IV

Après la retraite si brusque de la famille Daubré et la discussion un

peu orageuse de la soirée, les Borel se séparèrent avec quelque

froideur.

Mlle Borel se trouvait blessée par l'attitude railleuse de sa famille.

Maxime appréhendait l'éloignement de Mme Daubré. Béatrix, jalouse de

Madeleine, affecta de ne pas lui souhaiter le bonsoir. Madeleine se

retira triste et pensive. Elle se répétait avec amertume ces paroles

de Mlle Borel: «Il n'y a pas de dignité possible sans l'indépendance

matérielle.»

C'était une nature fière et fortement trempée que cette fille

d'ouvriers; et Mlle Borel s'était appliquée à développer chez elle

la dignité et la force de caractère, qui sont la meilleure sauvegarde

pour une femme.

«En effet, se disait Madeleine, que suis-je ici? Une enfant recueillie

par charité. Mlle Bathilde est trop généreuse sans doute pour me

faire jamais sentir ma position dépendante; mais le langage et les

regards parfois méprisants et protecteurs de Laure et de Béatrix me

rappellent trop que je suis une étrangère dans la maison. Mme Borel

aussi ne me témoigne plus la même bienveillance. Enfin il me semble

que parfois Maxime me parle avec une légèreté....»

À cette pensée, une rougeur brûlante lui monta au visage. Elle

s'assit sur son lit.

«Malgré l'affection que me porte Mlle Borel, peut-il oublier que je

suis la fille du père Bordier, de la pauvre Françoise, la sœur de

Marie la veloutière? Je suis folle de penser si souvent à lui. Mme

Daubré l'aime, c'est certain. Comment serait-il insensible à cet amour

qui flatte toutes ses vanités! Elle est belle, spirituelle.... Non,

elle n'est pas belle, elle n'a pas d'esprit, et elle n'a pas de cœur;

ce n'est qu'une coquette.... Mais c'est une grande dame, riche,

élégante, et Maxime aime tant le luxe! Ah! mon Dieu! comme je

souffre!»

Elle cacha sa tête dans ses mains et pleura.

Tout à coup elle se redressa.

«Est-ce que je suis jalouse, moi? Et de qui? De Maxime qui ne m'aime

pas, qui ne peut m'aimer? Allons, je suis vile. Non, je ne penserai plus

à lui, je ne le veux pas.»

Elle se leva, alluma sa bougie et passa un peignoir. Elle se trouvait

devant une psyché. Artiste, elle ne put s'empêcher d'admirer son

image.

La passion éclatait dans ses yeux, animait ses joues. De son bonnet

dénoué par l'agitation ruisselait une magnifique chevelure. Son petit

pied cambré aux veines bleues, au talon rose, que la fièvre brûlait

aussi, reposait nu sur le parquet sans en ressentir le froid.

Madeleine possédait une très-riche et très-complète organisation.

Sans doute l'éducation est transmissible, puisqu'à la longue elle

modifie et améliore les races. Pourtant on voit assez souvent parmi les

demi-sauvages de nos campagnes surgir des êtres susceptibles d'un

très-grand perfectionnement artistique et intellectuel.

Quoique née de parents incultes, Madeleine était douée d'aptitudes

très-variées et fort étendues. Cette intelligence, à la fois

prime-sautière et cultivée, se reflétait dans sa beauté, qui

frappait bien plus par l'originalité que par la parfaite correction des

lignes.

Sa peau brune, ses grands yeux de gazelle, un peu sauvages, le carmin

éblouissant des lèvres, les frémissements voluptueux de la narine, sa

taille cambrée et souple dénotaient la vigueur des races primitives;

mais on trouvait aussi chez elle les caractères distinctifs des

générations raffinées: un profil droit, le fini des modelés, la

petitesse des mains et surtout l'expression méditative du regard.

Ces contrastes, qui se heurtaient dans son visage, causaient au premier

abord une sorte d'inquiétude. Sa figure paraissait étrange, et

cependant elle attirait. Songeuse, elle semblait dure; mais le sourire

l'illuminait et lui prêtait une grâce, une douceur captivantes.

Les femmes délicates et nerveuses la déclaraient laide, car il y avait

entre ce type et le leur une trop complète dissemblance. Mais les

hommes, les hommes blasés surtout, à première vue en tombaient

épris.

Après s'être admirée, elle se détourna du miroir avec impatience.

«Que ne suis-je blonde, maigre et riche comme Mme Daubré?

soupira-t-elle.... Mais je serai célèbre, riche peut-être, et

alors....»

Et, faisant un effort, elle se mit à travailler.

Sa bouche devint sérieuse, sa narine se souleva, son œil humide prit

soudain de la fixité et de la profondeur. On l'eût dite inspirée.

À quoi donc travaillait-elle? La pauvre enfant écrivait un poëme, et

sur ce poëme elle basait ses espérances de fortune.

Elle avait entendu parler cependant des difficultés de parvenir par la

littérature, soit à la célébrité, soit à la richesse. Mais ces

difficultés, tous les poëtes les connaissent, les uns par ouï-dire,

les autres par expérience; et ils conservent quand même la foi au

succès. C'est cette foi, ou plutôt cet orgueil sublime qui fait les

grandes personnalités.

Madeleine était brave, parce qu'elle avait vingt ans.

Comme elle sentait la vie puissante en elle, elle ne pensait pas que son

courage pût faiblir. Enfin, ayant un grand amour de l'art, elle ne

soupçonnait rien des dégoûts du travail; et son imagination se

formait sur le monde des artistes les plus chimériques illusions.

Ainsi, elle se refusait à croire que les déboires d'amitié, les

injustices, les critiques jalouses fussent ordinairement le dot du

talent.

Elle ignorait également que, si cette carrière est difficile pour

l'homme le plus intrépide, elle est presque impossible à la femme; car

elle a de plus à lutter contre l'ironie masculine et contre le

préjugé qui veut limiter ses facultés à l'art de plaire, à la

science du ménage.

Élevée par Mlle Borel, qui réclamait hautement pour la femme son

droit au développement et à l'exercice complet de son intelligence et

de son activité, elle ne tenait aucun compte du préjugé. Elle ne

prévoyait pas ce que la société inflige de tortures à quiconque veut

lutter contre elle. Si, pour une femme riche, ces luttes peuvent être

indifférentes, pour une femme pauvre, elles sont souvent mortelles.

Aussi devant la confiance et la bravoure de cette enfant, on se sentait

pris d'une immense pitié.

Elle se disait: En attendant que j'obtienne le succès littéraire, je

ferai de la peinture pour gagner ma vie, car elle était peintre aussi.

Elle possédait cette mémoire de l'image et de la couleur, cette

vivacité d'impressions, ce sentiment énergique de la réalité et

cette force créatrice qui font les peintres comme les poëtes.

Cependant était-il certain qu'elle eût du talent? Assurément elle

avait le jet de l'inspiration; mais c'est là le diamant brut que le

travail taille et polit. Il lui manquait cet autre génie plus sage,

plus robuste qui, selon Buffon, s'acquiert avec la patience, et qui

s'affine au creuset de la critique.

Quelques succès de salon l'avaient enivrée. On avait admiré ses vers

et ses tableaux, qui surprenaient en raison de sa jeunesse. Mais comme

elle trouvait ses essais encore imparfaits, comme elle sentait en elle

tout un monde d'ébauches vagues et d'idées incomplètes, elle pensait:

«Si je parviens à débrouiller ce chaos, à condenser mon inspiration,

à fixer mon rêve, j'arriverai certainement à produire un jour des

chefs-d'œuvre.»

Et, forte de cette espérance, elle croyait pouvoir surmonter toutes les

entraves.

Elle travailla jusqu'au jour sans ressentir ni froid, ni fatigue; car

elle éprouvait cette excitation cérébrale, cette fièvre brûlante de

la composition qui est bien véritablement le feu sacré.

Cependant, de temps à autre, elle s'arrêtait d'écrire. Son beau corps

s'alanguissait; ses yeux se fermaient à demi; elle restait immobile et

rêveuse; puis tout à coup elle se redressait, écartait le bras comme

pour chasser une image importune.

«Oh! laissez-moi travailler!» murmurait-elle.

C'était le souvenir de Maxime qui l'obsédait.

Lorsque les premiers rayons du jour firent pâlir sa bougie, elle se

glissa dans son lit pour se réchauffer, et, brisée de fatigue,

s'endormit.

Madeleine s'éveilla fort tard et descendit vers la fin du déjeuner.

Mme Borel lui en témoigna une mauvaise humeur qui la bouleversa et

surtout l'humilia.

«Il paraît, lui dit Béatrix d'un ton aigre-doux, que vous veillez

toute la nuit. J'ai entendu du bruit dans votre chambre jusqu'à six

heures.»

Madeleine rougit, car elle travaillait en secret à son poëme.

«Pourquoi donc rougissez-vous? remarqua Laure étourdiment. Lisiez-vous

de mauvais livres?

--Je me suis relevée parce que je ne pouvais dormir, balbutia Madeleine

encore plus confuse.

--Étiez-vous souffrante, mon enfant? demanda Mlle Borel.

--Un peu de fièvre, je crois; mais, ce matin, je suis mieux.»

En cet instant, on apporta une lettre à Madeleine. En lisant la

suscription elle parut émue, prit un prétexté et se retira.

«Je trouve, dit Béatrix d'un ton sec, que Madeleine a d'étranges

allures depuis quelque temps. Elle se couche à des heures indues,

s'enferme toute la journée dans sa chambre. Enfin c'est une existence

tout à fait mystérieuse.

--Il faut convenir, Bathilde, appuya Mme Borel, que vous donnez à cette

jeune fille une singulière éducation. Vous l'autorisez à sortir

seule, à lire des romans et des livres contre la religion, vous lui

permettez de recevoir des lettres et d'en écrire sans vous les

soumettre.

--Pourquoi n'ajoutez-vous pas de penser toute seule? Il faut juger un

système d'éducation d'après les résultats qu'il produit.

Qu'avez-vous à reprocher à Madeleine? N'est-elle pas parfaitement

sincère, bonne et modeste?

--Oui, c'est vrai, confirma M. Borel.

--Cependant, ma tante, ajouta Maxime, laissez-moi vous dire que si je

rencontrais dans la rue, se promenant seule, une fille avec ces yeux-là

qui vous attirent comme l'aimant, avec des lèvres aux tons violents,

avec cette démarche d'une réserve si provocante, j'en tomberais

éperdument amoureux. Elle est horriblement séduisante, votre petite

Madeleine, et si ce n'était la vénération que je vous dois....

--Taisez-vous, Maxime, interrompit vivement Mme Borel. N'oubliez pas

devant qui vous parlez.

--Je l'observais hier au soir, insinua Béatrix, qui ne pardonnait pas

à Madeleine le sentiment de jalousie qu'elle lui avait inspiré la

veille, je crois que sous sa simplicité elle cache beaucoup de

prétentions et d'orgueil.

--Et sur quoi appuyez-vous votre jugement? repartit sévèrement Mlle

Borel.

--Moi, je la crois bonne fille, dit Laure; mais elle m'agace avec ses

airs de muse.

--Je vous assure, Bathilde, reprit encore Mme Borel avec un peu

d'aigreur dans la voix, que je ne suis pas sans inquiétude à l'égard

de votre protégée. S'il lui arrivait quelque aventure, mes filles, qui

la traitent presque en amie, pourraient s'en trouver compromises. Avec

cette imagination, ces idées d'indépendance....

--Vous jugez la femme, ma chère sœur, interrompit Mlle Borel, telle

que l'ont faite les préjugés et une éducation fausse, incomplète.

Vous ne songez pas à critiquer une femme mariée qui sort seule,

n'eût-elle que seize ans.

--Une femme mariée a son mari pour la protéger, pour l'avertir des

dangers qu'elle doit craindre.

--C'est cela, comme la femme pauvre a son mari pour la nourrir,

répliqua Bathilde. Mais quand le mari ne remplit pas son devoir, et

combien le remplissent? que devient cette femme habituée à la

protection et tout à coup privée d'appui? Si Madeleine était restée

dans la condition d'où je l'ai tirée, elle sortirait seule, n'est-ce

pas? et personne ne songerait à la blâmer.

«Or, je ne veux pas faire de Madeleine une de ces femmes s'étiolant

dans l'inertie, dans une vie dépendante, futile, pleine de souffrances

intimes, souffrances de cœur, souffrances d'imagination, souffrances

physiques même, et qui sont le produit de l'oisiveté.

«Le moment est venu où l'éducation et la destinée des femmes doivent

se modifier. Dans nos sociétés libres modernes, les femmes ne peuvent

plus être tenues en lisière, ni exclusivement enfermées dans le

gynécée. Elles doivent avoir leur part dans l'activité sociale, selon

la mesure de leurs facultés; mais elles sont d'abord et avant tout

appelées au gouvernement d'elles-mêmes, ce qui est leur vraie, leur

unique émancipation.

«Il faut qu'elles sortent seules, agissent seules, pensent et se

déterminent seules; que leur libre arbitre et leur moralité

personnelle les soutiennent, les fortifient, les conduisent dans la vie.

Il faut davantage: elles doivent pourvoir à leur existence, préparer

leur avenir, au lieu de l'attendre de la vente de leur personne au plus

offrant par des liaisons honteuses ou des mariages intéressés.

«En développant chez elles ces sentiments de dignité, on leur donne

une tout autre attitude en présence des hommes. Au lieu de les élever

dans une ignorance systématique du monde, montrez-leur les pièges

qu'on leur tend, les précipices où l'on cherche à les attirer. Elles

sauront, ne serait-ce que par un intérêt bien entendu, résister aux

séductions. Or, c'est dans ces principes que j'ai élevé Madeleine, et

je réponds d'elle.

--Assurément, repartit Mme Borel avec l'opiniâtreté irraisonnée

d'une bonne catholique, s'il ne s'agissait de la compagne de mes filles,

je me fusse abstenue de toute observation; car je sais que sur ce

terrain nous ne nous entendrons jamais. Moi, je veux faire de mes filles

des femmes du monde, vivant selon le monde, comme tout le monde; tandis

que vous élevez Madeleine pour une société qui n'existe pas.

--Eh bien! Euphémie, puisque nous sommes sur ce chapitre, soyez tout à

fait sincère. La présence de Madeleine vous importune, n'est-ce pas?

la mienne aussi peut-être? Vous craignez sans doute que, à la longue,

mes idées voltairiennes, comme vous les appelez, ne compromettent le

salut de vos enfants, et peut-être craignez-vous encore que la beauté

de Madeleine ne nuise à leur établissement dans ce monde. Aussi bien

j'ai des projets de voyage. Quant à Madeleine, je la caserai

convenablement.

--Voyons, voyons, ma chère Bathilde, interrompit M. Borel qui pâlit un

peu, il ne s'agit pas de cela. Euphémie est allée trop loin. Tu sais

que, malgré nos dissentiments, nous avons pour toi un attachement

profond. Tout le monde ici est heureux de ta présence, et nous serions

désolés si tu nous quittais pour quelques discussions sans

importance.»

Il se tut; mais ni les deux jeunes filles, ni Mme Borel, ni Maxime

lui-même, qui pensait en ce moment à Mme Daubré, ou à Pouliche ou à

Mademoiselle Lucie, ou peut-être à toutes les trois à la fois,

n'appuyèrent les paroles conciliatrices de M. Borel.

«Mon cher Théodore, répondit Bathilde, je te remercie de ces bons

sentiments; mais je t'assure que je parle sans colère. Je suis fort

indulgente, tu le sais, pour les opinions d'autrui; je comprends donc

que vous combattiez les miennes. Seulement à quoi bon ces luttes qui

fatiguent sans profit pour personne? Quand on ne peut s'entendre, ne

vaut-il pas mieux se séparer?»

Elle se leva et sortit. Mais elle avait prononcé ces derniers mots avec

un léger tremblement dans la voix.

«Vous faites des sottises, Euphémie, dit M. Borel fort ému. Puisque

Bathilde ne surveille pas Madeleine, ne pouviez-vous la surveiller

vous-même sans faire tant de tapage? Vous savez que j'aime beaucoup ma

sœur, malgré ses extravagances. Enfin, s'il faut vous le dire, la plus

grande partie de sa fortune est engagée dans mon industrie. En ce

moment-ci, une rupture entre nous pourrait me gêner beaucoup.»

Toute la famille demeura interdite.

V

Cependant Madeleine était remontée dans sa chambre, et, toute

tremblante, elle lisait la lettre qu'elle venait de recevoir.

Cette lettre était de sa seconde sœur, Amélie, institutrice dans

l'Ardèche. En voici le contenu:

«Lyon, mars 1863.

«Ma chère Madeleine,

«J'ai un grand malheur à t'apprendre: notre mère est aveugle. Elle en

est inconsolable. Elle appelle la mort. Elle ne peut se résoudre à

tomber entièrement à notre charge et à devenir pour nous un surcroît

de misère. Bien que sa vue fût depuis longtemps affaiblie, cependant

elle pouvait encore gagner quelques sous en cousant des sacs;

maintenant, elle ne peut plus enfiler son aiguille.

«Ce n'est pas tout; Marie est au lit, Marie, la Providence de la

maison. Comme veloutière, elle gagnait de bonnes journées; mais c'est

un métier au-dessus de ses forces. Tu sais que les veloutiers doivent

avoir l'estomac appuyé sur la barre. Or, depuis quelque temps elle

éprouve de si grandes douleurs d'estomac qu'elle ne peut continuer son

travail.

«J'ai obtenu de venir passer deux jours à Lyon pour consoler un peu

ces pauvres désolées. Hier, j'ai conduit notre mère au médecin. Il

ne nous adonné aucun espoir de guérison. Les yeux sont usés par le

travail à la lumière et par les larmes. En effet, elle a tant pleuré,

cette martyre! Mon père lui a causé tant de chagrins!

«Il y a assez longtemps qu'il n'est venu la tourmenter. Sans doute il

est malheureux, lui aussi; je le plains et je l'excuse dans mon cœur;

car c'est le découragement qui l'a poussé d'abord à s'enivrer; mais

n'est-il pas affreux de penser que ce vice ait étouffé en lui l'amour

paternel, et que ses enfants se réjouissent de son absence!

«Enfin un autre malheur nous menace. Notre belle Claudine s'est éprise

d'un canut du nom de Jaclard. C'est un dissipateur qui s'enivre aussi,

et qui joue tout ce qu'il gagne. Elle veut absolument l'épouser. Mais

notre mère s'y oppose. Elle a tant souffert avec notre père qu'elle

tremble de voir Claudine tomber dans un malheur pareil. Épouser un

ivrogne, un débauché, ma mère aimerait autant la voir morte!

«Il n'y aurait, pensons-nous, qu'un moyen de la sauver, ce serait de

l'éloigner. Autrefois, elle avait désiré aller à Paris; car son

métier de remetteuse ne lui a jamais plu: il a trop de chômages.

Penses-tu qu'à Paris elle trouverait facilement de l'occupation? Tu

sais qu'elle coud parfaitement, qu'elle est adroite et intelligente.

Mais comment trouver de l'argent pour son voyage?

«C'est à toi, chère Madeleine, que nous recourons pour nous tirer de

cette douloureuse situation. Nous savons combien ta position chez les

Borel est délicate; et tu as déjà tant fait pour nous! Cependant ne

pourrais-tu encore obtenir de M. ou de Mlle Borel une avance de cent

francs pour payer le voyage de Claudine? Nous nous engagerions, Marie et

moi, à les rembourser dans un an.

«Il n'y a vraiment que ce moyen de sauver notre chère Claudine, qui

est comme ensorcelée par ce mauvais sujet.

«Nous connaissons ton cœur, ma bonne Madeleine; nous savons que tu

feras peut-être l'impossible pour nous tirer toutes de la désolation.

Mes appointements d'institutrice sont si minimes que je puis fort peu

par moi-même, et j'ai bien, moi aussi, mes tracas.

«Il n'est pas certain que je conserve longtemps cette place qui me

donne à peine du pain. Je te conterai cela une autre fois. Pour le

moment, je ne m'inquiète que du sort si malheureux de ces chères

affligées.

«À bientôt de tes nouvelles, bien aimée sœur. Nous t'embrassons

comme nous t'aimons, de tout cœur.

«AMÉLIE BORDIER.»

Bien que Madeleine connût peu ses parents, elle éprouvait pour eux une

très-vive affection. Comme le sort l'avait privilégiée, elle croyait

aussi devoir à sa famille restée pauvre plus de dévouement.

Cette lettre, empreinte du calme et de la résignation que donne

l'habitude de souffrir, accusait pourtant une situation si douloureuse

que plusieurs fois, en la lisant, Madeleine eut le cœur serré, et ses

yeux s'emplirent de larmes.

Ayant achevé cette lecture:

«Que puis-je, dit-elle avec accablement. Mon Dieu! que puis-je?

M'adresser à Mlle Borel, qui a déjà tant fait pour nous; je n'oserais

pas. Demander à M. Borel une avance pour Marie, ce serait lui demander

un secours. Je ne puis cependant me résoudre à mendier, quand j'ai de

l'éducation, de l'intelligence et des bras, quand je puis travailler en

un mot.

«Pauvre Marie! pauvre mère! bonnes et chères âmes, qui souffrez

depuis que vous êtes au monde, et qui avez encore la force d'aimer et

de vous dévouer. Oui, il faut sauver Claudine d'un malheur certain et

pire que la mort.

«Voyons, dois-je mettre un sentiment d'orgueil au-dessus d'un intérêt

si cher; et, pour rendre un peu de bonheur à toute cette famille

désolée, ne dois-je point abaisser ma fierté? Oui, sans doute, si je

ne trouve pas d'autre ressource.

«Et cependant, après l'investigation si peu bienveillante dont je

viens d'être l'objet, puis-je croire qu'on me regarde encore ici comme

l'enfant de la maison? Et qu'ai-je fait pour démériter? Mme Borel

aurait-elle découvert mon secret? ou Maxime lui-même.... Je ne sais

pourquoi, lorsqu'il me regarde, j'éprouve un si grand trouble. Tout à

l'heure, il m'a semblé que lui aussi.... Non, il ne pense pas à moi.

Il faut que je sorte d'ici. Mais songeons au plus pressé. Comment me

procurer l'argent nécessaire au voyage de Claudine?»

Elle se leva, prit dans un tiroir les quelques bijoux qu'elle

possédait.

Puis elle retourna une toile qui était encore sur le chevalet, et elle

la regarda longtemps.

C'était un petit tableau de genre. Il y avait de la naïveté sans

doute dans cette composition, et peut-être quelques fautes de dessin.

Mais c'était plein de lumière, de poésie, d'expression.

La veille, Madeleine avait beaucoup admiré son tableau. Elle avait mis

sur cette toile, comme dans son poëme, son âme d'artiste. Maintenant

elle doutait. C'est que l'heure présente était un moment décisif.

Jusqu'alors elle n'avait eu que des juges bienveillants. Elle allait

savoir ce que valait au juste son talent; car elle pensait à vendre

cette peinture.

Elle s'habilla modestement, dissimula sa toile sous son manteau et

sortit.

C'était par une froide journée de mars, brumeuse et sombre, que

Madeleine descendit des hauteurs de ses rêves pour aborder le monde

réel.

Arrivée sur le boulevard, elle avisa un magasin où, dans une riche

devanture, brillaient des tableaux anciens et modernes, fraîchement

vernis, encadrés de dorures éclatantes.

Au moment d'entrer, elle s'arrêta. Elle n'osait point; son cœur

battait violemment. Mais, ayant jeté un coup d'œil sur sa toile, elle

s'enhardit et entra.

«Je voudrais vendre cette toile,» dit-elle d'une voix si faible qu'on

lui demanda de nouveau ce qu'elle désirait.

Le commis prit le tableau et le porta au marchand, occupé alors avec

d'autres personnes, et qui répondit d'un ton rude: «Faites attendre.»

Au bout d'un quart d'heure, il s'approcha de Madeleine, regarda

attentivement son tableau, mais sans proférer une parole.

Madeleine l'observait avec autant d'anxiété que s'il eût dû

prononcer un arrêt de vie ou de mort. Mais le marchand demeurait

impassible.

«De qui est cette peinture? dit-il enfin.

--Elle est de moi,» répondit Madeleine en rougissant beaucoup.

Le marchand lui rendit sa toile.

«J'en suis fâché mademoiselle; mais nous n'achetons pas ces sortes de

tableaux. Cela manque de manière; ce n'est d'aucune école.»

À ces paroles, qui détruisaient toutes ses espérances, Madeleine

éprouva comme une défaillance.

Elle se disposait à sortir.

«Je vous en donne dix francs, fit le marchand, qui la rappela.

--Non, répondit-elle.

--Eh bien, vingt, et je vous assure que personne ne vous les offrira.»

Madeleine s'éloigna, navrée.

«C'est donc bien mauvais, pensait-elle, qu'on m'en offre si peu! Et

c'est là-dessus que je comptais pour soutenir ma famille, pour me

créer une position, pour....»

Elle allait au hasard, perdue dans ses tristes pensées, accablée par

le découragement.

Elle descendit la rue de Choiseul, puis la rue Neuve-des-Petits-Champs,

et se trouva dans la rue Saint-Roch. Elle se souvenait y avoir vu un

grand nombre de marchands de bric-à-brac. Peut-être trouverait-elle à

vendre là ses bijoux et son tableau.

Elle entra dans plusieurs boutiques, ou du tableau et des bijoux on ne

lui offrit pas au delà de quarante francs. Elle était désespérée.

Enfin elle aperçut une devanture de chétive apparence dans laquelle

s'étalaient d'anciennes peintures, de vieux bijoux et des dentelles

surannées.

Elle se hasarda sur le seuil de la porte, où pendaient des robes

fanées à falbalas, et elle pénétra dans une boutique sombre,

encombrée des mille et un trésors, des mille et une misères du

bric-à-brac, tristes épaves d'un luxe éphémère, d'existences

brisées. Que de drames dans ces monceaux de chiffons malpropres! Cette

paire de bottines, cette robe modeste étaient peut-être la dernière

richesse d'une pauvre fille qui mourait de faim. Et ces dentelles, et

ces bijoux, quels bouleversements de fortune les ont amenés là!... Et

jusqu'à ce bois de lit, jusqu'à ce poêle rouillé qui racontent

d'horribles misères!

En entrant là, Madeleine se sentit oppressée, comme si elle s'était

fourvoyée dans un mauvais lieu.

Au comptoir se tenait un petit vieillard occupé à examiner avec une

loupe quelque bijou microscopique. Il s'harmonisait si parfaitement avec

tout ce qui l'entourait, il s'était si bien approprié les teintes, les

formes concassées et tremblotantes des objets antiques dont il était

environné, qu'on l'eût pris volontiers pour une curiosité automatique

ou pour, quelque vieux portrait de l'école flamande.

Quand Madeleine lui présenta son tableau tout frais verni, aux couleurs

vives et lumineuses, la vue du petit homme parut singulièrement

offensée de cet éclat. Aussi s'empressa-t-il de le rendre à

Madeleine.

Alors elle lui proposa ses bijoux de jeune fille.

«Ah! ceci c'est autre chose,» dit-il.

Il prit les bijoux. Mais il regarda aussi celle qui les lui offrait.

Après un examen attentif qui inquiétait Madeleine, le petit vieillard

alla au fond de la boutique et appela:

«Anastasie!

--On y va! répondit de l'entresol une voix éraillée.

--Ma femme, dit-il à Madeleine, vous dira mieux que moi ce que cela

vaut. Nous sommes d'honnêtes gens, voyez-vous. Le premier marchand venu

vous pèserait cela et vous donnerait juste le poids de l'or. Mais nous,

nous estimons le travail du bijou. Votre bracelet, qui est très léger,

n'a guère que cette valeur.»

Anastasie entra; et Madeleine à sa vue éprouva une impression si

désagréable qu'elle fut tentée de reprendre ses bijoux et de sortir.

Cette femme pouvait avoir cinquante-cinq ans. Son menton avancé, son

nez crochu, ses yeux petits et perçants, relevés vers les tempes, le

ton violacé de son visage large à la base, étroit au sommet,

exprimaient la rapacité et l'astuce.

Elle examina Madeleine comme l'avait examinée le vieillard. Cette

inspection embarrassait la jeune fille, qui dit un peu sèchement:

«Combien, madame, estimez-vous ce bijou?

--Ah! c'est vous, ma petite mère, qui voulez vendre cela?» fit-elle en

affectant la bonhomie.

Madeleine fut choquée de ce ton de familiarité.

«Oui, madame, répondit-elle avec quelque hauteur.

--Quel prix faites-vous cela? demanda le petit vieillard.

--Cent francs.

--Ça ne les vaut pas, mon cher cœur, repartit vivement la mégère.

--Je vous donnerais également le tableau», hasarda Madeleine.

Les deux époux parurent se consulter du regard.

«Voyons, mademoiselle, reprit la vieille un peu interdite par le ton et

les manières de Madeleine, vous vous trouvez, à ce qu'il paraît, dans

un mauvais moment? Vous êtes donc seule, puisque vous venez vous-même

vendre ces bijoux, ou bien y a-t-il là-dessous une petite affaire de

cœur?»

Madeleine répugnait à confier à cette femme sa situation. Cependant,

craignant de perdre par trop de fierté une occasion peut-être unique,

elle répondit:

«Il y a en effet une affaire de cœur. Ma mère et ma sœur sont

malades loin d'ici, et je tiens à leur envoyer immédiatement un

secours.

--Ah! vous n'êtes pas de Paris! Où demeurez-vous? Car nous sommes

obligés de prendre le nom et l'adresse des personnes qui nous offrent

des objets de prix. C'est une mesure de police, vous comprenez.»

Madeleine donna son nom et son adresse.

«Ah! vous n'êtes pas chez vous? Vous êtes chez des amis.

--Chez des amis, répondit-elle froidement.

--Si je vous fais toutes ces questions, reprit Anastasie, c'est que vous

êtes si jolie, et puis vous avez bon cœur. Voilà pourquoi nous

voudrions faire quelque chose pour vous. Nous nous intéressons à nos

pratiques. Ah! bien sûr, on ne fait pas ses affaires de cette

manière-là. Aussi, vous le voyez, nous sommes restés pauvres.

--Ce tableau n'est pas signé, dit le petit vieux qui examinait la

toile.

--Il est d'un artiste inconnu.

--De vous, peut-être?»

Madeleine ne répondit pas.

«Je suis un peu connaisseur. Dans notre métier, nous ne pouvons guère

payer cela beaucoup plus cher que la valeur du châssis. Mais, voyons,

si jamais vous avez quelques autres petites affaires à traiter,

donnez-nous la préférence. Si nous perdons avec vous aujourd'hui, nous

gagnerons une autre fois.»

Il compta cent francs à Madeleine et lui remit son adresse.

Madeleine lut:

M. Pinsard, rue Saint-Roch, marchand de bric-à-brac, et Mme Pinsard,

marchande à la toilette.

Quand elle fut sortie:

«C'est de l'or en barre, cette fille-là, dit le vieillard à

Anastasie.

--Oui, mais c'est bien élevé, c'est honnête. Sa mise décente prouve

qu'elle a de l'ordre. La débine commence seulement. Les bijoux, c'est

la première chose qu'on vend.

--Elle avait l'air bien triste, bien abattu.

--Quelque chagrin d'amour.

--Tu verras qu'elle nous reviendra.

--J'en doute; car c'est fier.

--Euh! euh, la misère. Et puis elle est peintre. On sait ce que vaut la

vertu d'une artiste.

--C'est égal, je crois que tu as fait un mauvais marché.

--Non, te dis-je. Le travail seul du bracelet a coûté deux cents

francs. Nous le revendrons au moins quatre-vingt. Quant à ce tableau,

en le faisant vieillir, on pourrait le donner pour une ancienne copie du

Corrège.»

Pendant que les deux vieillards devisaient ainsi, Madeleine revenait

bien triste, en effet, bien découragée. Maintenant elle doutait de son

talent, elle doutait de l'avenir. Elle pensait aussi à la détresse de

sa famille, et elle ne possédait que cent francs pour la soulager. Dans

son ignorance des choses, elle avait compté que son tableau et ses

bijoux lui rapporteraient au moins trois cents francs.

Il lui restait encore son poëme. Mais il n'était pas terminé.

D'ailleurs, où le porter? Comment l'accueillerait-on? Après la rude

déception qu'elle venait d'éprouver, elle sentait faiblir son courage,

et s'évanouir ses illusions.

En réfléchissant ainsi, elle était arrivée rue Louis-le-Grand. En

face du n° 31, elle s'arrêta, frappée d'une idée subite.

C'était là que demeurait Mme Daubré.

Madeleine venait de se rappeler que Mme Daubré avait demandé la veille

une institutrice pour sa fille.

«Elle me connaît, se dit Madeleine, elle m'agréera; mais me

présenter seule ainsi? Ne conviendrait-il pas d'en parler d'abord à

Mlle Borel? Non. Par affection peut-être, elle voudrait me retenir

auprès d'elle, et je ne pourrais lui dire ce que je souffre des

dédains de Laure et de Béatrix, des critiques blessantes de leur

mère. Je n'oserais non plus lui parler de Maxime. Si je lui raconte les

misères de ma famille, elle m'offrira de la secourir. D'ailleurs, ne

m'a-t-elle pas enseigné à me conduire seule? Quand il s'agit d'aider

ma mère et mes sœurs, de sauvegarder ma dignité, pourrait-elle m'en

vouloir de n'avoir écouté que ma fierté et mon cœur?»

Au moment où elle allait entrer, elle hésita. Habiter comme subalterne

chez cette femme qu'elle n'aimait pas, être témoin de son amour pour

Maxime, lui semblait une souffrance au-dessus de ses forces. Mais le

souvenir de ses deux chères malades lui revint, et elle s'indigna qu'il

y eût place dans son cœur pour une autre douleur, pour une autre

affection.

Elle s'engagea résolument sous la porte cochère.

Au même instant, une jeune fille modestement vêtue et portant un

paquet, ce qui révélait sa condition d'ouvrière, entrait dans la loge

du concierge et demandait M. de Lomas.

Ainsi que Madeleine, elle semblait fort perplexe. Elle était pâle,

chancelante et s'appuyait à la rampe de l'escalier.

Madeleine la vit serrer ses mains contre sa poitrine, comme pour y

comprimer une angoisse, puis fermer ses beaux yeux d'un bleu sombre et

les élever ensuite en un regard douloureux.

Évidemment cette jeune fille était aussi en proie à une torture

morale, et Madeleine se disait:

«C'est encore une martyre.»

Elle se sentait émue de pitié et de sympathie.

Toutes deux, elles montaient côte à côte.

De temps à autre, la jeune ouvrière jetait dans l'escalier un regard

à la fois honteux et effrayé.

Madeleine semblait plus calme. Cependant, à mesure qu'elle avançait,

son cœur se serrait.

Comment Mme Daubré allait-elle l'accueillir? Sa démarche ne lui

paraîtrait-elle pas inconsidérée?

Elle sonna.

Sa compagne monta un étage plus haut.

Madeleine entra et demanda Mme Daubré.

Mme Daubré était encore au lit. Son mari avait voulu l'emmener à

Lille, et, pour rester à Paris, elle avait prétexté une indisposition

subite.

Madeleine s'étant annoncée comme une institutrice, on l'introduisit

dans l'antichambre.

Mme Daubré, subitement rétablie depuis le départ de son mari, fit

répondre qu'elle allait se lever.

Pendant que Madeleine attend, nous suivrons la jeune ouvrière à

l'étage supérieur.

Le Calvaire des Femmes · 第 13 / 51 题