Lille est la cité industrielle la plus importante du nord de la France.
Là, comme dans tous les centres de grande industrie, l'économiste est
frappé du contraste choquant que présente l'opulence et l'excès de la
misère.
C'est une triste, mais inévitable conséquence de notre ère de
féodalité industrielle. L'application des forces mécaniques à
l'industrie, dont le résultat ultérieur sera certainement pour l'homme
l'affranchissement de tout travail dégradant ou pénible, le place
aujourd'hui dans un esclavage plus douloureux qu'autrefois le travail
isolé.
L'homme, confondu pour, ainsi dire avec la machine, qu'il sert en
instrument plutôt passif qu'intelligent, ne prenant à son travail,
ordinairement divisé à l'extrême, qu'un intérêt secondaire,
s'atrophie peu à peu, et ses instincts moraux s'affaiblissent d'autant
plus aisément que son intelligence est plus annihilée.
Dans la manufacture l'homme perd sa liberté. Il est caserné en quelque
sorte, et placé jusqu'à un certain point sous l'autorité arbitraire
du patron.
Sans doute cette féodalité n'a pas à beaucoup près des résultats
aussi abusifs, aussi désastreux que jadis la féodalité territoriale;
mais elle produit cependant ce que produisent toutes les oppressions,
des essors subversifs de liberté, autrement dit une profonde
démoralisation engendrant une ignoble misère; et _vice versa_, cette
misère engendrant la corruption.
Cependant, en face des conquêtes de la civilisation, qui pourrait nier
le progrès moderne, même au point de vue moral? et qui songerait à
confondre ces deux époques dans une même réprobation?
Aujourd'hui, à la place des tours orgueilleuses du château féodal, à
la place de ces engins stériles ou plutôt destructeurs, s'élèvent
les murailles pacifiques de l'usine; de l'usine, avec ses machines
puissantes, fécondes, avec son armée de travailleurs. À la place de
ce seigneur oisif, ignorant, hautain, toujours prêt à abuser de sa
force, c'est le patron intelligent, actif; c'est même assez souvent un
ancien ouvrier presque toujours bienveillant pour l'ouvrier.
Mais l'époque que nous traversons est transitoire, et comme toutes les
transitions, douloureuse. Les abus mêmes de cette féodalité nouvelle
suscitent déjà et susciteront de plus en plus des tentatives
d'affranchissement. Le perfectionnement des machines et de nos systèmes
économiques amènera certainement pour l'ouvrier, qui sera un jour
associé et non plus simplement salarié, une ère de liberté, de
dignité moralisatrice et de bonheur relatif.
Aujourd'hui, un certain nombre de grands industriels comprennent les
devoirs de la richesse, et se préoccupent incessamment d'améliorer les
conditions hygiéniques de leurs établissements, aussi bien que le sort
des travailleurs.
Mais, à côté de ceux-là, il en est d'autres que domine l'esprit du
temps, et qui veulent s'enrichir vite et à tout prix. Leurs capitaux,
disent-ils, ne peuvent dormir; et, par conséquent, pas de repos pour le
travailleur. Ceux-là entassent les ouvriers dans des établissements
insalubres, leur mesurant avec parcimonie l'air et l'espace. Ils exigent
plus de travail et ils payent moins.
Ainsi se montrait M. Daubré. C'était pourtant un homme compatissant,
qui s'intéressait au bonheur de ses ouvriers. Mais il était pressé
par la nécessité. Les goûts aristocratiques et luxueux de sa femme
l'entraînaient à des dépenses excessives qu'il fallait couvrir.
Il possédait deux filatures, l'une dans le quartier Saint-Sauveur, et
l'autre en dehors de la ville. Il y avait joint tout récemment un
tissage mécanique.
Quiconque n'a pas traversé les courettes de Lille, quiconque n'a pas
visité ces caves malsaines et nauséabondes où croupissaient, il y a
quelques années, les ouvriers de cette ville, la plus riche de la
Flandre, celui-là n'a point vu la misère dans toute sa hideur,
celui-là ne peut se représenter l'état de dégradation morale et
physique où elle fait descendre l'être humain.
On se souvient encore de l'émotion produite par les révélations
navrantes d'un illustre économiste; on n'a pas oublié le sombre
tableau qu'il traça de ces logements souterrains.
Aujourd'hui la plupart de ces caves ont été détruites; mais en 1863
un assez grand nombre existaient encore.
Vers le milieu de la rue des Étaques, rendue célèbre par la
description qu'en a faite Blanqui, se trouvait un de ces bouges. Il
était habité par un fileur du nom de Gendoux.
Un soupirail fermé par une trappe servait à la fois de fenêtre et de
porte. Il n'y avait d'autre escalier qu'une mauvaise échelle appuyée
contre l'entrée. Ce jour parcimonieux, arrivant d'en haut, rendait plus
lugubres encore des murs noircis par le temps et la malpropreté. Le
mobilier était sordide.
Cependant, quelques objets de luxe à bon marché, un miroir sur un
bahut entre deux vases dorés, des fleurs en papier, des images
encadrées, attestaient qu'une jeune fille avait paré naguère ce
triste intérieur. Maintenant il y régnait ce désordre et cette
incurie qui accusent l'abandon bien plus encore que la misère.
Une femme déjà vieille, Thérèse Gendoux, était assise au-dessous du
soupirail. Elle cousait un sarrau. À peine recevait-elle un jour
suffisant pour ce travail grossier. Deux enfants étiolés, au visage
blafard et boursouflé, aux membres amaigris, se tenaient à côté
d'elle.
Le plus jeune était âgé de quatre ans; mais on lui en eût donné
deux au plus. Il se traînait à terre et fouillait dans les immondices
qui couvraient le sol. L'autre, une fille de sept ans, ourlait un carré
de grosse toile. À ce travail, elle gagnait environ deux sous par jour.
Ces enfants appartenaient, non pas à Thérèse, mais à une ouvrière
de fabrique qui s'absentait tout le jour et habitait la même cave.
En effet, dans le fond de cette cave, déjà si sombre, se trouvait
encore un réduit, et celui-là était tout à fait obscur. Il y avait
place à peine pour un lit, une table et deux chaises.
L'humidité suintait le long des murs, dont la couleur primitive avait
entièrement disparu. On devinait, à l'entassement indescriptible de
vêtements ou plutôt de haillons, d'ustensiles brisés, de débris
informes, qu'on n'entrait là que pour passer la nuit. C'était plus
triste et plus horrible qu'une prison; car on se disait: «Dans cet air
putride vivent des êtres libres, qui n'ont commis aucun crime, qui ont
droit à l'air, à l'espace, au soleil; c'est la misère seule qui les a
relégués dans ce cachot infect.»
En pénétrant là, on avait le cœur serré par l'angoisse, et la
poitrine oppressée par une atmosphère méphitique. Un petit enfant s'y
trouvait couché. Il dormait. Son visage livide ressemblait à celui
d'un vieillard avec ses traits étirés, ses orbites creusées, ses
lèvres décolorées. C'était effrayant à voir.
Depuis quand dormait-il? Depuis le matin, depuis que sa mère était
partie pour la fabrique, et maintenant il était cinq heures!
Sa mère lui avait fait prendre un _dormant_[3] qui devait le plonger
dans le sommeil jusqu'au soir.
Cet enfant avait deux ans. Peut-être n'avait-il jamais respiré le
grand air. Peut-être jamais ses pauvres petits membres n'avaient-ils
senti la chaleur vivifiante du soleil. Et l'on se demandait tout d'abord
s'il était bien possible qu'il y eût une mère assez cruelle pour
condamner son enfant à ce sommeil, à cette réclusion.
Hélas! cette femme avait trois autres enfants, et son mari ne revenait
au logis que lorsque son gain de la quinzaine était épuisé. Elle
emmenait avec elle à la fabrique son fils aîné qui avait huit ans. À
eux deux, ils gagnaient un franc cinquante par jour. Avec ces trente
sous, elle devait loger, nourrir et vêtir cinq personnes.
Le soir, ces cinq êtres, semblables à des animaux, dévoraient quelque
nourriture indigeste, car le feu ne s'allumait jamais; puis ils
s'étendaient sur la paille humide qui leur servait de lit[4]. La mère
Gendoux avait pitié d'eux. Quelquefois elle leur faisait de la soupe ou
donnait aux enfants un peu de bière. Elle avait pris de l'affection
pour ces petits qui demeuraient avec elle tout le jour, et elle devait
chercher l'affection, car sur son visage triste et austère, plein de
bonté pourtant, se lisait une douleur profonde. De temps à autre, un
soupir s'échappait de ses lèvres, elle essuyait une larme et
murmurait:
«Pauvre Geneviève! que fait-elle? Mon Dieu! qu'est-elle devenue?»
Quand la nuit fut close, la mère Gendoux alluma la lampe, monta
l'échelle vermoulue, ferma la trappe, puis alluma le feu et prépara le
souper pour Gendoux qui allait venir.
L'enfant cessa de coudre et joua avec son petit frère.
La mère Gendoux, inquiète, prêtait l'oreille à tous les bruits.
Enfin elle entendit battre la retraite.
«C'est bientôt l'heure; ils vont arriver,» pensa-t-elle.
Elle mit un peu d'ordre dans ce souterrain. On ne tarda pas à frapper
au soupirail. La trappe s'entr'ouvrit.
C'était un homme de soixante ans environ. Encore robuste, il marchait
cependant avec quelque difficulté; et sa taille était un peu déviée.
Depuis longtemps il était fileur. Or, avant l'invention du renvideur
mécanique, ce travail très-fatigant produisait souvent des
déformations corporelles. Cet homme avait néanmoins dans le maintien
et dans la démarche une distinction qu'on trouve rarement chez
l'ouvrier, courbé toute sa vie sur le même travail.
«C'est bon, tout est prêt. Thérèse, sers-moi la soupe, dit Gendoux
d'une voix brève, car ils vont venir.»
Il s'accouda sur la table, et parut préoccupé.
La vieille femme servit le repas, et resta debout, les deux mains sur
les hanches, baissant la tête dans une attitude inquiète, en face de
Gendoux, qui ne la regardait point.
«Ils vont venir? répéta-t-elle d'un ton interrogatif.
--Oui, va chercher les tabourets de la voisine, car ils seront bien une
trentaine.
--Une trentaine! s'écria-t-elle effrayée. Ah! Gendoux, prends bien
garde à ce que tu vas faire! Si on allait te mettre en prison! Es-tu
sûr au moins de tous ceux que tu attends?
--Je suis sûr de tous les camarades. Ce sont des mécontents. Il y va
d'ailleurs de leur intérêt comme du mien.
--Mais tous n'ont pas les mêmes motifs, murmura Thérèse.
--Sans doute, pas tous les mêmes; mais pourtant, combien auraient à se
plaindre comme moi. Si ce ne sont pas les maîtres, ce sont les
contre-maîtres qui, les premiers, corrompent nos filles et nos femmes;
car ces manufactures, c'est trop souvent pour elles l'infamie.
--Au moins, reprit encore la femme de Gendoux, ne parle pas de
Geneviève; c'est bien assez qu'elle nous ait quittés. Il ne faut pas
qu'on sache tout notre malheur.
--Ah! tu crois qu'on l'ignore! répliqua le fileur dont le visage devint
pourpre. Geneviève était la plus belle fille de la fabrique. Tout le
monde la connaissait, et tout le monde savait bien que ce libertin de
Lomas ne venait visiter la carderie que pour la voir. Depuis longtemps
ses amies, et les hommes aussi, enrageaient contre elle parce qu'elle
était sage. À la fabrique, un air modeste c'est un scandale! Aussi
maintenant que ne dit-on pas? Parfois, il m'en arrive des bruits
jusqu'aux oreilles, et elles me tintent à m'étourdir; le sang me monte
aux yeux; je vois tout rouge, et je voudrais tuer quelqu'un. Mais il y a
une meilleure vengeance. Je la tiens.»
Thérèse s'était assise, et elle essuyait avec le coin de son tablier
les larmes qui roulaient sur ses joues.
«Ah! je te le disais bien, Gendoux, il ne fallait pas l'envoyer dans ce
gouffre. Si elle était restée dentellière!
--Tu ne te souviens donc pas? J'étais malade; mon genou m'empêchait de
travailler. Comme sarrautière tu gagnais douze sous, et Geneviève un
franc avec sa dentelle. Encore lui fallait-il passer une partie de la
nuit. Et quand je la voyais pâle, les yeux fatigués, toujours courbée
sur son carreau, avec cette petite toux qui m'inquiétait, je me disais:
«À la fabrique, elle peut gagner trente sous sans trop de peine; les
couleurs lui reviendront aux joues.» Il y avait une place chez
M. Daubré, à l'atelier des préparations, comme soigneuse de carderie,
un métier propre et sain. Et puis elle était si fière! Qui aurait pu
se douter jamais que ce Lomas aurait raison de cette vertu-là!
--Et tu es sûr que c'est lui qui a fait partir Geneviève?
--Je n'ai pas de preuves, malheureusement; mais j'en suis sûr, oui,
sûr.
--Au moins il ne la laissera pas mourir de faim. Pauvre petite, que
fait-elle là-bas? Ah! si seulement je savais son adresse! j'irais,
vois-tu, et je la ramènerais. Car je ne dors plus, je ne mange plus, je
n'ai de cœur à rien. Une enfant qui ne nous avait jamais quittés!
Gendoux, si elle ne revient pas, je crois que j'en mourrai.»
En cet instant, la trappe se souleva.
«Ce sont eux! s'écria Thérèse avec effroi.
--Non, c'est la Bourgeat et son petit,» dit Gendoux.
En effet, c'était leur locataire. Ses enfants la regardèrent entrer
avec cet air morne et hébété, cette immobilité torpide que donne
l'appauvrissement excessif de la constitution.
Cette femme avait le type des ouvrières lilloises: blondes, maigres, au
teint hâve. Elle était encore jeune, mais des rides nombreuses
annonçaient une vieillesse hâtée par le travail et les privations.
Ses vêtements ou plutôt ses haillons étaient malpropres, et
recouverts, aussi bien que ses cheveux, de fragments d'étoupes; car
elle était employée à l'atelier d'épluchage d'une filature de lin.
Elle vivait donc tout le jour les pieds dans l'eau, au milieu d'une
poussière épaisse et malsaine, dans une atmosphère empestée et
chauffée à vingt-cinq degrés. Après une journée de treize heures,
elle rentrait dans son réduit sombre, où il n'y avait pas de feu, où
elle trouvait quatre enfants qui avaient faim.
Quel courage, quel amour maternel ou quelle inertie lui fallait-il pour
accepter une pareille existence?
«Vous viendrez tout de suite, qu'on vous trempe la soupe, lui dit
Thérèse. Nous aurons du monde ce soir. Si vous entendez parler un peu
tard, il ne faudra pas vous en étonner.
--Ah! que je vous remercie, madame Thérèse. Et les petits ont été
sages?
--Oui, bien sages. Et l'autre n'a pas bougé.»
L'ouvrière sourit avec tendresse à ses deux enfants. Puis elle alluma
sa lampe à celle des Gendoux et passa dans le réduit que nous avons
décrit.
L'enfant dormait toujours. Elle le prit et le baisa. Mais son corps
était roidi et son front glacé.
À ce contact, elle éprouva un horrible frémissement. Elle poussa un
cri, et, l'œil dilaté, la figure contractée par l'épouvante, elle se
précipita chez les Gendoux.
Elle tenait son enfant dans ses bras et le serrait convulsivement sur
son sein. Elle ne put qu'articuler un gémissement rauque, et elle
s'affaissa sur une chaise.
Gendoux et sa femme n'osaient questionner.
«Mais voyez donc, voyez donc! s'écria-t-elle enfin d'une voix
déchirante. Il est mort, mon Dieu! il est mort! Et c'est moi, c'est moi
peut-être qui l'ai tué! Je suis allée ce matin chez le pharmacien....
Hier, la dose n'était pas assez forte, et aujourd'hui....»
Sa tête se renversa et elle s'évanouit.
En cet instant, trois ouvriers entraient et descendaient l'escalier de
bois. L'un d'eux alla chercher le médecin, et les autres aidèrent les
Gendoux à transporter l'ouvrière sur son lit.
Le médecin déclara que l'enfant n'avait pas succombé à l'ingestion
d'une dose trop forte de thériaque, mais que la vie s'était éteinte
par manque de soins, d'air et de nourriture suffisante.
«Pourquoi donc, demanda-t-il à la mère, ne portiez-vous pas cet
enfant à la crèche?
--Quand j'y suis allée, il n'y avait pas de place, et tant d'autres
étaient inscrits avant le mien! Enfin, là comme ailleurs, il faut des
protections, et je n'en avais pas.»
Les trois enfants entouraient le grabat de leur mère, toujours mornes
et impassibles. Qui donc aurait éveillé la sensibilité chez ces
jeunes cœurs?
La mère aussi était calme maintenant. Tout à l'heure, à la vue de
son enfant inanimé, l'instinct maternel s'était soulevé.
Dans son désespoir, il y avait eu peut-être plus d'effroi que de
douleur réelle. À présent elle pouvait penser, et elle faisait ce
raisonnement horrible de la part d'une mère: «N'est-il pas heureux
pour lui comme pour nous qu'il soit mort?»
Devant tant de misères, le médecin était à peine ému. D'ailleurs,
que pouvait-il? Chaque jour il rencontrait des malheurs semblables.
Les amis de Gendoux continuaient d'arriver. Ils étaient déjà
nombreux. Le médecin les regarda avec surprise.
«Voyons, dit-il, il faut se cotiser.»
Les ouvriers, avec un élan unanime, portèrent la main au gousset, et
remirent leur petite offrande à la pauvre femme.
Cependant cette scène avait vivement impressionné tous les assistants.
Quand la réunion fut au complet, les ouvriers se comptèrent. Ils
étaient trente. Chacune des principales filatures de Lille avait un
représentant.
Gendoux se leva.
Sa tête rejetée en arrière n'avait point le flegme des gens du Nord.
Elle accusait au contraire une rare énergie. Un feu méridional
éclatait dans ses yeux noirs et perçants.
En 1848, membre d'un club, il s'était acquis une réputation d'orateur.
Dans toutes les circonstances où s'agitaient les intérêts des
ouvriers, c'était lui qui portait la parole. Il passait pour un esprit
turbulent, dangereux.
C'était un homme juste, intelligent, aimé et respecté de ses
camarades. On l'écoutait avec déférence. Il possédait réellement
quelques talents oratoires. Sa parole, vive, expressive, frappait juste
et fort. Il avait de la mise en scène, un geste abrupt, éloquent.
Son discours fut à la fois une revendication énergique des droits du
travail et un exposé douloureux et sévère des misères morales de la
manufacture.
Ce discours, qui rappelait un peu trop les déclamations
révolutionnaires de 1848, fut cependant ce qu'il pouvait être de la
part de cet ancien clubiste, de ce père mortellement offensé dans ses
plus chères affections. Sans doute il ne prit guère de précautions
oratoires pour stigmatiser l'injustice de certaines conventions, de
certains privilèges. Il fut acerbe dans sa critique, et se montra d'une
exigence relativement excessive dans ses réclamations.
Se basant sur les prétentions de quelques corporations ouvrières
d'Amérique qui réduisaient à huit heures par jour le temps du
travail, il émit des propositions qu'il savait être inadmissibles;
car, disait-il, il fallait demander des concessions exagérées pour en
obtenir de moindres. Enfin, rappelant l'incident douloureux qui avait
ému l'assemblée quelques instants auparavant, il réclamait pour les
femmes, qu'il voulait attirer aussi dans la coalition, deux heures au
milieu du jour pour préparer le repas de la famille et soigner leurs
enfants.
Il termina par ces paroles, qui impressionnèrent vivement les
assistants:
«Ah! s'écria-t-il, ils nous refusent l'augmentation des salaires et la
diminution des heures de travail, sous prétexte que ce temps et cet
argent nous les dépenserions au cabaret à nous enivrer. Mais comment
emploient-ils, eux aussi, leur temps et leurs richesses, si ce n'est à
satisfaire leurs vices?
«Nous, il est vrai, quand nous sommes ivres, nous tombons dans le
ruisseau, on nous ramasse et l'on nous jette au violon; c'est un
scandale. Mais, eux, quand ils sont ivres, ils roulent sur des tapis, et
leurs laquais les emportent dans leurs carrosses: personne ne les a vus.
«Ils parlent de nos débauches, de nos désordres! D'où nous vient
l'exemple? d'où nous vient la corruption? Que font-ils de nos filles?»
À cette dernière phrase, répétée deux fois avec un regard sombre et
une voix vibrante de colère, il sembla voir courir un frisson dans
l'auditoire, car tous connaissaient le malheur de Gendoux.
Ce discours, qui flattait adroitement les instincts populaires, fut
vivement applaudi.
Quelques autres ouvriers, grisés par l'éloquence de Gendoux, prirent
la parole pour appuyer ses conclusions, et la grève fut décidée à
l'unanimité. Dès le lendemain, chacun de son côté opérerait dans ce
sens. Tous étaient des compagnons influents, qui disposaient d'un
groupe plus ou moins nombreux.
Comme ils allaient se retirer, trois grands coups frappés contre la
trappe retentirent sous la voûte et firent tressaillir les assistants.
Thérèse devint livide.
«Chut! fit Gendoux, qui pâlit aussi. Pas un mot, nous sommes vendus!»
Un profond silence régna.
En ce moment, onze heures sonnaient à l'église voisine.
«Au nom de la loi, cria-t-on du dehors, ouvrez!»
Il était inutile de résister.
Gendoux monta à l'échelle et se présenta.
«C'est vous, Gendoux, le fileur?
--Oui, c'est moi.»
Le commissaire de police se montra, accompagné de deux gendarmes. Il
observa pendant quelques instants la réunion, comme s'il en comptait
les membres.
«Allons, dit-il à Gendoux, suivez-nous. Nous vous arrêtons pour avoir
enfreint les articles 414, 415 et 416 du Code, prohibant les coalitions,
et l'article 291 du Code pénal, défendant toute réunion au-dessus de
vingt personnes. Or, vous êtes trente ici.»
Gendoux atterré suivit le commissaire.
Lorsque Thérèse vit disparaître son mari entre les gendarmes, elle
poussa un cri, voulut s'élancer, mais ses jambes faiblirent, et elle
retomba privée de sentiment.
C'était cette scène, si brièvement relatée dans la dépêche
télégraphique, qui rappelait à Lille M. Daubré.
[Note 3: Potion composée de thériaque, que les ouvrières des
manufactures donnent trop souvent à leurs enfants pour les assoupir.]
[Note 4: Les ouvrages de MM. Blanqui, Villermé, Jules Simon, etc.,
abondent de tableaux plus effroyables encore que celui-ci. En peignant
toute la réalité, nous craindrions d'être accusé d'exagération ou
d'invraisemblance; nous craindrions surtout de tomber dans un réalisme
par trop abject. Nous reproduirons seulement ce passage que Jules Simon
emprunte à Blanqui: «Le foyer domestique des malheureux habitants de
ces réduits se compose d'une litière effondrée, sans draps ni
couvertures; et leur vaisselle consiste en un pot de bois ou de grès
écorné qui sert à tous les usages. Les enfants les plus jeunes
couchent sur un sac de cendres; le reste de la famille se plonge
pêle-mêle, père et enfants, frères et sœurs, dans cette litière
indescriptible, comme les mystères qu'elle recouvre. Il faut que
personne n'ignore qu'il existe des milliers d'hommes parmi nous dans une
situation pire que l'état sauvage....» «Ce tableau est encore vrai,
ajoute Jules Simon. «On a fait de grands efforts, mais _le nombre des
pauvres croit dans une proportion effrayante._»]