N.

M. Gruet, avocat en parlement, et M. A. M., gendre de Mlle Arnould,

ont remporté en 1776 le prix de l'Académie française. Tous les deux, par

un pur hasard, avaient choisi pour sujet _les Adieux d'Hector et

d'Andromaque_. M. A. M., engoué de ce brillant succès, dit à sa

belle-mère:--Si je ne suis pas de l'Académie à trente ans, je me brûle

la cervelle.--_Taisez-vous, cerveau brûlé_, répartit Sophie.

* * * * *

Ce littérateur a fait plusieurs pièces de théâtre, dont une en vers

intitulée _le Rendez-Vous du Mari_, fut représentée en 1780. Il joua

lui-même, au Théâtre-Français en 1791, le rôle de _Nasser_ dans sa

tragédie d'_Abdelasis et Zuleima_, et il réclama l'indulgence du public

dans une fable qu'il lui adressa. Une partie des OEuvres poétiques de

M. A. M. a été imprimée en 1808, sous le titre d'_Année champêtre_. On y

trouve les vers suivans destinés pour le portrait de Sophie Arnould:

Ses grâces, ses talens ont illustré son nom;

Elle a su tout charmer, jusqu'à la jalousie:

Alcibiade en elle eût cru voir Aspasie,

Maurice, Lecouvreur; et Gourville, Ninon.

* * * * *

M. de *** avait épousé deux femmes. La première était riche et sage; la

seconde pauvre et galante. «_La destinée de cet homme est singulière_,

disait Mlle Arnould; _dans sa jeunesse il a eu la corne d'abondance,

et dans sa vieillesse il a l'abondance des cornes_.»

* * * * *

On avait ôté à l'auteur du _Devin du Village_ ses entrées à l'Opéra, à

cause de sa Lettre sur la musique. Lorsqu'on voulut les lui

rendre:--Pourquoi, dit-il, me dérangerais-je de si loin pour aller à

l'Opéra, tandis que j'ai à ma porte les chouettes de la forêt de

Montmorency?--Mlle Arnould dit en apprenant cette boutade:--_Le goût

de Jean-Jacques est fort naturel; un hibou[64] doit aimer les

chouettes._

[64] Mme N. disait: On reproche à Jean-Jacques d'être un hibou; oui,

mais c'est celui de Minerve; et quand je songe au _Devin du Village_,

j'ajoute: déniché par les Grâces.

* * * * *

Une très-jolie femme, mais peu spirituelle et fort ennuyeuse, se

plaignait d'être obsédée par la foule de ses amans. «_Hé! madame_, lui

dit Sophie, _il vous est bien facile de les éloigner; vous n'avez qu'à

parler_.»

Robbé de Beauveset logeait et vivait en 1776 chez la duchesse d'Olonne,

si fameuse par le déréglement de ses moeurs. M. de Laverdi, contrôleur

général, avait fait obtenir à ce poëte une pension de 1,200 liv., à

condition qu'il brûlerait tous ses ouvrages licencieux. On regretta

surtout un poëme intitulé _la Jobiade_, dans un des chants duquel les

diables assemblés composent le poison dont ils se proposent d'infecter

le vertueux Job, et avec lui le genre humain. Ce morceau ayant paru

manuscrit, Sophie Arnould s'écria en le lisant: «_Quelle audace

poétique! Pour peindre_ la cacomonade _avec tant d'énergie, il faut que

l'auteur soit bien plein de son sujet_[65].»

[65] Ce mot a été attribué à Piron; mais souvent les beaux esprits se

rencontrent.

Sophie Arnould avait son franc-parler dans tous les lieux où elle se

trouvait. La facilité avec laquelle elle saisissait l'à-propos, la

tournure plaisante qu'elle donnait aux choses les plus sérieuses, tout

en elle faisait goûter les folies qu'elle débitait. Un capitaine de

dragons, pour vivre avec plus d'aisance, s'était associé avec une

antique beauté qui partageait avec lui son lit, sa table et sa bourse.

Un de ses amis le rencontrant au foyer de l'Opéra, persifla son

incroyable constance. Sophie dit à cet étourdi: «_Monsieur, une vieille

bannière est l'honneur du capitaine._»

* * * * *

Le vieux duc de *** avait pris pour ses menus plaisirs une jeune

figurante qui perdit en peu de temps son embonpoint et sa fraîcheur. On

faisait remarquer à Sophie ce changement subit. «_Hélas!_ dit-elle, _une

jeune fille entre les mains d'un vieillard est un oiseau entre les

mains d'un enfant_.»

* * * * *

En 1777 il y avait dans le bois de Boulogne une espèce de vide-bouteille

nommé _Bagatelle_. Le comte d'Artois en fit l'acquisition, et voulant se

satisfaire aux frais de qui il appartiendrait, il paria 100,000 liv.

avec la reine que le palais qu'il voulait y faire construire serait

commencé et achevé durant le voyage de Fontainebleau, au point d'y

donner au retour une fête à Sa Majesté. Le pari fut tenu, et ce jardin,

dans sa nouveauté, parut avoir été créé par magie. Mlle Arnould s'y

trouvant avec l'architecte Bellanger, à qui l'on doit les dessins de ce

charmant séjour, lui dit: «_Vous devez être bien satisfait de votre

ouvrage; Paris s'occupera longtemps de BAGATELLE._»

Sophie avait de fort beaux yeux, et c'est en raison de ce don de la

nature que le comte de L. disait en la voyant:

_Delicta juventutis meæ ne memineris, domine._

Ce seigneur vécut longtemps avec elle; mais on se lasse de tout, c'est

une loi de la nature. Un jour il lui reprochait d'être un peu médisante.

«_Si vous m'aimiez encore_, reprit-elle, _vous oublieriez près de moi

tous les défauts de mon sexe_.»

* * * * *

M. Turgot[66], qui se retira du ministère en 1776, devait supprimer les

soixante fermiers généraux lorsqu'il fut disgracié. «_Nous l'avons

échappé belle_, dit Mlle Arnould; _que deviendraient nos domaines si

nous n'avions plus de fermiers?_»

[66] A cette époque un plaisant fit ainsi le tableau des ministres:

Monsieur Turgot brouille tout,

Monsieur de Saint-Germain renverse tout,

Monsieur de Malesherbes sait tout,

Monsieur de Sartines doute de tout,

Monsieur de Maurepas rit de tout.

* * * * *

Les particuliers tirent par-ci par-là quelque douce vengeance des

atteintes que leurs fronts reçoivent souvent de la part des grands. Le

prince de *** entrant un soir furtivement chez sa maîtresse, trouva le

chevalier de L. dans une place qu'il croyait avoir le droit exclusif

d'occuper, du moins avait-il fait des dépenses énormes pour se

l'assurer. Mademoiselle G., chanteuse à l'Opéra, aussi sensible à

l'agréable tournure du capitaine qu'aux hommages éclatans du vieux

général, partageait également ses faveurs entre eux. Le prince se retira

discrètement, et envoya cinq cents louis avec le congé; mais la belle

lui tenait au coeur, et quelque temps après, comme il se plaignait de

son inconduite devant Mlle Arnould, elle lui dit en souriant:

«_Monseigneur, la sagesse d'une actrice n'est que l'art de bien fermer

les portes._»

* * * * *

Mlle Laprairie brilla quelque temps sur la scène lyrique, et depuis

l'homme en place jusqu'à l'artisan, tout ressentit le pouvoir des yeux

de cette enchanteresse; elle avait puisé chez l'abbé Terray des goûts

que le prince de Soubise se plut à cultiver. Ce seigneur magnifique lui

fit quitter l'Opéra pour n'être plus qu'à lui; ensuite elle abandonna

l'amour pour se ranger sous les drapeaux de l'hymen, et Gardel l'aîné

devint son époux. Quelqu'un disait que cette Laïs ne serait pas plus

fidèle à son mari qu'elle ne l'avait été à ses amans. Sophie répondit:

«_Cela peut être; mais ce qui doit consoler un mari d'être trompé par sa

femme, c'est qu'il reste toujours propriétaire d'un bien-fonds dont les

autres n'ont que l'usufruit._»

* * * * *

D'Alembert était bâtard de Mme de Tencin, comme Mlle Lespinasse

était bâtarde du cardinal de Tencin. Identité d'origine et espèce de

parenté, première cause des liaisons de ces deux personnages qui

s'étaient connus chez Mme du Deffand, où Mlle Lespinasse avait

fait son apprentissage de bel esprit. Mlle Arnould, qui tenait aussi

bureau d'esprit, recevait souvent la visite de Marmontel. Un jour cet

académicien vantait avec chaleur Mlle Lespinasse.--_Vous en parlez en

amant_, lui dit Sophie.--On peut s'y tromper; l'amitié n'est-elle pas

la soeur de l'amour?--_Je le crois_, reprit-elle, _mais ce n'est pas du

même lit_.

* * * * *

On lui disait que M. ... était tellement indolent et paresseux, qu'il ne

faisait absolument rien du matin au soir.--Et Madame, demanda quelqu'un,

agit-elle de même?--_C'est la meilleure femme du monde_, répondit

Sophie; _pour ne pas fatiguer son mari, elle se fait faire ses enfans

par d'autres_.

* * * * *

Un officier aux gardes ayant passé une nuit laborieuse avec Mlle

Laguerre, racontait le lendemain au foyer tous les assauts que cette

amazone lui avait livrés sans avoir voulu lui faire aucun quartier.

«_Hé! Monsieur_, lui dit Sophie, _vous deviez savoir que LA GUERRE et

LA PITIÉ ne s'accordent point ensemble_.»

* * * * *

La marquise d'Aupy, connue par ses galanteries, avait donné un

rendez-vous nocturne au chevalier de C., nouvel adorateur de ses

charmes, lorsqu'un fâcheux survint tout à coup, et troubla les plaisirs

qu'elle s'apprêtait à goûter. C'était un ancien amant favorisé, le comte

de V., mais qui était presque oublié, parce que son amour durait depuis

huit grands jours. Les deux rivaux se rapprochèrent en riant, et comme

aucun des deux ne voulait céder la place, la marquise, pour les mettre

d'accord, leur proposa de jouer ses bontés dans un cent de piquet. Ces

aimables roués trouvèrent l'expédient unique, et le chevalier fit son

adversaire repic et capot. Mlle Arnould entendant raconter cette

aventure, s'écria: «_Quelle présence d'esprit! On m'avait bien dit que

cette femme-là ne perdait jamais LA CARTE._»

* * * * *

Elle dit un jour à M. Amelot, à l'occasion des troubles qui régnaient à

l'Opéra en 1776, et de la rigueur que ce ministre déployait: «_Vous

devez savoir, Monseigneur, qu'il est plus aisé de composer un parlement

qu'un opéra_[67]_._»

[67] Apostrophe mortifiante pour monsieur Amelot, qui, étant intendant

de Bourgogne lors des troubles de la magistrature en 1771, contribua à

la destruction et reconstruction du parlement de Dijon.

* * * * *

Quelqu'un mécontent de la perte d'un procès, déclamait contre les abus

qui assiégent le temple de Thémis. «_Ne trouvez-vous pas_, dit Sophie,

_que la justice ressemble à une vierge déguisée; elle est sollicitée par

le plaideur, tourmentée par le procureur, cajolée par l'avocat et

soutenue par le juge, qui finit par la violer_.»

* * * * *

On avait annoncé au Théâtre-Français la comédie du _Misantrope_.

L'acteur qui devait en remplir le principal rôle tomba malade, et la

pièce fut remise. «_Comment n'a-t-on pas songé à Raucourt?_ dit Mlle

Arnould; _elle qui joue si bien le MISANTROPE_.»

* * * * *

Un ancien danseur de l'Opéra, nommé _Hennequin_, fit la folie de se

jeter par la fenêtre d'un troisième étage, de désespoir d'avoir été

trompé par une prêtresse du théâtre lyrique; ce n'est pas pardonnable à

un homme qui devait connaître les _us et coutumes_ de l'Opéra. Sophie

dit à ce sujet: «_De tous les SAUTS que j'ai vus, celui-là est le plus

fou._»

* * * * *

Il parut à l'Opéra en 1777 une danseuse jeune et jolie, nommée Cécile.

Au talent le plus brillant elle joignait une taille, des grâces, une

figure, une fraîcheur qui séduisaient tout. Les nombreux amateurs de

nouveautés étaient fort empressés de savoir qui toucherait le coeur de

cette novice, et plus d'un richard marchanda ses prémices; mais cette

nymphe, plus tendre qu'intéressée, donna pour rien à son maître G. un

bijou qui lui eût valu des monceaux d'or. Cette charmante personne ayant

demandé naïvement à Sophie ce qu'il fallait pour toujours plaire aux

hommes, celle-ci répondit: «_Douce humeur, douce peau et douce

haleine._»

Toutes les filles[68] de l'Opéra et d'ailleurs, instruites du bonheur

que Mlle Michelot, jolie figurante dans les ballets, avait eu de

plaire au comte d'Artois, envièrent son bonheur; mais ce ne fut qu'une

simple passade, et la jolie danseuse eut le destin de la rose: elle

trouva ensuite d'illustres amans qui lui firent éprouver le même sort.

«_Cette pauvre Michelot_, dit Sophie, _ressemble à ces vins dont tout le

monde veut goûter, et dont personne ne veut faire son ordinaire_.»

[68] Pour établir une hiérarchie parmi les femmes attachées aux grands

spectacles, on disait les _dames_ de la Comédie-Française, les

_demoiselles_ de la Comédie-Italienne, et les _filles_ de l'Opéra.

* * * * *

Mlle Arnould voulut plusieurs fois quitter le théâtre par boutade;

elle disait à ceux qui s'étonnaient que la gloire n'eût plus de charmes

pour elle: «_Quand on a passé les deux tiers de sa vie au grand jour, il

est sage de passer le reste à l'ombre._»

* * * * *

Mlle d'Eon de Beaumont fut un personnage extraordinaire: on la vit

successivement avocat, guerrier, ambassadeur et écrivain politique. Ses

parens désirant un fils, cachèrent, dit-on, son sexe, la vêtirent en

homme et lui en donnèrent l'éducation. L'incertitude de son état devint

le sujet d'un pari et d'un procès considérable, qui fut terminé au banc

du roi, d'après les déclarations de Mlle d'Eon, qui s'avoua pour

femme. Elle vint à Paris en 1777, et parut à la cour en costume féminin,

avec la _croix_ de Saint-Louis. Quoi qu'il en soit, le sexe de la

chevalière d'Eon est encore un problême pour beaucoup d'incrédules.

Lorsque Sophie rencontrait cette amazone parée de sa décoration, elle

disait en souriant: «_Voici le mystère de la CROIX._»

* * * * *

Le comte de Maurepas[69], que Louis XVI rappela au ministère en montant

sur le trône, était un grand amateur de jolies filles, et allait souvent

à l'Opéra, comme le magasin de cette marchandise. La vieillesse ne lui

avait point ôté ce goût-là, et les soucis du gouvernement lui rendaient

un tel plaisir encore plus nécessaire. Ce ministre aimait aussi beaucoup

les ouvrages graveleux, et M. Amelot, pour lui plaire, faisait, dit-on,

ramasser dans Paris toutes les chansons gaillardes et autres opuscules

de ce genre, que la licence des moeurs faisait éclore. M. de Maurepas

disait un soir au foyer de l'Opéra:--Dans ma jeunesse, quand on voulait

des femmes, il n'y avait qu'à se baisser et en prendre.--_Mais

aujourd'hui, Monseigneur_, répartit Sophie, _on n'en prend plus que

quand on se relève_.

[69] En 1775 ce ministre était à l'Opéra la veille d'une émeute. On fit

à ce sujet l'épigramme suivante:

Monsieur le comte, on vous demande;

Si vous ne mettez le holà

Le peuple se révoltera.

--Dites au peuple qu'il attende;

Il faut que j'aille à l'Opéra.

* * * * *

Mme de C. avait conservé dans un âge avancé une profonde sensibilité;

elle était surtout très indulgente pour les faiblesses de son sexe. Un

jour elle disait à ce sujet:--Quelle est la femme qui peut se vanter de

résister à l'émotion de ses sens et aux instances d'un homme qui lui

plaît, réunis à l'occasion? La plus vertueuse est celle à qui pour

cesser de l'être, une de ces circonstances a manqué.--Mlle Arnould

applaudit beaucoup à ce discours, et dit en regardant Mme de C.:--_On

voit bien que l'Amour a passé par-là._

* * * * *

Voltaire écrivait de Ferney, le 9 novembre 1777: «Vous avez vu ici le

mariage de M. de Florian, vous verriez aujourd'hui celui de M. le

marquis de Villette. Je dis marquis, parce qu'il a effectivement une

terre érigée en marquisat par le roi pour lui, comme seigneur de sept

grosses paroisses, suivant les lois de l'ancienne chevalerie; il est, en

outre, possesseur de 40,000 écus de rentes; il partage tout cela avec

Mlle de Varicourt, qui demeure chez Mme Denis. La jeune personne

lui apporte en échange dix-sept ans, de la naissance, des grâces, de la

vertu, de la prudence; M. de Villette fait un excellent marché.»

Mlle de Varicourt était fille d'un officier des gardes du corps peu à

l'aise et ayant douze enfans. Il était question de la faire religieuse,

lorsqu'elle fit part à Voltaire de son fâcheux destin. Le philosophe

bienfaisant obtint de la famille qu'elle viendrait passer quelque temps

à Ferney. La jeune personne s'y est si bien conduite, qu'elle y a acquis

le surnom de _Belle et Bonne_; ce qui détermina le marquis de Villette à

lui faire sa fortune en l'épousant. Quelque temps après son mariage, il

demanda à Mlle Arnould ce qu'elle pensait de sa femme; elle

répondit: «_C'est une charmante édition de la Pucelle_[70]_._»

[70] M. Laus de Boissi étant chez Mme de Villette lors de sa première

grossesse, trouva sur la cheminée un _Mathieu Lænsberg_. Ah! Madame,

s'écria-t-il aussitôt, voici une prophétie qui vous concerne, et il lut

le quatrain suivant qu'il venait de composer, comme s'il l'eût trouvé

dans l'almanach:

De _Belle et Bonne_ il doit naître un enfant

Qui recevra le surnom de sa mère:

Il y joindra grâce, esprit, enjouement;

Car il faut bien qu'il tienne de son père.

* * * * *

Une mendiante enceinte portant à son cou deux enfans, implorait au coin

d'une rue la pitié publique. Un vieux célibataire qui donnait le bras à

Mlle Arnould, trouva fort étrange que cette femme s'occupât si

constamment de la propagation de sa pauvre espèce. «_Que voulez-vous_,

reprit Sophie, _ces malheureux n'ont souvent que cela pour souper_.»

* * * * *

Vestris débuta le 18 septembre 1778[71], à l'âge de treize ans. Ce

célèbre danseur est fils naturel de l'Italien Vestris et de Mlle

Allard, d'où lui vient le surnom de Vestr'Allard, que les Anglais lui

ont donné. Ce fut dans les coulisses que Mlle Allard accoucha. Cette

danseuse étant enceinte, faisait remarquer à ses camarades comme son

enfant remuait. «_Excellent augure_, dit Sophie; _c'est un pas de ballet

qu'il répète_.»

[71] Le jour de ce début son père, le _diou de la danse_, vêtu d'un

riche habit de cour, l'épée au côté, le chapeau sous le bras, se

présenta avec son fils sur le bord de la scène, et, après avoir adressé

au parterre des paroles pleines de dignité sur la sublimité de son art

et les nobles espérances que donnait l'auguste héritier de son nom, il

se tourna d'un air imposant vers le jeune candidat, et lui dit: _Allons,

mon fils, montrez votre talent au poublic; votre père vous regarde._

* * * * *

M. P. était amoureux fou de Mlle Dorival; mais cette jolie danseuse

ne pouvait le souffrir. Il en fit faire le portrait qu'il plaça sur une

tabatière. Un jour il dit à quelques actrices:--Hé bien, Mesdemoiselles,

je possède enfin Dorival, et je la tiens dans ma poche.--_Il vaudrait

bien mieux_, répartit Sophie, _que vous l'eussiez dans votre manche_.

* * * * *

Le marquis de Bièvre, surnommé le père des calembours, dissertait un

jour avec elle sur les divers _esprits_, et il soutenait que ce mot

avait toujours besoin d'un commentaire.--Par exemple, disait-il,

l'_esprit devin_ des prophètes n'est point _l'esprit de sel_ des

railleurs; l'_esprit immonde_ des libertins n'est ni l'_esprit fort_

des crocheteurs, ni l'_esprit familier_ des valets, et le _bel esprit_

d'une savante est bien loin du _bon esprit_ d'une ménagère: _esprit_ est

donc un terme vague auquel chacun attache un différent _sens_.--_Je suis

de votre avis_, répliqua Mlle Arnould; _car je connais des gens

d'esprit qui n'ont pas le sens commun_.

* * * * *

M. Campan, valet de chambre de la reine, fit obtenir à M. de Vîmes

l'administration générale de l'Opéra. Le nouvel administrateur s'annonça

par des réformes considérables; il fit graver sur la porte de son bureau

ces trois mots en lettres d'or: _Ordre_, _justice_ et _sévérité_. Toutes

les nymphes de l'Opéra se récrièrent contre cette affiche, et parvinrent

à faire rayer le mot _sévérité_. Malgré son zèle et son courage, M. de

Vîmes ne put réformer un grand nombre d'abus sans déplaire aux grandes

puissances, sans révolter contre lui tous les ordres de l'état confié à

sa tutelle. On présagea que son ministère ne serait pas de longue durée,

ce qui est arrivé; et le peu d'égard qu'il eut aux principes reçus et

aux anciens usages le fit surnommer par Mlle Arnould «_le Turgot de

l'Opéra_.»

* * * * *

Un fat se plaignait de la dépense qu'il était obligé de faire pour

nourrir ses chevaux. Quelqu'un lui dit:--Au lieu d'avoir tant de bêtes

dans votre écurie, que ne réservez-vous une partie de votre revenu pour

vous procurer la compagnie des gens d'esprit?--Mes chevaux me traînent,

répondit le fat; et entre nous, les gens d'esprit...--_Les gens

d'esprit_, répartit Sophie, _vous portent sur leurs épaules_.

Pendant le dernier séjour que Voltaire fit à Paris en 1778[72], il alla

faire une visite à Mlle Arnould: on l'en avait prévenue, et pour

mieux fêter le grand homme, elle rassembla une partie de sa famille.

Aussitôt que Voltaire entra dans l'appartement, tous les enfans se

jetèrent à son cou.--_Vous voulez m'embrasser_, leur dit-il, _et je n'ai

plus de visage_.--La conversation s'engagea, et le poëte dit à

Sophie:--Ah! Mademoiselle, j'ai quatre-vingt-quatre ans, et j'ai fait

quatre-vingt-quatre sottises.--_Belle bagatelle_, reprit l'actrice;

_moi qui n'en ai pas quarante, j'en ai fait plus de mille_.

[72] Voltaire était logé chez le marquis de Villette, qui, jouissant

peut-être avec trop de vanité du bonheur de montrer son hôte à tout

Paris, s'attira ce quatrain:

Petit Villette, c'est en vain

Que vous prétendez à la gloire;

Vous ne serez jamais qu'un nain

Qui montre un géant à la foire.

* * * * *

Mlle Arnould avait une fille assez laide et fort rousse. Cet enfant

de l'amour ayant atteint l'âge de puberté sans avoir fait un faux pas,

un malin observa que sa couleur ne contribuait pas peu à la maintenir

sage. «_Vous avez raison_, répartit Sophie, _ma fille est comme Samson;

sa force est dans ses cheveux_.»

* * * * *

En 1778 Monvel fit débuter au Théâtre-Français une demoiselle _Mars_,

qui pour un moment produisit le concours occasionné précédemment par

Mlle Raucourt. Cette actrice était douée d'une belle figure, d'une

taille haute et d'un bel organe, mais elle n'avait pas assez de talens

pour se soutenir sur la scène française. Un amateur engoué de la

débutante, fit faire son portrait par un artiste qui la peignit

extrêmement pâle. «_O ciel!_ s'écria Sophie en le voyant, _est-ce qu'on

a peint MARS en carême?_»

* * * * *

Le médecin Guibert de Préval dissertait sur les avantages de son art.

«_Mon cher docteur_, lui dit-elle, _quand je vous vois traiter un

malade, il me semble voir un enfant qui mouche une chandelle_.»

* * * * *

Mlle Duplant, qui remplissait à l'Opéra les rôles à baguette, était

d'une corpulence volumineuse; il se présenta pour la doubler une actrice

de province qui avait une fort belle voix, mais dont la taille effilée

contrastait singulièrement avec celle de Mlle Duplant. Elle ne fut

pas reçue, et Sophie dit plaisamment: «_Si cette femme tient tant aux

rôles à baguettes, que ne se fait-elle fusée volante._»

* * * * *

C'est aux Chinois que les Anglais doivent l'art de composer les jardins

paysagistes[73], nommés abusivement _jardins anglais_. Sophie alla

visiter dans sa nouveauté celui que M. Boutin avait fait construire, et

qui s'appelle maintenant _Tivoli_. En voyant la bizarrerie de tous les

objets qu'on y a rassemblés, elle s'écria:--_On a mis ici la nature en

mascarade._--Mais remarquez donc cette jolie rivière.--_Oh! oui_,

reprit-elle, _cela ressemble à une rivière comme deux gouttes d'eau_.

[73] La plus belle promenade d'Athènes s'appelait _le Céramique_, d'un

mot grec qui signifie _tuile_, origine semblable à celle du plus beau

jardin de Paris, qu'on nomme _les Tuileries_. On sait que le célèbre

Lenôtre en a dirigé l'exécution.

Sur la forme d'un beau jardin

Si le goût devient incertain,

Anglais, Chinois gardez le vôtre;

Car jamais vous n'aurez _Lenôtre_.

* * * * *

Un jour qu'il y avait une grande réunion au concert spirituel qui se

donnait aux Tuileries pendant la quinzaine de Pâques, on fit passer les

musiciens dans la salle du conseil. «_S'accorder dans une salle de

conseil_, dit Sophie, _c'est un vrai tour de page_.»

* * * * *

On lui demandait pourquoi Mlle V., son amie, avait quitté un certain

acteur qu'elle avait comblé de ses bontés.--_Les hommes sont si

trompeurs_, répondit-elle.--Cet amant semblait cependant la payer de

retour.--_Comme cela_, reprit Sophie; _il était assez bien pour la

représentation, mais il manquait toujours aux répétitions_.

* * * * *

On sait que Mlle R.[74] a passé pour avoir, comme la chevalière

d'Eon, un sexe fort équivoque. Un étranger se trouvant avec cette

actrice l'appelait _Madame_. Sophie qui l'entendit reprit aussitôt:

«_Dites MADEMOISELLE, ou plutôt MONSIEUR._»

[74] Cette nymphe reçut un jour ce madrigal:

Pour te fêter, belle R.,

Que n'ai-je obtenu la puissance

De changer vingt fois en un jour

Et de sexe et de jouissance!

Oui, je voudrais pour t'exprimer

Jusqu'à quel degré tu m'es chère,

Etre jeune homme pour t'aimer,

Et jeune fille pour te plaire.

Une jeune débutante[75] qui passait pour un petit dragon de vertu, avait

appris un pas fort difficile qu'elle n'osait répéter en public: enfin

elle s'enhardit et réussit complètement.--Ah! dit-elle en rentrant dans

la coulisse, que j'ai eu de peine à faire ce pas-là.--_Bah!_ reprit

Sophie, _il n'y a que le premier PAS qui coûte_.

[75] Barthe, dans ses Statuts pour l'Opéra, adresse aux débutantes

l'article suivant:

Pour toute jeune débutante

Qui veut entrer dans les ballets,

Quatre examens au moins c'est la forme constante;

Primo, le duc qui la présente,

Y compris l'intendant et les premiers valets:

Ceux-ci près de la nymphe ont droit de préséance;

Secundo, nous, ses directeurs;

Tertio, son maître de danse;

Quarto, pas plus de trois acteurs.

Une courtisane nommée Dorval avait épousé depuis peu le marquis

d'Aubard. Un soir que cette Laïs était à l'Opéra dans une parure

éblouissante, quelqu'un demanda à Mlle Arnould qui était cette grande

dame. «_C'est une petite personne_, répondit-elle, _qui s'est laissé

tomber d'un quatrième étage dans un carrosse sans se faire de mal_.»

* * * * *

La galanterie n'est guère connue qu'en France, où la mode qui influe sur

les moeurs fait consister la gloire d'un sexe dans ce qui fait la honte

de l'autre, dans la manie des bonnes fortunes; mais les coureurs de

ruelles font souvent des dupes. Sophie disait de M. L. qui affichait de

grandes prétentions en amour: «_Cet homme n'a que le premier jet._»

* * * * *

Dugazon était regardé comme un excellent mime; c'était un bouffon du

premier ordre sur la scène, et même dans la société; mais il avait le

défaut de trop charger ses rôles, et à force de vouloir faire rire il

manquait quelquefois son but. On demandait à Mlle Arnould ce qu'elle

pensait de cet acteur. «_C'est un bon comédien_, répondit-elle,

_plaisanterie à part_.»

* * * * *

Mlle Laguerre unissait souvent l'Amour et Bacchus, et rarement elle

montait sur le théâtre sans avoir sablé quelques verres de Champagne. Le

lendemain d'une orgie qu'elle avait faite chez M. Haudry de Souci, riche

fermier général dont elle épuisait la fortune, cette actrice dit à ses

camarades qu'elle avait bu de toutes sortes de vins. «_Je gage_, reprit

Sophie, _que tu n'as jamais goûté celui de Constance_.»

M. de Chalabre était fils d'un joueur renommé. Le jeu avait fait passer

de père en fils dans cette famille une assez belle fortune que les

faveurs de la cour accrurent encore. Mlle Arnould passant auprès

d'une terre que ce joueur venait d'acheter, quelqu'un lui en fit

remarquer l'habitation. «_Oh! oh!_ dit-elle, _c'est bien fort pour un

château de CARTES_.»

* * * * *

Un jour qu'elle avait déployé dans un cercle brillant toutes les grâces

de son esprit, une dame, connue par son amabilité, lui dit avec

enthousiasme:--Jamais, Mademoiselle, je n'ai entendu parler avec autant

de charmes.--_Madame n'est donc pas une femme qui s'écoute?_

répondit-elle.

* * * * *

Voltaire, dans ses derniers jours, ne pouvait voir sans un violent

chagrin qu'on se permît à l'Opéra d'estropier nos belles tragédies; il

entendait parler d'_Electre_; il tremblait pour _Alzire_, pour

_Sémiramis_, pour _Tancrède_. «_J'approuve fort M. de Voltaire_, dit

Sophie; _un bon père doit craindre que ses enfans ne se gâtent à

l'Opéra_.»

* * * * *

Le comte de Merci Argenteau, ambassadeur d'Autriche, devint tellement

amoureux de Mlle Levasseur, qu'il lui acheta une baronnie de 25,000

liv. de rentes, lui fit construire un hôtel, et la combla de biens. Son

excellence voulut en 1779 la faire renoncer à l'Opéra; mais l'amour de

son art l'empêcha d'y consentir, et elle ne se retira qu'en 1788. Cette

actrice fut pendant quelques années l'un des soutiens des ouvrages de

Gluck. Un jour que l'on donnait _Alceste_, un détracteur de cette

nouveauté s'écria au second acte:--Ah! Rosalie, vous m'arrachez les

oreilles.--_Ah! Monsieur, quelle fortune_, répliqua Sophie, _si c'était

pour vous en donner d'autres_!

* * * * *

M. de J. possédait en même temps la feuille des bénéfices et la maigre

G.[76]. Ce voluptueux prélat lui portait beaucoup d'intérêt, et

partageait avec elle et une de ses nièces le fruit de ses simonies.

Sophie disait de sa camarade G.: «_Je ne conçois pas comment ce petit

ver à soie n'est pas plus gras; il vit sur une si bonne FEUILLE!_»

[76] Un jour que cette danseuse jouait le rôle de _Campaspe_ dans le

ballet d'_Alexandre_, Favart lui adressa ces vers:

Dans ce ballet, nouvelle Terpsichore,

Vous présentez à nos regards surpris

La superbe Pallas, la sensible Cypris,

La légère Diane et la charmante Flore.

Sous leurs différens attributs

Tous les coeurs sont forcés de vous rendre les armes.

Eh! le moyen de braver tant de charmes?

Si l'on résiste à Flore, on est pris par Vénus.

* * * * *

Voltaire, peu de temps avant sa mort, voulant faire jouer sa tragédie

d'_Irène_, toute la troupe des comédiens français alla chez lui. Le

poëte dit à Mme Vestris qui devait remplir le rôle principal:--Madame,

j'ai travaillé pour vous cette nuit comme un jeune homme de vingt

ans.--Sophie Arnould, présente à cette audience, reprit avec sa malice

ordinaire:--_Au moins, ce n'a pas été sans rature._

* * * * *

Volange débarrassa Mlle Laguerre d'une partie des dépouilles du duc

de Bouillon, et ce fut avec cet acteur forain qu'elle contracta le goût

de débauche qui l'entraîna dans la tombe au milieu de son printemps. La

santé de cette actrice se trouvant dérangée par suite de ses nombreux

excès, tous ses amis déploraient sa triste situation. «_Hélas!_ dit

Sophie, _c'est un si rude métier que celui de LA GUERRE_.»

* * * * *

Plusieurs peintres avaient travaillé à un portrait de saint Louis

destiné pour les Invalides, et n'avaient pu y réussir complètement. Lors

de l'exposition, Mlle Arnould dit: «_Jamais le proverbe_ gueux comme

peintre _ne s'est mieux vérifié qu'aujourd'hui, car à dix ils n'ont pu

faire CINQ LOUIS_. (saint Louis.)»

* * * * *

Mlle Levasseur, veuve de J.-J. Rousseau, qui de sa servante était

devenue sa femme[77], rentra dans son premier état en épousant le nommé

_Montretout_, laquais du marquis de Girardin, seigneur d'Ermenonville,

chez lequel le philosophe s'était retiré. M. de Girardin fut indigné de

la bassesse de cette femme, et tous les partisans de Jean-Jacques le

furent également de lui avoir vu placer son affection dans une telle

compagne. «_Pourquoi blâmer le choix de cette veuve?_ dit Sophie; _elle

épouse un homme qui n'a rien de caché pour elle, et dans tous les états

de la vie on aime mieux son égal que son maître_.»

[77] M. Lebegue de Presle, médecin et ami de J.-J. Rousseau, étant allé

le voir à Ermenonville quelque temps avant sa mort, il le trouva montant

péniblement de sa cave, et lui demanda pourquoi à son âge il ne confiait

pas ce soin à Mme Rousseau? _Que voulez-vous?_ répondit-il; _quand

elle y va elle y reste_.

* * * * *

Elle avait une affaire de cheminée avec le ministre qui administrait le

département de Paris. M. Thomas, chargé d'arranger cela, lui

dit:--Mademoiselle, j'ai eu occasion de voir M. le duc de la Vrillière

et de l'entretenir de votre cheminée. Je lui ai d'abord parlé en

citoyen, ensuite en philosophe.--_Eh! Monsieur_, reprit-elle vivement,

_ce n'était ni en citoyen ni en philosophe; c'était en ramoneur qu'il

fallait lui parler_.

* * * * *

Mlle Cléophile quitta le théâtre pour se livrer entièrement aux

aventures galantes. Un mal d'aventure lui ayant enlevé le palais de la

bouche, on le lui remplaça par une feuille d'or, ce qui la faisait

nasillonner d'une manière désagréable. Cette disgrâce la rendit sage;

elle donna dans les beaux-esprits et les philosophes. La Harpe devint

amoureux fou de cette nymphe[78]; il menait ses confrères chez elle, et

osa un jour l'introduire à l'Académie, où il la plaça parmi les femmes

les plus honnêtes. Cette courtisane avait des prétentions à l'esprit,

citait beaucoup et faisait souvent des _quiproquo_. Se trouvant dans un

cercle près de Mlle Arnould, elle commit un anachronisme fort

ridicule. «_Hé bien_, s'écria Sophie, _il y a cependant trente ans que

Mademoiselle étudie l'HISTOIRE_.»

[78] Ce poëte, dans son enthousiasme, lui adressa une chanson remplie de

grâce et de sentiment. En voici un couplet:

Quoiqu'Amour m'ait dans ses chaînes

Engagé plus d'une fois,

Quoiqu'Amour, malgré ses peines,

M'ait fait adorer ses lois,

Par une erreur très facile

Dans un coeur bien enflammé,

Je crois, près de Cléophile,

N'avoir pas encore aimé.

* * * * *

Mme M. avait, comme on le sait, les cheveux d'un blond fort

équivoque. Quelqu'un demanda à Mlle Arnould s'il était vrai qu'un

certain lord fût amoureux de sa fille? «_Je n'ai pas encore ouï-dire_,

répondit-elle, _qu'aucun Anglais ait fait la conquête de la toison

d'or_.»

* * * * *

Mlle Duplant était une belle femme. Cette actrice, en jouant le rôle

de _Circé_, avait appris à charmer les amans fortunés qui se

présentaient. Sa cupidité lui ayant fait quitter le comte de D. pour un

riche boucher dont nous avons déjà parlé, quelqu'un s'étonna que cette

Laïs ne sût pas distinguer un gentilhomme d'un homme de la plus vile

_espèce_. «_Chacun a son prix_, répartit Sophie; _mais en fait d'espèce,

un homme de quantité vaut mieux qu'un homme de qualité_.»

* * * * *

Son jockey étant revenu tout crotté de faire une commission

pressée:--_Où diable t'es-tu donc mis?_ lui dit-elle.--Je courais si

fort que je suis tombé dans le ruisseau.--_Je ne t'avais pas dit_,

reprit-elle, _d'aller ventre à terre_.

* * * * *

M. Moline fit représenter en 1780 une pastorale intitulée _Laure et

Pétrarque_. Il se trouvait alors à l'Opéra une figurante nommée _Laure_,

qui sortant de jouer dans cette pièce se plaignit en rentrant au foyer

d'un grand mal de coeur. «_Je gage_, dit Sophie, _que cette jeune fille

porte avec elle les OEuvres de Pétrarque_.»

* * * * *

Depuis longtemps M. de L. avait coutume de passer avec elle toutes ses

soirées d'hiver. Un jour il voulait s'en excuser sous quelque prétexte;

mais ce fut en vain, et après maintes sollicitations auxquelles il ne

put résister, elle finit par lui dire: «_Mon cher comte, quand on a

brûlé des mêmes feux, il faut cracher sur les mêmes tisons._»

* * * * *

Lorsque Mlle G. était la maîtresse de M. de J., on lui présenta un

jeune abbé en la priant de lui faire obtenir un bénéfice. La prêtresse

de Terpsichore demanda gravement:--_A-t-il des moeurs?_--Celui qui

rapportait cette anecdote ajouta:--La question de Mlle G. est

d'autant mieux fondée qu'elle connaît _la morale_.--_Oui_, répartit

Sophie, _comme les voleurs connaissent la maréchaussée_.

* * * * *

Le marquis de Bièvre déjeûnant un jour chez elle, on servit un melon

auquel il reprocha d'avoir _les pâles couleurs_. «_N'en soyez point

surpris_, reprit Sophie, _c'est qu'il relève de COUCHE_.»

* * * * *

Un banquier fort sot personnage ayant obtenu à prix d'or les faveurs de

Mlle A., actrice des Italiens, était dans une société où se trouvait

Mlle Arnould. Notre Midas, en vantant toutes ses conquêtes, parla

d'A., et dit que la belle l'avait _grandement logé_. «_Cela doit être_,

reprit Sophie qui voulait venger sa camarade, _car elle m'a dit qu'elle

ne pensait pas que vous eussiez un si petit train_.»

* * * * *

Les premières représentations de _la Veuve du Malabar_[79] furent mal

accueillies; mais Le Mierre, à la faveur de quelques corrections, obtint

que cette _Veuve eût ses reprises_, et elle reparut dans le monde avec

un peu plus d'éclat. Comme le succès de cette pièce tenait au

perfectionnement du _bûcher_, Sophie dit: «_Qu'entre la Veuve du Malabar

de 1770 et celle de 1780, il y avait la différence d'une falourde à une

voie de bois._»

[79] Un provincial venait d'arriver à Paris; son hôte lui demanda s'il

voulait voir _la Veuve du Malabar_.--_Ah! que nenni_, reprit-il; _je

m'en tiendrai, s'il vous plaît, à ma femme_.

* * * * *

Barthe était un auteur pétri d'amour-propre, et assez ignorant de tout

ce qui n'avait pas rapport au théâtre et à la poésie; c'était presque un

second Poinsinet, qui prêtait singulièrement aux mystifications. Mlle

Arnould voulant s'en amuser forma un grand souper dont il était; elle

avait donné le mot à Volange, que le rôle de _Jeannot_ rendait alors

célèbre. Ce farceur se fit annoncer sous le nom du _chevalier de

Médicis_, qu'on dit à Barthe être un bâtard de la maison de ce nom. Ce

seigneur parut le distinguer entre tous les convives, le prit à l'écart,

lui parla de tous ses ouvrages avec admiration; ce qui excita celle du

poëte, auquel il proposa de faire un poëme épique en l'honneur de sa

maison. Cette farce dura pendant tout le repas: enfin, au moment où

Barthe était le plus enchanté de l'Italien, la maîtresse de la maison

demanda un verre, et regardant le prétendu chevalier: _à ta santé,

Jeannot_. On peut juger combien Barthe fut décontenancé; il devint le

plastron de mille quolibets, et _Jeannot_ ne fut pas des derniers à le

turlupiner.

* * * * *

Un ancien musicien de l'Opéra venait d'épouser une femme jeune et jolie.

Ce bon mari vantait sans cesse la fidélité de sa compagne. «_Si cela

était_, lui dit Sophie, _auriez-vous tant d'amis_?»

* * * * *

En 1780 un grand nombre d'amateurs désirant conserver la mémoire des

cinq plus parfaites danseuses de l'Opéra qui existaient alors,

sollicitèrent le sieur Machy, sculpteur, d'en perpétuer les traits. En

conséquence il ouvrit une souscription. Mlle Guimard devait être

représentée en _Terpsichore_; Mlle Heynel en _nymphe_; Mlles

Allard et Peslin en _bacchantes_, et Mlle Théodore en _bergère_. Ces

statues étant principalement destinées aux boudoirs et aux petits

réduits, devaient être en _biscuit_ de huit pouces de hauteur. Un amant

de Mlle Heynel étant sur le point de retourner en Angleterre, Sophie

lui dit en riant: «_J'espère, Monsieur, que vous ne vous embarquerez pas

sans BISCUIT._»

* * * * *

Le théâtre de l'Opéra fut détruit pour la seconde fois le 8 juin 1781. A

peine le spectacle était-il fini, que le séjour des grâces et des

divinités, que tous ces palais, ces temples magnifiques, ces bosquets

enchanteurs devinrent tout à coup la proie des flammes. Un cruel

incendie consuma la salle; plusieurs personnes périrent; le feu dura

pendant huit jours. Le lendemain matin le peuple regardait les affreux

ravages du feu avec un visage consterné. Bientôt une voiture chargée de

costumes échappés aux flammes traversa la place du Palais-Royal. Un

crocheteur s'avisa de mettre sur sa tête un casque qu'il trouva sous sa

main; il se couvrit ensuite d'un manteau de pourpre. Debout sur la

charrette, comme un vainqueur qui fait son entrée dans un char de

triomphe, il attira les regards du public, dont la tristesse se changea

tout à coup en éclats de rire. Voilà le chagrin du Français. Quelques

jours après il y eut des étoffes couleur de feu d'Opéra. Mlle Arnould

voyant ses camarades se désoler de la perte qu'ils éprouvaient, leur dit

en soupirant: «_Hélas! mes amis, ne sommes-nous pas tous condamnés au

FEU?_»

* * * * *

A la seconde représentation d'_Iphigénie en Tauride_ (en janvier 1781),

Mlle Laguerre qui en remplissait le principal rôle était ivre[80],

mais ivre au point de chanceler sur la scène et de se rendre fort

incommode à toutes les prêtresses empressées de la soutenir. Tous les

secours qui pouvaient dissiper promptement les vapeurs qui offusquaient

encore le cerveau de la princesse lui furent administrés dans

l'intervalle du second acte, et la mirent en état de chanter avec plus

de décence dans les deux derniers. Quelqu'un ayant demandé si cette

actrice jouait Iphigénie en Aulide ou en Tauride: «_Non, Monsieur_,

répondit Sophie, _c'est Iphigénie en Champagne_.»

[80] On lui adressa le lendemain ce _madrigal_:

Vous chantez comme une syrène,

Vous buvez autant que Silène,

Et vous aimez mieux que Cypris;

Des plaisirs vous êtes la reine:

Partout vous remportez le prix,

A la table, au lit, sur la scène.

* * * * *

M*** débuta au Théâtre-Français en 1770; il fut le contemporain de

_Lekain_, de _Brisard_, de _Préville_, et son nom s'associe

naturellement à ces noms célèbres. Cet acteur a produit plusieurs

ouvrages dramatiques qui ont joui d'un grand succès; mais sa moralité ne

répondait pas à ses talens. Accusé d'un péché que les dames ne

pardonnent pas, il se réfugia en Suède où il fut bien accueilli du roi

qui lui fit une pension de 20,000 liv. pour être son lecteur et l'un

des premiers comédiens de sa capitale. Sa fuite ayant eu lieu à l'époque

de l'embrasement de l'Opéra: «_Je ne suis point surprise du départ de

M***_, dit Mlle Arnould; _voilà tant d'incendies; le pauvre garçon a

craint la brûlure_.»

* * * * *

Mlle Lefèvre[81], seconde femme de Dugazon, débuta à la

Comédie-Italienne le 19 juin 1777 par le rôle de Pauline dans _le

Sylvain_; elle se montra l'émule de Mme Favart, marcha de près sur

ses traces, et comme elle contribua au succès de plusieurs ouvrages

dramatiques; _Nina_ ou _la Folle par amour_ fut son triomphe. Sa beauté

compromit plus d'une fois sa vertu, et son mari était le premier à la

décrier. «_Cet homme est bien inconséquent_, disait Sophie; _il peut

penser de sa femme tout ce qu'il voudra, mais il ne faut pas en dégoûter

les autres_.»

[81] Cette actrice étant allé jouer à Amiens, un jeune homme lui offrit

son coeur et vingt-cinq louis; elle le toise avec dignité et lui dit

d'un ton imposant: _Jeune homme, gardez votre hommage et vos vingt-cinq

louis; si vous me plaisiez je vous en donnerais cent._

* * * * *

Mlle Théodore ne se détermina à danser sur le théâtre que par

complaisance pour son maître Lany, jaloux de prouver au public qu'il

était en état de transmettre son talent. Cette charmante personne

nourrissait son esprit des ouvrages de J.-J. Rousseau, et lorsqu'elle

entra à l'Opéra, elle écrivit à ce philosophe austère pour lui demander

des instructions sur la manière de s'y conduire. Jean-Jacques fut

flatté d'un pareil hommage, et ne dédaigna pas de répondre à sa lettre.

Sophie qui avait peu de confiance dans cette belle affiche, et qui ne

croyait pas qu'on pût être sage et danser à l'Opéra, dit à quelqu'un qui

prônait Mlle Théodore: «_Ne voyez-vous pas qu'elle veut arriver au

vice par le chemin de la vertu?_»

* * * * *

M. Blanchard, qui depuis est devenu un célèbre aéronaute, annonça au

mois d'août 1782 qu'il naviguerait dans les airs au moyen d'un bateau

volant. Ce projet rappela la folie de M. Desforges, chanoine d'Etampes,

qui, voulant aussi traverser les airs en cabriolet, se cassa le cou dans

son jardin, et celle du marquis de Baqueville qui, de son hôtel de la

rue de Baune, au moyen de deux ailes à ressorts, alla tomber sur un des

bateaux qui couvrent la Seine, en se brisant les os. Ces essais

malheureux ne dégoûtèrent point M. Blanchard, qui fit insérer dans les

Petites-Affiches une lettre assez platement écrite sur les résultats de

son expérience. Mlle Arnould dit à ce sujet: «_Avec cet esprit-là, M.

Blanchard[82] s'ennuiera bien en l'air._»

[82] Cet aéronaute ayant fait en 1784 une ascension malheureuse, on

chanta le couplet suivant, qu'on pourrait appliquer à plusieurs de ses

confrères:

Au champ de Mars il s'enrôla,

Au champ voisin il resta là,

Beaucoup d'argent il ramassa,

_Sic itur ad astra_.

* * * * *

Un danseur à l'Opéra ayant été trouvé couché avec une soeur du couvent

de Saint-Mandé, cette religieuse fut conduite dans une maison de force,

et son amant au Fort-l'Evêque. Cette soeur avait été femme de chambre de

Mme Dubarri, lui avait donné de la jalousie, et avait été obligée de

prendre le voile pour se soustraire à la vengeance de sa maîtresse.

Lorsque Sophie apprit son incartade, elle dit: «_J'ai toujours pensé que

cette fille ne serait qu'une soeur CONVERSE._»

* * * * *

Le poëte Barthe, dont nous avons déjà parlé, avait autant de ridicules

que d'esprit, et l'on s'amusait souvent à ses dépens. Un jour qu'il se

fâchait des épigrammes qu'on lui lançait: «_Calmez-vous_, lui dit

Mlle Arnould; _ne savez-vous pas que ce n'est qu'aux arbres à fruit

que les vauriens jettent des pierres_.»

Elle avait un petit chien auquel elle était fort attachée; il tomba

malade; on le porta chez le fameux _Mesmer_[83], qui magnétisa l'animal.

Le malade éprouva la crise la plus favorable; il guérit. On le rapporte

à sa maîtresse, qui donne gaîment un certificat de guérison; mais le

lendemain le chien meurt. «_Au moins_, dit Sophie, _je n'ai rien à me

reprocher; le pauvre animal est mort en parfaite santé_.»

[83] Un anti-mesmeriste fit alors circuler cette épigramme:

Le magnétisme est aux abois;

La Faculté, l'Académie

L'ont condamné tout d'une voix,

Et même couvert d'infamie.

Après ce jugement bien sage et bien légal,

Si quelqu'esprit original

Persiste encor dans son délire,

Il sera permis de lui dire:

Crois au magnétisme.... animal.

Mlle L***, de la Comédie-Française, était entretenue par M. Landry,

receveur général des finances, qui lui prodiguait l'argent avec un luxe

digne de sa qualité. Ce financier la quitta, quoiqu'il en eût des

enfans, et épousa une autre courtisane. Un tel abandon donna de l'humeur

à la charmante L*** dont la santé périclitait depuis longtemps. Dégoûtée

des vains plaisirs de ce monde, elle devint l'édification du public, et

ne joua pas moins bien le rôle de dévote que celui de soubrette. Mlle

Arnould, apprenant que cette néophyte voulait aller vivre dans un

couvent, s'écria: «_Oh! la friponne; elle s'est fait sainte en apprenant

que Jésus s'est fait homme._»

* * * * *

M. G..., fils d'un avocat de Bordeaux, vint à Paris en 1782; il était

doué de l'organe le plus beau et le plus merveilleux. Il contrefaisait,

à s'y tromper, toutes les voix des acteurs et des actrices, tous les

instrumens d'un orchestre; à lui seul il exécutait un opéra: ce talent

unique l'eut bientôt faufilé parmi les filles du haut style; c'était à

qui l'aurait. Quand il eut chanté, dans l'oratorio d'Haydn, le rôle

d'_Uriel_, Sophie dit: «_Je n'avais pas besoin de le voir ici pour

savoir qu'il chantait comme un ANGE._[84]»

[84] Un amateur qui avait admiré aux concerts de Feydeau les talens de

M. G., observait qu'il n'avait cependant qu'un petit filet de

voix.--Tudieu! reprit quelqu'un qui pendant la romance avait évalué la

recette, vous appelez cela un _petit filet_, qui pêche huit mille francs

dans la poche des Parisiens!

Dès que le drame d'_Henriette_ eût été joué, la critique ne respecta ni

le sexe ni les goûts de l'auteur. Quelqu'un dit alors que Mlle R...

employait mal sa langue. «_Certainement_, ajouta Sophie, _car souvent

elle se sert du féminin au lieu du masculin_.»

* * * * *

Mlle Aurore, élève de l'Académie royale de Musique, aimait la

littérature et les beaux-arts. Voulant perfectionner ses talens, elle

s'adressa à Mlle R..., et réclama sa bienveillance par des vers assez

bien faits. Les goûts de cette actrice lui ayant déplu, elle se tourna

du côté de Mlle Arnould, et lui proposa de la guider dans la carrière

du théâtre. Celle-ci y consentit; mais trouvant cette jeune personne

plus sage qu'elle ne le pensait, elle lui dit: «_Prends-y garde_, ma

chère amie, _Dieu a maudit un figuier précisément parce qu'il

ressemblait à une vierge_.»

* * * * *

Le comte de L..., connu pour avoir été l'un des plus aimables seigneurs

de l'ancienne cour, avait dans le caractère un fond de bizarrerie qui le

rendait quelquefois difficile à vivre. Tour à tour caressant et brusque,

tendre et grondeur, jaloux et volage, il voulait régner en maître sur le

coeur de ses maîtresses. Sa libéralité seule excusait ses défauts, et

l'on sait que l'inconstance de ses goûts épuisa son immense fortune.

Sophie lui fut toujours attachée, et dans le calme de l'âge mûr elle

regrettait encore le temps orageux de ses premières amours. Elle en

causait un jour avec Rulhières; et, lui racontant les fureurs de son

premier amant, elle ajouta avec une naïveté charmante: «_Ah! c'était le

bon temps; j'étais bien malheureuse._»

* * * * *

En 1782 le prince de Guémené, grand chambellan de France, fit une

faillite d'environ vingt-cinq millions[85]; ce fut une désolation

générale dans tout Paris, tant le nombre des créanciers était

considérable. Mlle Arnould y perdit trente mille francs. Un de ses

amis déplorait ce fâcheux événement: «_Hélas!_ dit-elle, _ce qui vient

de la flûte retourne au tambour_.»

[85] Le jeune Vestris ayant fait à son père des mémoires effrayans, il

fit venir cet enfant prodigue, et, à la suite d'une longue réprimande,

il lui dit gravement qu'_il ne voulait pas de Guémené dans sa famille_.

Mlle Duplant avait un fils qu'elle aimait tendrement: elle céda même

à cet enfant de l'amour, par acte devant notaire, une petite terre

qu'elle possédait depuis plusieurs années. Cette bonne mère témoignait

un jour l'intention de faire élever son fils au sein de sa famille. «_En

ce cas_, lui dit Mlle Arnould, _il faut l'envoyer au collége des

Quatre-Nations_.»

* * * * *

Rien n'était moins édifiant que d'entendre au Concert spirituel chanter

Mlles Saint-Huberti et Girardin, qui, dans le costume le plus

voluptueux, la gorge mi-nue, les yeux en coulisse, récitaient avec des

prétentions érotiques une paraphrase des psaumes de David. Toute la

troupe lyrique était sur le même ton. Sophie apercevant un jour Mlle

Dubuisson, chanteuse des choeurs, environnée d'une compagnie

d'officiers aux gardes qui tour à tour l'agaçaient: «_Cette petite fera

son chemin_, dit-elle à quelqu'un; _voyez comme elle se pousse dans

l'épée_.»

* * * * *

Elle racontait fort plaisamment la confession de Mlle Laguerre, et

disait que cette pécheresse pleurant comme une Madeleine aux pieds de

son directeur, avouait avec componction qu'elle avait ruiné un évêque,

ce qui la tourmentait infiniment. «_Manger le bien de l'Eglise_,

s'écriait-elle! _Dieu ne me le pardonnera jamais._» Elle nomma ensuite

un financier qu'elle avait dévoré: «_Ah! pour celui-là je ne saurais

m'en confesser, car c'est la meilleure action que j'aie pu faire._»

* * * * *

Beaumarchais passa quatre ans à combattre les obstacles sans cesse

renaissans qu'on mettait à recevoir le _Mariage de Figaro_. Le jour de

la première représentation de cette pièce (27 avril 1784), la critique

la menaçait d'une chute prochaine. «_Oui_, dit Mlle Arnould, _c'est

une pièce qui tombera.......... quarante fois de suite_.» Cette

prédiction a été plus que réalisée, car le _Mariage de Figaro_ a eu plus

de cent représentations consécutives.

* * * * *

Mme B. de S., ci-devant C. de G.[86], philosophe comme un docteur,

savante comme un bel-esprit, donnait par goût dans les sciences, et par

délassement dans la galanterie. Un jour La Harpe vantait l'érudition

d'un ouvrage qu'elle venait de publier. «_Comment cette femme ne

serait-elle pas profonde_, dit Sophie, _il y a quinze ans qu'elle fait

son cours d'humanités_.»

[86] A MADAME DE G.,

Arnoldiana, ou Sophie Arnould et ses contemporaines; recueil choisi d'Anecdotes piquantes, de Réparties et de bons Mots de Mlle Arnould précédé d'une notice sur sa vie précédé d'une Notice sur sa Vie et sur l'Académie impériale de Musique. · 第 24 / 27 题