ne s'étaient jamais doutés; et pourtant les romains étaient
un peu comme nous; en fait de louange et de bonne opinion d'eux-mêmes,
ils ne laissaient guère à dire aux autres.
Les historiens qui n'écrivent que pour briller veulent voir partout
des crimes et du génie; il leur faut des géants, mais leurs géants
sont comme les girafes, grands par devant et petits par derrière. En
général, c'est une occupation amusante de rechercher les véritables
causes des événements; on est tout étonné en voyant la source du
fleuve; je me souviens encore de la joie que j'éprouvai, dans mon
enfance, en enjambant le Rhône. Il me semble que la providence
elle-même se plaise à ce contraste entre les causes et les effets. La
peste fut une fois apportée en Italie par une corneille, et c'est en
disséquant une souris qu'on découvrit le galvanisme.
Ce qui me dégoûte, disait une femme, c'est que ce que je vois sera
un jour de l'histoire. Eh bien! ce qui dégoûtait cette femme est
aujourd'hui de l'histoire, et cette histoire-là en vaut bien
une autre. Qu'en conclure? Que les objets grandissent dans les
imaginations des hommes comme les rochers dans les brouillards, à
mesure qu'ils s'éloignent.
Mars 1820[1].
M. le duc de Berry vient d'être assassiné. Il y a six semaines à
peine. La pierre de Saint-Denis n'est pas encore recelée, et voici
déjà que les oraisons funèbres et les apologies pleuvent sur cette
tombe. Le tout tronqué, incorrect, mal pensé, mal écrit; des
adulations plates ou sonores; pas de conviction, pas d'accent, pas de
vrai regret. Le sujet était beau cependant. Quand donc interdira-t-on
les grands sujets aux petits talents? Il y avait dans les temples de
l'antiquité certains vases sacrés qui ne pouvaient être portés par des
mains profanes.
Et en effet, quoi de plus vaste pour le poëte, et de plus fécond
que cette vie pieuse et guerrière, qui embrasse tant de déplorables
événements, que cette mort héroïque et chrétienne, qui entraîne tant
de fatales conséquences? Un noble triomphe est réservé au grand
écrivain qui nous retracera et la trop courte carrière et le caractère
chevaleresque de celui qui sera peut-être le dernier descendant de
Louis XIV. Ce prince, repoussé dès l'adolescence du sol de la patrie,
fit avant l'âge le rude apprentissage du casque et de l'épée. Les
premières et longtemps les seules prérogatives qu'il dut à son rang
auguste furent l'exil et la proscription. Passant d'un palais dans un
camp, tantôt accueilli sous les tentes de l'Autriche, tantôt errant
sur les flottes de l'Angleterre, il fut, durant bien des années, avec
toute son illustre famille, un éclatant exemple de l'inconstance de la
fortune et de l'ingratitude des hommes. Longtemps, mêlé à des chefs
étrangers, il eut à combattre des soldats qui étaient nés pour servir
sous lui; mais du moins sa constance et sa bravoure ne démentirent
jamais le sang et le nom de ses aïeux. Il fut le digne élève de
l'héritier des Condé, exilé comme lui, le digne capitaine de la
vieille troupe des gentilshommes proscrits avec leurs rois. Dans ces
temps de guerres, le pain des soldats valait à ses yeux les festins
des princes, et, à défaut de couche royale, il savait conquérir le
jour le canon sur lequel il devait reposer la nuit. Revenu enfin parmi
les peuples que gouvernaient ses pères, il n'était pas réservé à jouir
paisiblement de ce bonheur qu'une auguste union semblait devoir rendre
durable pour lui, et éternel pour notre postérité. Hélas! après quatre
ans d'une vie simple et bienfaisante, le plus jeune des derniers
Bourbons, entouré de l'amour et des espérances de la nation, est tombé
sous le poignard d'un français, poignard que n'a pu rencontrer sur son
passage, durant les onze années de son ombrageuse tyrannie, un corse
gardé par un mameluck!
Ce loyal enfant du Béarnais, destiné sans doute à commander notre
brave et fidèle armée, promis peut-être aux héroïques plaines de la
Vendée, est mort à la fleur et dans la force de l'âge, sans avoir
même eu la consolation d'expirer, comme Épaminondas, étendu sur son
bouclier.
Et quand l'historien d'une si noble vie aura rappelé le dernier pardon
et les derniers adieux, il sera de son devoir de remonter, ou plutôt
de descendre aux causes et aux auteurs de cet abominable forfait.
Qu'il écoute alors pour dévoiler des trames ténébreuses, qu'il écoute
la France désespérée, elle criera, comme l'impératrice romaine: _Je
reconnais les coups!_
Nous ne nous livrerons pas ici à une discussion qui outrepasserait
nos forces; mais nous pensons qu'il est des questions graves et
importantes que doit résoudre l'historien du duc de Berry assassiné,
au sujet du misérable auteur de cet attentat. Louvel est-il un
fanatique? de quelle espèce est son fanatisme? appartient-il à la
classe des assassins exaltés et désintéressés comme les Sand, les
Ravaillac et les Clément? N'est-il pas plutôt de ces gens à qui
l'on paye leur fanatisme, en ajoutant à la récompense convenue des
assurances de protection et de salut?... Nous nous arrêtons à ces
mots. On n'a plus droit aujourd'hui de s'étonner des choses les
plus inouïes. Nous voyons d'exécrables scélérats étaler aux yeux de
l'Europe leur impunité, plus monstrueuse peut-être que leurs crimes,
et leur audace plus effrayante encore que leur impunité.
Il faudra de plus que, pour remplir entièrement son objet, celui de
nos écrivains célèbres qui écrira l'histoire de M. le duc de Berry,
se charge d'un autre devoir, humiliant sans doute, mais néanmoins
indispensable; je veux dire qu'il aura à défendre l'héroïque mémoire
du prince contre les insinuations perfides et les calomnies atroces
dont la faction ennemie des trônes légitimes s'efforce déjà de la
noircir. En d'autres temps, un pareil soin eût été injurieux pour
le royal défunt, dont la bonté, la bravoure et la franchise ne sont
comparables qu'aux vertus du grand Henri. Mais aujourd'hui qu'une
faction régicide encense les plus abominables idoles, ne sommes-nous
pas forcés chaque jour, nous autres, les vrais libéraux et les vrais
royalistes, de défendre contre ses impudentes déclamations les
plus nobles gloires, les réputations les plus pures, les plus
irréprochables renommées? N'avons-nous pas chaque jour à venger de
nouvelles insultes les Pichegru ou les Cathelineau, les Moreau ou les
La Rochejaquelein? Et, à chaque nouvelle attaque portée à ces hommes
illustres, nous recommençons notre pénible plaidoyer, sans même
espérer qu'une voix pleine d'une indignation généreuse nous
interrompra en criant comme cet homme de l'ancienne Grèce: Qui donc
ose outrager Alcide?
[1: Nous avons cru devoir réimprimer textuellement tout ce morceau,
enfoui sans signature dans un recueil oublié, d'où rien ne nous
forçait à le tirer. Mais il nous a semblé qu'il y avait quelque chose
d'instructif, pour les passions politiques d'une époque, dans le
spectacle des passions politiques d'une autre époque. Dans le morceau
qu'on va lire, la douleur va jusqu'à la rage, l'éloge jusqu'à
l'apothéose, l'exagération dans tous les sens jusqu'à la folie. Tel
était en 1820 l'état de l'esprit d'un _jeune jacobite_ de dix-sept
ans, bien désintéressé, certes, et bien convaincu. Leçon, nous le
répétons, pour tous les fanatismes politiques. Il y a encore beaucoup
de passages dans ce volume auxquels nous prions le lecteur d'appliquer
cette note.
Avril 1820.
Il a paru ces jours-ci un recueil de _Lettres de Mme de Graffigny_ sur
Voltaire et sur Ferney. Cet ouvrage tient beaucoup moins que ne promet
son titre. Le nom de Voltaire, placé en tête d'un livre quelconque,
inspire une curiosité vive et tellement étendue dans ses désirs, qu'il
est bien difficile de la satisfaire. Il semble que la vie privée
de Voltaire devrait offrir au lecteur une foule de détails
pleins d'agrément et d'intérêt, si le caractère de cet écrivain
extraordinaire était reproduit par une peinture fidèle avec toute sa
mobilité originale et ses brusques inégalités. Il semble encore que le
pinceau fin et délicat d'une femme serait plus que tout autre
capable de saisir cette foule de nuances variées dont se compose la
physionomie morale de l'homme universel, surtout dans sa liaison avec
l'impérieuse marquise du Châtelet. Il aurait été piquant et peut-être
plus facile à une femme qu'à un homme de débrouiller les causes de cet
attachement bizarre, qui rendit un homme de génie esclave d'une femme
d'esprit, et résista si longtemps aux tracasseries fatigantes, aux
violentes querelles que faisaient naître inopinément et à toute heure
l'irascibilité de l'un et l'orgueil de l'autre. Si la collection des
lettres de Voltaire à sa _respectable Émilie_ n'avait été détruite,
nous pourrions espérer encore d'obtenir le mot de cette énigme; car
les lettres de Mme de Graffigny ne nous présentent sous ce rapport
aucun aperçu satisfaisant. Il faut le dire et le croire pour son
honneur, l'auteur des _Lettres péruviennes_ n'avait sans doute pas
écrit ces lettres sur Cirey avec l'idée qu'elles seraient imprimées
un jour. On ne doit pas savoir beaucoup de gré à l'éditeur d'avoir
extrait ce manuscrit du portefeuille de M. de Boufflers. Mme de
Graffigny n'a pas le talent d'observer, et surtout d'observer les
grands hommes. Son style, au moins insipide, gâte l'intérêt de son
sujet. Mme de Graffigny, arrivée à Cirey en 1738, adresse à son ami M.
Devaux, lecteur du roi Stanislas de Pologne, ses réflexions sur les
habitants de ce château. M. Devaux, qu'elle appelle dans l'intimité de
sa correspondance Pampan et quelquefois Pampichon par un redoublement
de tendresse, reçoit ses confidences sur Voltaire et sa marquise,
qu'elle désigne par plusieurs sobriquets, tous plus fades les uns que
les autres, Atys, ton idole, Dorothée, etc. Elle lui transmet en style
niais et précieux un journal détaillé de toutes ses occupations.
A-t-elle vu le lever du jour? elle a assisté à _la toilette du
soleil_. Je suis, dit-elle à M. Devaux, _bien jolie de t'écrire_,
etc., etc. On aurait cependant tort de rejeter tout à fait ce livre;
parmi beaucoup de redites et de détails pleins de mauvais goût, les
_Lettres de Mme de Graffigny_ renferment des faits curieux et ignorés;
et les morceaux inédits de Voltaire, qui complètent le volume,
suffiraient pour mériter l'attention. Plusieurs de ces cinquante
épîtres présentent un haut intérêt; elles sont adressées presque
toutes à des personnages éminents du dernier siècle, tels que les
duchesses du Maine et d'Aiguillon, les ducs de Richelieu et de
Praslin, le chancelier d'Aguesseau, le président Hénault, etc.
Les lettres à la duchesse du Maine en particulier forment une
correspondance entièrement inédite et vraiment charmante et curieuse.
Il y a encore dans cette collection une épître au pape Benoît XIV,
écrite en italien, et signé _il devotissimo Voltaire_. Cela veut dire
le _très dévot_ ou le _très dévoué_, peut-être l'un et l'autre, et à
coup sûr ni l'un ni l'autre. Puisque vous voulez des citations, voici
un billet assez joli de forme et de tournure, adressé au comte de
Choiseul alors ministre. Vous reconnaîtrez dans ce peu de mots la
touche de cet homme toujours plein d'idées neuves et piquantes; il
était difficile d'échapper d'une manière plus originale aux formules
banales et cérémonieuses des recommandations de cour.
«Permettez que je vous informe de ce qui vient de m'arriver avec M.
Makartney, gentilhomme anglais très jeune et pourtant très sage; très
instruit, mais modeste; fort riche et fort simple; et qui criera
bientôt au parlement mieux qu'un autre. Il m'a nié que vous eussiez
des bontés pour moi. Je me suis échauffé, je me suis vanté de votre
protection; il m'a répondu que si je disais vrai, je prendrais
la liberté de vous écrire; j'ai les passions vives. Pardonnez,
monseigneur, au zèle, à l'attachement et au profond respect du vieux
montagnard.»
Le _vieux suisse libre_ est bon courtisan, comme on voit. Vous
retrouverez dans la plupart des autres lettres la gaîté communicative,
la vivacité et souvent la témérité de jugement, la flatterie adroite,
la raillerie tantôt douce et tantôt mordante, auxquelles on reconnaît
la touche inimitable de Voltaire prosateur. Parmi le petit nombre de
pièces de vers, mêlées aux morceaux de prose, la suivante, adressée à
la fameuse Mlle Raucourt, n'a jamais été imprimée:
Raucourt, tes talents enchanteurs
Chaque jour te font des conquêtes;
Tu fais soupirer tous les coeurs,
Tu fais tourner toutes les têtes.
Tu joins au prestige de l'art
Le charme heureux de la nature,
Et la victoire toujours sûre
Se range sous ton étendard.
Es-tu Didon, es-tu Monime,
Avec toi nous versons des pleurs;
Nous gémissons de tes malheurs
Et du sort cruel qui t'opprime.
L'art d'attendrir et de charmer
A paré ta brillante aurore;
Mais ton coeur est fait pour aimer,
Et ton coeur ne dit rien encore.
Défends ce coeur du vain désir
De richesse et de renommée;
L'amour seul donne le plaisir,
Et le plaisir est d'être aimée.
Déjà l'amour brille en tes yeux,
Il naîtra bientôt dans ton âme;
Bientôt un mortel amoureux
Te fera partager sa flamme.
Heureux! trop heureux cet amant
Pour qui ton coeur deviendra tendre,
Si tu goûtes le sentiment
Comme tu sais si bien le rendre!
De _jolis vers_ sans doute. J'avoue pourtant que j'ai peu de sympathie
pour cette espèce de poésie. J'aime mieux Homère.