Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.»

* * * * *

Mlle Allard fut la maîtresse du duc de Chartres, du prince de

Guimenée, du duc de Mazarin et d'un régiment de roturiers. S'étant fait

peindre par Lenoir dans l'état où parut Vénus devant le berger Pâris,

quelqu'un dit que la tête de cette figure n'était pas ressemblante.

«_Qu'est-ce que cela fait_, reprit Sophie; _Allard serait sans tête que

tout Paris la reconnaîtrait_.»

* * * * *

Marmontel débuta dans la carrière littéraire par des tragédies et des

opéras. Ses Contes Moraux, qui parurent bientôt après, lui acquirent la

plus grande réputation; il y puisa le sujet de quelques jolies comédies,

et l'on sait que sa pièce de Zémire et Azor est tirée d'un ancien conte

intitulé _la Belle et la Bête_. Mlle Arnould étant allée voir jouer

ce demi-opéra, elle dit à quelqu'un qui s'extasiait sur cet oeuvre

dramatique: «_C'est la musique qui est LA BELLE._»

* * * * *

Le Mierre[37] lui disait un jour:--Rappelez-vous que d'Alembert, après

la première représentation d'Hypermnestre, a dit que j'ai fait faire un

pas à la tragédie. Elle reprit en riant: «_Est-ce en avant ou en

arrière?_»

[37] M. F. D. N., pénétré de la lecture des ouvrages de ce poëte, a

composé le distique suivant pour le portait de Mme Le Mierre:

Bras, front, sein, port, teint, taille, oeil, pied, nez, dent, main,

bouche,

Tout en elle est attrait, tout est tentant, tout touche.

* * * * *

Quelques jours après la nomination de M. de Boynes au département de la

marine, on donna à l'Opéra une pièce dont un des actes offrait la vue

d'une mer couverte de vaisseaux. Le nouveau ministre se trouvant à cette

représentation, quelqu'un le fit remarquer à Mlle Arnould. «_Ne

voyez-vous pas_, dit-elle, _qu'il vient ici prendre une idée de la

marine_.»

* * * * *

On dit que Valeria Coppiola, célèbre chorégraphe romaine, dansait,

sautait et cabriolait encore sur le théâtre à l'âge de cent quatre ans,

après y avoir figuré pendant quatre-vingt onze ans consécutifs: une

danseuse de l'Opéra voulant sauter sur ses traces, refusait sa retraite

malgré ses longs travaux. «_Elle est bienheureuse d'être aussi ingambe_,

dit Sophie, _car à son âge on ne sait ordinairement sur quel pied

danser_.»

* * * * *

La manie des titres de noblesse fit prendre à M. de Pezai celui de

marquis[38], quoiqu'il ne fût que le fils d'un nommé Masson, ancien

commis du contrôle général. Ce poëte voulant paraître à la cour, acheta

une généalogie qui le faisait descendre d'un comte Massoni d'Italie, et

à la faveur de ce brillant vernis il épousa une jolie femme à laquelle

M. de Maurepas fit donner par le roi une dot considérable. «_Ce jeune

homme_, disait Sophie, _a tant de prétentions qu'il donnerait la moitié

de son bien pour être auteur, et le reste pour être gentilhomme_.»

[38] M. R. a fait sur ce littérateur l'épigramme suivante:

Ce jeune homme a beaucoup acquis,

Beaucoup acquis, je vous assure;

Car, en dépit de la nature,

Il s'est fait poëte et marquis.

* * * * *

Aux fêtes de la cour qui eurent lieu à Versailles à l'occasion du

mariage du dauphin, Mme la duchesse de Villeroi composa les paroles

d'un ballet mêlé de chant et de danse, intitulé _la Tour enchantée_.

Cette tour était une petite machine en papier huilé vert et blanc.

Mlle Arnould qu'on y voyait à travers une petite porte de gaze

blanche, avait l'air d'un avorton conservé dans un bocal d'esprit de

vin. On en fit la remarque à Sophie après la pièce, et elle répondit:

«_Cela est tout simple, puisque je suis le fruit d'une fausse couche de

Mme la duchesse de Villeroi._»

* * * * *

Sedaine[39] étant venu lui faire visite après la représentation d'une de

ses pièces qui n'avait pas réussi, on mit cet événement sur le tapis. Le

poëte s'accusa d'avoir mal pris son temps, et dit:--La poire n'est pas

mûre.--_Cela ne l'a pas empêché de tomber_, reprit Sophie.

[39] Réponse à une dame qui, après la lecture des oeuvres de Sedaine,

marquait de la surprise sur les nombreux succès de cet auteur:

Eh! pourquoi, s'il vous plaît, n'aurait-il pas la vogue?

Il entend bien le dialogue;

Dans la Gageure il est divin,

Montauciel fait pleurer, Victorine fait rire:

Ma foi! pour être un écrivain,

Il ne lui manque rien que de savoir écrire.

Arnoldiana, ou Sophie Arnould et ses contemporaines; recueil choisi d'Anecdotes piquantes, de Réparties et de bons Mots de Mlle Arnould précédé d'une notice sur sa vie précédé d'une Notice sur sa Vie et sur l'Académie impériale de Musique. · 第 18 / 27 题