M. de Barnolf s'harmonisait avec ce cadre un peu sombre.

Il était Hongrois par son père et avait le type énergique de la race

magyare. Son teint était bronzé; sa barbe et ses cheveux, épais et

noirs, se roulaient sur eux-mêmes en boucles serrées et vigoureuses.

Ses yeux bleus éclairaient d'une expression douce et tendre cette

figure un peu farouche, presque dure. Souvent même son regard avait de

la finesse; mais quand la colère l'animait, il devenait terrible: la

prunelle pâlissait.

M. de Barnolf était petit, maigre et nerveux. Il tenait de son père un

caractère violent et passionné; de sa mère, qui était Française, un

esprit vif, sceptique et mobile. On le disait fort riche. Sa beauté

étrange, son éducation soignée, ses manières très-aristocratiques,

sa générosité, son esprit, lui avaient valu de nombreuses bonnes

fortunes. Il avait acquis le titre d'homme à la mode, aussi bien dans

le faubourg Saint-Germain que dans le demi-monde.

C'était un jeudi. Il attendait Fossette, et Fossette était en retard.

Il parcourait sa chambre avec une agitation singulière. À chaque

minute il jetait les yeux sur la pendule.

Pourtant il n'était que onze heures un quart, et Fossette n'arrivait

jamais avant onze heures. Quelquefois même elle avait tardé davantage.

Pour se calmer, Léopold prit un livre, essaya de lire; mais les mots

dansaient sous ses yeux et n'avaient pas de sens.

«Pourquoi ne vient-elle pas? Cette lettre.... serait-elle vraie?»

Et le sang lui montait au visage, et ses mains brûlantes et moites se

crispaient d'impatience.

Puis tout à coup il se mettait à rire.

«Ah çà! voyons, j'aime à ce point-là, qui? Une petite ouvrière

sans éducation, sans manières, une grisette enfin, qui me fait

attendre, qui me fait souffrir ainsi. Tu es fou, mon pauvre Barnolf.»

Midi sonna.

L'angoisse lui tordit les nerfs. Il alluma un cigare, le mâcha entre

ses dents, puis le lança au feu avec colère.

«Si elle vient maintenant, je la jette à la porte.»

Au même instant la sonnette retentit dans l'antichambre.

Son émotion fut si violente qu'il se laissa tomber dans un fauteuil,

et, renversant la tête, il ferma les yeux.

Mais dès qu'il entendit la voix fraîche de Fossette, il courut à

elle, l'enlaça et tomba à ses pieds.

Fossette, elle aussi, en entrant chez M. de Barnolf était grave et

émue.

«Tu m'aimes donc, mon Léo? dit-elle.

--Fossette! ma Fossette, pourquoi viens-tu si tard? Un quart d'heure de

plus, je serais mort.»

Deux petits trous moqueurs se dessinèrent dans les joues de la jeune

fille.

«Tu ne me crois pas, méchante? J'ai bien souffert, je te le jure. Je

croyais ne plus te voir. Je sais maintenant combien je t'aime, combien

je suis lié à toi.»

Fossette regardait Barnolf avec un sourire sceptique et un regard

scrutateur.

Elle se demandait: «Est-il sincère? Soupçonne-t-il que j'ai pu

savoir?... Joue-t-il la comédie? Mais pourquoi me tromperait-il?

Cependant, cette lettre....»

«Je le vois dans votre regard, s'écria Léopold, vous ne m'aimez plus.

--Vous avez bien douté de moi tout à l'heure, monsieur de Barnolf,

repartit Fossette avec dignité. Au surplus, ajouta-t-elle avec son

sourire mutin, nous violons notre contrat. Il me semble que nous sommes

bien près de nous faire une scène. Voyons, reprit-elle en se

débarrassant de son chapeau et de son manteau, revenons à la confiance

et à la gaieté.»

M. de Barnolf ne riait point. Il continuait à se promener dans sa

chambre, et sa lèvre frémissait.

Fossette se rapprocha, et, tendant son visage aux lèvres de Léopold:

«Léo, ne boude pas. Une autre fois je viendrai plus tôt. Comment! tu

aurais un vilain caractère? Avec quels yeux méchants tu me regardes,

moi, ta Fossette qui t'aime, qui t'aime tant qu'elle ne peut plus rire.

Autrefois, quand j'étais insouciante, je riais toujours, je riais

follement; et maintenant, quand je pense à vous, quand je vous vois,

Léo, mon cœur est si plein qu'il étouffe, et je comprends qu'on

puisse pleurer par excès de bonheur. Je vous aime bien, Léo!»

Et, en parlant ainsi, elle attachait sur lui un regard extatique. Sa

voix avait des vibrations émues qu'on n'aurait pu feindre, et sa bouche

sérieuse exprimait une si véritable tendresse que Barnolf vaincu

rejeta tout soupçon.

Il la fit asseoir, et s'assit à côté d'elle. Il prenait sa petite

main dans les siennes et la baisait respectueusement, comme un amoureux

qui ne s'est pas encore déclaré.

La fièvre était calmée.

«Voyez un peu, disait Fossette, ce que produit la liberté. Nous nous

aimons d'autant plus que nous sommes moins engagés vis-à-vis l'un de

l'autre.»

Barnolf soupira.

«Soyez sincère, Léo; vous n'êtes donc pas heureux? vous me cachez

quelque chose? C'est bien mal d'avoir des secrets à vous tout seul.

--Non, mon amie, je ne suis pas heureux. J'ai quelque chose sur le

cœur. Je suis un grand coupable. Si je te dis ma faute, me la

pardonneras-tu?

--Je vous pardonne d'avance.

--Je n'ose pas, devine.

--Auriez-vous laissé faner mon dernier bouquet?

--Non.

--Ah! j'y suis! vous avez oublié, monsieur, dépenser à moi tous les

soirs, à l'heure convenue.

--Non.

--Vous ne vous êtes pas informé de ce beau géranium rose, comme je

vous en avais prié?

--C'est plus grave encore.

--Alors vous avez....»

Elle voulut sourire, mais ses lèvres tremblèrent, son gosier se serra.

«Vous ne m'avez pas trompée, puisque vous ne m'avez rien promis. Mais

c'est donc vrai, vous aimez une autre femme?»

Elle était maintenant toute pâle, et ses mains étaient froides, comme

si soudain la vie l'abandonnait.

«Non, non, ma Fossette, ce n'est pas cela; c'est encore plus mal. Je

doute de toi, je suis jaloux.

--Vrai? bien vrai? Alors, nous sommes quittes; car moi aussi je suis

jalouse, et je n'osais pas vous le dire.»

Ils essayaient de rire; ils ne le pouvaient pas.

«Fossette, dit M. de Barnolf avec gravité en lui présentant un

papier, j'ai une lettre pour vous.

--Pour moi? et moi une pour vous. Comme c'est étrange!»

s'écria-t-elle en tirant de sa poche une lettre décachetée.

Ils regardèrent les deux suscriptions. Elles étaient de la même

écriture, une écriture inconnue.

«C'est évident, fit observer Léopold, on s'est trompé d'enveloppe.»

Voici la lettre écrite pour Fossette, et qu'avait reçue Barnolf:

«Mademoiselle,

«Un ami qui s'intéresse à votre bonheur croit devoir vous prévenir

qu'on s'occupe actuellement beaucoup de vous dans une certaine société

où M. de Barnolf est très-connu. On y donne pour rival au noble

Hongrois, qui? un ouvrier chapelier portant le nom grotesque de

Robiquet, et dont la mansarde n'est séparée de la vôtre que par une

mince cloison.... Faites attention!»

La lettre écrite pour M. de Barnolf, mais adressée à Fossette, était

ainsi conçue:

«Un ami inconnu qui s'intéresse à votre bonheur, croit devoir vous

prévenir que vos assiduités auprès de Mme de Beausire font jaser

beaucoup. Hier, aux courses, on a remarqué votre présence dans sa

voiture et l'absence du duc. Que deviendrait Mlle Fossette, qui vous

aime si tendrement, si elle apprenait votre infidélité? Une femme a

beau être sceptique, voire même un peu philosophe, il est de ces

blessures de cœur ou d'amour-propre qu'elle ne saurait pardonner. Si

vous ne mettez pas plus de prudence dans vos relations avec Mme de

Beausire, vous pourriez non-seulement vous attirer une affaire avec le

duc, mais encore compromettre votre bonheur intime, et désespérer une

charmante fille qui ne le mérite pas.

«Vous avez, je vous en préviens, des ennemis acharnés qui pourraient

fort bien vous jouer un mauvais tour. «Prudence et mystère!» comme on

dit dans les mélodrames.»

«Ce changement d'enveloppe a-t-il été volontaire ou involontaire? Ces

lettres nous viennent-elles d'un ami ou d'un ennemi? se demandait M. de

Barnolf. Si c'était un ennemi, pourquoi ce subterfuge? Une lettre

anonyme adressée directement eût suffi pour nous inspirer des doutes

l'un sur l'autre.

--Oh! non, c'est beaucoup plus adroit; c'est diabolique,» fit observer

Fossette qui cherchait à deviner l'auteur des lettres.

Un instant elle soupçonna Geneviève, puis Claudine, et Robiquet

lui-même.

«Tenez, reprit-elle tout à coup, si vous m'en croyez, brûlons ces

lettres et n'y pensons plus. Nous arriverions à douter de tous nos amis

et à douter l'un de l'autre.»

Elle prit les deux lettres, et, sans attendre l'assentiment de

Barnolf, les jeta au feu.

M. de Barnolf regardait brûler les lettres d'un air songeur et

défiant.

«Comment! s'écria Fossette en riant d'un franc rire, vous seriez

jaloux? Que ne pouvez-vous voir ce pauvre Robiquet avec son nez qui

menace le ciel et ses grands chapeaux qui touchent le bout de son nez!

Si je l'aimais, chanterait-il du matin au soir en fausset:

Pour tant d'amour ne soyez pas ingrate!

Pauvre Robiquet! quel excellent domestique! et attentif et

désintéressé surtout! Avec quelle joie il dégringole mes cinq

étages pour aller me chercher un sucre d'orge ou un pot d'eau fraîche!

C'est lui qui tous les matins descend ma chaufferette et m'apporte mon

lait; et souvent c'est lui encore qui arrose les fleurs que vous

m'envoyez. Et pourtant il se doute de qui elles me viennent; mais il

sait aussi que j'aurais tant de chagrin si je les voyais languir! Il les

soigne en maugréant.»

Barnolf, peu rassuré par les explications de Fossette, restait sombre

et froid.

«Comment, vous doutez encore, reprit l'ouvrière. Venez donc voir

Robiquet, et vous ne douterez plus.

--Fossette, dit M. de Barnolf avec un tremblement dans la voix, je vous

aime plus, je vous le jure, que je n'ai jamais aimé aucune autre femme.

Je ne sais: vous avez plus de noblesse, plus de distinction réelle,

plus d'esprit, plus de charme, plus de cœur surtout. Et si gaie, si

espiègle, si douce! Vous vous amusez aux dépens de ce Robiquet, soit!

Mais aussi vous êtes trop bonne pour le faire souffrir. Enfin je suis

malheureux depuis que j'ai reçu cette lettre. J'ai la fièvre. Sans

doute, puisque vous me le dites, je vous crois, vous ne m'avez fait

aucune infidélité. Mais Robiquet va chez vous à toutes les heures du

jour. Ces mille services que vous en recevez vous rendent son affection

précieuse. Et moi je ne vous vois qu'une fois par semaine. Je vous veux

à moi tout entière, à moi toujours! Voulez-vous habiter ici? Dites,

le voulez-vous? Et puis vous êtes pauvre, malheureuse, vous souffrez

peut-être. Cette chaufferette, ce sucre d'orge, ce lait dont vous

parliez tout à l'heure m'ont révélé une situation à laquelle je

n'avais jamais songé. Et encore ces heures que vous me donnez, c'est

votre pain, tandis que moi qui vous aime et qui devrais confondre mon

existence avec la vôtre, je vis dans un luxe égoïste; je dépense en

bagatelles des sommes qui vous feraient riche pendant plusieurs années.

Je vous en supplie, essayons de vivre ensemble. Vous me quitterez quand

vous le voudrez. Ne serez-vous pas libre toujours?»

Il s'était mis à genoux et baisait ardemment les mains de l'ouvrière.

Fossette l'avait écouté sans l'interrompre.

«Mon ami, c'est impossible, dit-elle avec résolution. Je ne veux plus

de cette vie-là. Oh! j'ai trop souffert, voyez-vous, trop souffert dans

ma fierté pour recommencer jamais.

--Alors vous ne m'aimez pas! s'écria Barnolf blessé, puisque vous ne

faites aucune différence entre moi et un rapin ou un serrurier. Vous

refusez parce que vous me préférez Robiquet.

--Vous n'avez donc pas, monsieur de Barnolf, la générosité que je

vous supposais?

--Pour le moment, je n'ai que de l'amour, et je suis jaloux. Ou venez

habiter avec moi, ou quittez Robiquet.

--Non, je veux que vous ayez confiance en moi comme j'ai foi en vous.

--Je vous croyais bonne, reprit le Hongrois avec colère; mais non, vous

n'avez pas de cœur; autrement vous ne me feriez pas souffrir.

--Je vous l'ai dit dès le premier jour de notre rencontre, repartit

Fossette avec fermeté, jamais je ne consentirai à retomber sous la

dépendance d'un homme. Croyez-vous qu'il ne m'ait pas fallu un grand

courage pour en sortir et renoncer à l'oisiveté? Sans parents,

abandonnée dans la rue dès l'âge de quatorze ans, j'ignorais ce que

c'était que l'honneur. Seulement, j'avais ma fierté qui se révoltait

contre cette ignoble exploitation de l'amour et contre la brutalité de

l'homme. Je me sentais avilie et j'ai voulu me relever. Je me suis

relevée seule, par le travail. Mais les commencements ont été durs;

je n'avais pas toujours du pain; le travail me répugnait et me

fatiguait; j'avais des crampes dans tous les membres. Vous ne pouvez

savoir ce que c'est que travailler tout le jour, sans relâche, pour qui

n'y est point habitué. J'ai lutté, je me suis roidie, et j'ai vaincu

ma paresse. Maintenant j'y suis faite. Ce travail, toujours le même,

est pénible sans doute, mais il ne me paraît plus un supplice. Enfin,

et surtout, je suis libre, libre! je ne dois à personne ma subsistance.

Et puis, savez-vous, Barnolf, maintenant je m'estime. Ce sentiment que

je n'avais pas connu jusqu'alors, je ne pourrais plus y renoncer. Sans

doute j'ai eu beaucoup de chance, puisque depuis six mois je n'ai jamais

manqué d'ouvrage, que j'ai mangé à peu près à ma faim. Je n'espère

pas être aussi heureuse toujours; mais j'y ai bien réfléchi, car

l'ouvrage peut me manquer d'un jour à l'autre; je me laisserais plutôt

mourir que de retomber jamais dans cet avilissement.»

Barnolf ne se fût point attendu à cette vertueuse déclaration de

principes chez une fille de mœurs aussi peu rigides. En tout autre

moment, peut-être eût-il souri de cet alliage de dignité et de

légèreté, de cette morale à la fois austère et par trop

indépendante.

«Quelle importance attachez-vous donc à l'argent? lui dit-il. Accepter

les présents d'un homme qu'on aime, ce n'est, pas s'avilir.

--Et vous, accepteriez-vous les présents d'une femme? Vous admettez

donc deux règles de conduite, une pour les hommes et une autre pour les

femmes? Moi, j'attache de l'importance, non pas à l'argent, mais à la

liberté. Si j'acceptais vos bienfaits, je ne serais plus libre.

--Oui, oui, c'est cela! libre, dit Barnolf avec sarcasme, libre! Est-ce

qu'on est libre, quand on aime? Mais je comprends: vous préférez votre

liberté. Vous voulez être libre d'aimer M. Robiquet, ouvrier

chapelier, et d'autres peut-être de même acabit?»

Fossette pâlit. Elle hésita; et M. de Barnolf la regardait en cet

instant avec une expression si haineuse qu'elle crut de sa dignité de

le braver.

«M. Robiquet, ouvrier chapelier, répondit-elle, a cent fois plus de

cœur et de vraie noblesse que M. Léopold de Barnolf. Il n'insulterait

pas une femme.»

Barnolf, offensé et terrible, s'avança vers Fossette et leva la main

pour la frapper.

Mais Fossette le contint par un tel regard qu'il laissa retomber sa

main.

«Vous croyez donc, monsieur de Barnolf, que, parce qu'une femme vous

aime, vous avez le droit de l'insulter et de la battre? Adieu, vous ne

me reverrez plus!»

Et elle se dirigea vers la porte.

Fou, désespéré, il s'élança vers elle, la saisit dans ses bras,

implora son pardon et lui baisa les pieds.

Elle resta; mais au fond du cœur elle ne pardonnait pas.

En la quittant, il lui fit promettre de revenir.

Elle promit, mais faiblement.

«Si tu ne viens pas....» dit-il.... Il s'arrêta; la passion le

suffoquait et le blanc de ses yeux rougit.

«Eh bien? demanda Fossette avec un rire forcé.

--J'irai te chercher, répondit-il en se dominant.

--Si je pardonnais aujourd'hui, se dit Fossette, demain il me battrait;

et, de lâcheté en lâcheté, je deviendrais son esclave.»

Le Calvaire des Femmes · 第 36 / 51 题