XXIV

Quand Fossette rentra chez elle triste et désolée, Claudine lui apprit

qu'une très-belle dame était venue la demander de la part de

Geneviève, et qu'elle avait paru fort contrariée de son absence.

«Je l'ai conduite chez les Ferrandès, ajouta Claudine. Elle nous a

beaucoup questionnées, Christine et moi, sur notre salaire et sur notre

manière de vivre. Ce doit être une dame de charité.»

Fossette n'écouta qu'à demi le récit de Claudine. Elle avait hâte de

se trouver seule pour donner cours à son chagrin.

Robiquet l'entendit rentrer. Il entre-bâilla sa porte; mais Fossette ne

lui rendit pas son salut amical.

Au bout d'une heure, inquiet du silence prolongé de Fossette, il vint

frapper à sa porte:

«C'est moi, Robiquet. Est-ce que je puis maintenant arroser vos fleurs?

--Non, merci.

--Elles n'ont pas eu la moindre goutte depuis hier matin. Elles doivent

avoir terriblement soif.

--Qu'importe!» repartit Fossette avec quelque impatience dans la voix.

Robiquet rentra chez lui tout déconcerté.

«Qu'importe! elle a dit qu'importe! Qu'importe que ses fleurs aient

soif? elle qui aime ses fleurs comme on aime des enfants! Il faut qu'il

lui soit arrivé une catastrophe. C'est cet inconnu, bien sûr, ce

lâche, cet infâme, qui lui aura fait du chagrin. Si je le tenais!...»

Et, de désespoir, il donna un terrible renfoncement au chapeau tout

neuf qu'il avait mis pour se présenter chez Fossette.

Le bon Robiquet reprit son travail. Mais il s'arrêtait à chaque

instant pour écouter. Il colla son oreille contre la cloison, et

entendit très-distinctement de gros soupirs, presque des sanglots.

Il n'y put tenir.

Pour la seconde fois il alla frapper à la porte de sa voisine.

«Mademoiselle Fossette, je vous en supplie, permettez-moi d'entrer.

Vous avez du chagrin. Peut-être en suis-je cause; car tout à l'heure

vous ne m'avez pas dit bonjour, comme d'habitude. Je suis bien

malheureux!

--Entrez, monsieur Robiquet.»

Et Robiquet entra.

Fossette était étendue sur son lit avec accablement. Des larmes

ruisselaient sur ses tempes et mouillaient le traversin.

En la voyant ainsi, Robiquet s'arrêta. Il devint pâle.

«Vous! c'est-il possible! Je ne me trompais donc pas! Vous pleurez! Ah!

je disais bien, une catastrophe, un _cataclysme!_ Vrai, mademoiselle

Fossette, si ma vie peut vous servir à quelque chose, prenez-la.

--Merci, mon bon Robiquet. J'ai, en effet, besoin de vos services. Je

désire quitter cette maison demain, si c'est possible.

--Quitter cette...! s'écria Robiquet, qui eut le gosier tellement

serré par l'émotion qu'il ne put achever sa phrase.

--Oui, il le faut absolument.

--Et moi, et moi, qu'est-ce que je vais devenir, mademoiselle Fossette!

--Vous serez quand même et toujours mon ami, n'est-ce pas? Moi, je vous

garderai toujours la même amitié. Demain matin, pendant que je ferai

ma malle, seriez-vous assez bon pour aller me chercher, je ne sais où,

dans la Cité peut-être, une petite chambre comme celle-ci, à peu

près, et dans les mêmes prix? Vous savez qu'il me faut du soleil pour

mes fleurs.

--Ah! mais.... alors.... ce n'est donc pas...?»

Il s'arrêta.

«Quoi?

--Pour nous quitter tout à fait et vous en aller dans les beaux

quartiers avec.... Pardonnez-moi.... J'avais cru.... Oh! pardonnez-moi

d'avoir un instant pensé cela. Le chagrin me faisait perdre la tête.

Je sais bien que vous êtes incapable de ces choses-là.... quoique, si

vous vouliez.... suffit! je me comprends. J'irai, oui, j'irai vous

chercher une belle petite chambre dans les prix de...?

--Dix francs par mois, pas davantage.

--Mais alors.... mais alors....»

Il tortillait son chapeau, un autre chapeau tout neuf.

--Quoi, mon pauvre ami?

--Si je trouvais deux petites chambres comme ces deux-là, l'une à

côté de l'autre?»

Fossette sourit tristement.

Encouragé par ce demi-sourire:

«Oh! mademoiselle, reprit-il, je vous en supplie!... pour faire vos

commissions, soigner vos fleurs et un peu aussi pour m'empêcher de....

de passer l'arme à gauche; car, voyez-vous, je ne pourrais plus vivre

loin de vous.»

Il pleurait.

«Pauvre garçon, pensait Fossette, s'il savait qu'il est cause de mon

chagrin! Faut-il donc le punir de l'injustice d'un autre? Je le veux

bien, répondit-elle. Au surplus, je ne pourrais me passer moi-même de

votre amitié; car vous m'avez gâtée; vous êtes si bon pour moi!»

Elle lui tendit la main.

«C'est donc vrai! C'est donc possible! Vous me permettez de vous

suivre!»

Il se laissa tomber à genoux. Il pleurait, il riait, il ne savait que

faire de cette main qui le brûlait.

Il la baisa avec respect.

«Vraiment! dit Fossette avec un soupir, il n'y a qu'une chose

excellente au monde, c'est l'amitié d'un être bon et affectueux comme

vous, Robiquet. J'accepte vos services, parce que je les crois tout à

fait désintéressés. Je ne veux plus aimer.

--Oh! mademoiselle, je n'ai jamais espéré que vous pourriez m'aimer

comme je vous aime. Je ne vous demande que la permission de vous servir.

Je vous respecterai toujours, vous le savez bien.»

Le surlendemain, Fossette quittait le garni de la rue de Venise. Son

départ fut une désolation pour la maison; car tous les locataires la

connaissaient et la chérissaient. Plusieurs raccompagnèrent jusque

dans la rue. La mère Blancheton était rentrée tout exprès pour lui

prêter sa charrette, une belle charrette neuve achetée avec les

cinquante francs de Madeleine.

«Cette fille-là, disait-elle de sa voix rauque en essuyant une larme,

ça vous a des façons de demoiselle avec le cœur d'une ouvrière. Et

puis c'est aussi gai qu'un rayon de soleil. Quand elle m'apportait un

peu de lait ou un bol de tisane: Sans doute, que je lui disais, ça me

ravigote, ce que vous me donnez là; mais ce qui me guérit, c'est

plutôt de penser qu'on n'est pas tout à fait un chien perdu dans le

monde, et que quelqu'un s'intéresse à moi.

--C'est comme nous, reprenait la femme Brisemur qui commençait à se

lever, sans elle nous serions tous morts. Elle a passé toute une nuit

à me soigner. C'est si pauvre chez nous, que personne autre n'aurait

voulu rester au milieu d'une pareille désolation.»

Quant à Christine, elle pleurait à sanglots. Claudine aussi était

désolée, car elle allait rester seule.

«Au moins, lui demandait-on, saurons-nous votre adresse?

--Je ne puis la donner, car je pars pour qu'on ne me trouve pas. Mais

dans un mois peut-être reviendrai-je, si ma chambre est encore libre.

--On vous la gardera tant qu'on pourra, mademoiselle Fossette, répondit

le concierge, propriétaire du garni, car on n'a pas souvent d'aussi

aimables logeuses, ni d'aussi honnêtes.»

Robiquet marchait devant, conduisant la charrette, et Fossette, qui

suivait, se retournait de temps en temps pour envoyer encore des saluts

à ses amis.

Le Calvaire des Femmes · 第 37 / 51 题