La passion politique était vive: et pendant un temps, tout l'intérêt se

concentra sur ce qui se passait en France. Tous les esprits qui avaient

à coeur la liberté civile et la liberté religieuse, tous ceux que

l'impéritie et la suffisance de la classe aristocratique dégoûtaient,

tous ceux qui voyaient avec mépris ce que l'Eglise avait pu faire de la

religion, avaient embrassé la cause de la France révolutionnaire. Fox, à

la prise de la Bastille, s'exclamait: "C'est le plus grand événement qui

se soit passé au monde, et c'en est le meilleur." Il croyait que tout

serait fini avec le démantèlement de la vieille forteresse symbolique et

ne prévoyait pas qu'elle pouvait être sitôt reconstituée: l'idée que le

peuple serait assez bête pour se forger, bénévolement, des chaînes pour

s'entraver lui-même ne lui était point apparue. Par contre, Burke était

pessimiste. Il ne voyait là que "la vieille férocité parisienne," et se

demandait si, après tout, ce peuple n'est pas impropre à la liberté, et

s'il n'a pas besoin d'une main vigoureuse pour le contenir. Il était

pessimiste et autoritaire: aussi eut-il beaucoup d'adhérents; et Pitt

bientôt se joignit à lui, au moins dans la haine des révolutionnaires.

Son humiliation fut une joie profonde pour les whigs qui suivaient Fox:

et il est intéressant de voir que, pour beaucoup, la défaite de Pitt

comptait plus que celle de Napoléon. Il y avait des whigs jusque dans la

famille royale, et ils étaient pleins d'ardeur. Au reste la cause était

belle: c'était celle de la liberté contre l'autorité. "Nos adversaires,"

s'écriait Lord John Russell, "nous cassent le tympan avec le cri: 'Le

roi et l'Eglise.' Savez-vous ce qu'ils entendent par là? C'est une

Eglise sans évangile et un roi qui se met au-dessus de la loi."

Oxford--clérical et littéraire--était tory; Cambridge, scientifique, qui

avait eu Newton et attendait Darwin, était whig. Il est bon que la

politique inspire de telles passions: car, au total, c'est la lutte

entre les principes fondamentaux, et l'enjeu est de nature telle que nul

n'a le droit de se désintéresser de la partie. Car l'enjeu ce sont les

hommes mêmes, leurs privilèges et leurs droits, et s'ils se

désintéressent, ils n'ont que ce qu'ils méritent le jour où la force

s'appesantit sur eux brutalement.

A n'entendre parler que de politique, les enfants mêmes se troublaient

"Maman," demandait la fille d'un whig éminent; "les tories naissent-ils

méchants, ou bien le deviennent-ils?" "Ils naissent méchants," répliqua

la mère, "et deviennent pires....' Une vieille fille excentrique, que

l'auteur a connue, ne consentait à monter dans une voiture de louage

qu'après avoir demandé au cocher s'il n'avait point transporté de

malades atteints d'une maladie infectieuse, s'il n'était pas puseyite,

et enfin s'il adhérait au programme whig.

"La passion aveugle," dît Topffer: elle aveuglait sur la moralité des

procédés. Pitt, en visite chez une femme qui occupait un rang élevé dans

le monde whig, au moment d'une élection, dit à son interlocutrice: "Eh

bien! vous savez, nous l'emporterons. Dix mille guinées partiront

demain par un homme de confiance pour le Yorkshire, et c'est pour notre

usage qu'elles partent." "Du diable s'il en est ainsi," réplique la

dame. Et la nuit même le porteur était arrêté, et son précieux fardeau

allait grossir les poches des électeurs qui votèrent pour le candidat

whig et en assurèrent la nomination.

C'est au cours de ces luttes politiques, pleines de feu et glorieuses,

qui marquèrent principalement le début de ce siècle, et firent tant de

bien à la nation, que les barrières entre les castes commencèrent à

s'abaisser. Jusque-là, il n'y avait point de rapports entre

l'aristocratie et la classe moyenne, en dehors des cas, encore rares, où

la première patronnait l'aristocratie intellectuelle. (Voyez _La Vie de

Johnson_ par Boswell, par exemple.)

Les choses allaient à ce point que Wilberforce refusa la pairie pour ne

point retirer à ses fils le privilège de fréquenter chez les

_gentlemen_, les familles du commerce, etc. A l'école--et c'est lord

Bathurst qui a raconté ceci à l'auteur--les fils de nobles étaient assis

sur un banc à part, loin du contact avec les roturiers. Il fallait

garder la tradition. C'est ce que faisait le marquis d'Abercorn, qui

mourut en 1818. Il n'allait jamais à la chasse sans arborer sa

décoration--son _Blue Ribbon_--et exigeait que pour faire son lit les

femmes de chambre eussent les mains gantées, et de gants de peau, pas de

fil.... Avant d'épouser sa cousine Hamilton, il la fit anoblir par le

régent, pour ne pas se marier au-dessous de sa condition. Et quand il

apprit qu'elle le voulait planter là pour suivre un amant, il la pria de

prendre le carrosse de famille afin qu'il ne fût pas dit que Lady

Abercorn avait quitté le domicile conjugal dans une voiture de louage. A

ses yeux cette "voiture de louage" jetait évidemment un grand discrédit

sur les operations. On a de la race ou l'on n'en a pas.

Nous avons dit plus haut que M.G.W.E. Russell avait connu beaucoup

d'hommes marquants de ce siècle, et avait eu avec eux des relations

personnelles. Il en fut de toutes sortes; leurs opinions religieuses et

politiques étaient souvent très opposées, mais tous étaient au nombre

des, notabilités du jour. Sur chacun d'eux, notre auteur donne son

impression personnelle, et rappelle des souvenirs personnels ou des

anecdotes intéressantes. Nous ne pouvons les passer tous en revue: mais

on en peut citer quelques-uns.

Sir Moses Montefiore ne fut pas le plus célèbre: mais il avait une

spécialité. Né en 1784, il mourut en 1885, ayant été toute sa vie un

objet d'horreur pour les _teetotallers_; car de quel oeil en vérité

pouvaient-ils considérer un homme qui buvait chaque jour une bouteille

de porto, et à qui la Providence permettait de se bien porter? C'était

indécent...

Une physionomie plus curieuse était celle de Lord Russell, plein

d'anecdotes, spirituel, souvent froid en apparence, à l'occasion

éloquent. A une dame qui demandait la permission de lui dédier un livre,

il répliquait qu'à son grand regret il se voyait obligé de refuser:

"parce que, comme chancelier de l'Université d'Oxford, il avait été très

exposé aux auteurs."

Pour un chef politique, il avait un grave défaut. Sa mémoire des visages

était très faible. Il se rencontra une fois en Ecosse chez un ami commun

avec le jeune Lord D...., depuis comte de S.... Le jeune homme lui plut

par sa personne et par ses opinions _whig_. Quand vint l'heure de la

séparation, Lord John dit à Lord D.... tout le plaisir qu'il avait eu à

faire sa connaissance, et ajouta: "Maintenant il faut que vous veniez me

donner votre appui à la Chambre des communes." "Mais je ne fais pas

autre chose depuis dix ans," répondit le jeune politicien. Son chef ne

l'avait pas reconnu. Avec cela des distractions qui auraient pu le faire

croire dénué d'éducation alors qu'il n'était que dénué d'artifice.

Etant assis un soir à un concert à Buckingham Palace, aux côtés de la

duchesse de Sutherland, il se leva tout à coup, et s'en fut au fond de

la pièce, où il s'assit auprès de la duchesse d'Inverness. La chose fut

remarquée, et l'on soupçonna quelque querelle, aussi fut-il interrogé

par un ami sur la cause de son attitude, et il répondit et toute

sincérité: "Je ne pouvais rester plus longtemps auprès d'un feu aussi

vif: je me serais évanoui." "Ah! très bien: la raison est bonne en

effet, mais au moins avez-vous dit à la duchesse de Sutherland la raison

de votre changement de place?" "Tiens, non, je ne crois pas le lui avoir

dit: mais j'ai dit à la duchesse d'Inverness pourquoi je venais

m'asseoir près d'elle."

Il n'était pas diplomate--comme on le peut voir--mais il avait de

l'esprit, et sa conversation était pleine d'anecdotes curieuses. Il

avait conversé avec Napoléon à l'île d'Elbe. Celui-ci l'avait pris par

l'oreille, et lui avait demandé ce qu'en Angleterre on pensait des

chances qu'il pouvait avoir de remonter sur le trône de France. "Sire,"

répondit Russell, "les Anglais considèrent vos chances comme nulles."

"Alors vous pouvez leur dire de ma part qu'ils se trompent."

* * * * *

Autre physionomie intéressante, celle de Lord Shaftesbury, un beau type

d'aristocrate, au physique comme au moral, très sensible et

compatissant, un philanthrope bon et loyal, anti-esclavagiste militant.

"Pauvres enfants," disait-il en écoutant le récit d'un inspecteur

d'école d'enfants assistés. "Que pouvons-nous faire pour eux?" "Notre

Dieu subviendra à tous leurs besoins," dit l'inspecteur, en servant le

cliché habituel. "Oui, sans doute, mais il faut qu'ils aient à manger

tout de suite," dit Shaftesbury, et sur l'heure il rentre chez lui, et

expédie 400 rations de soupe. Le quiproquo d'un journaliste américain

l'amusa fort. Devenu Lord Shaftesbury après avoir longtemps porté le nom

de Lord Ashley, il signa une lettre sur l'émancipation des esclaves des

Etats-Unis du Sud. "Où était-il donc, ce lord Shaftesbury," demandait

le journaliste, "pendant que ce noble coeur, Lord Ashley, seul et sans

appui, se faisait le champion des esclaves anglais dans les manufactures

du Lancashire et du Yorkshire?" C'était un type admirable de grand

seigneur, et de grand coeur, et l'on comprend ce que lui disait

Beaconsfield, avec un peu d'emphase, une fois qu'il prenait congé, après

lui avoir rendu visite dans son château: "Adieu, mon cher lord. Vous

m'avez donné le privilège de contempler l'un des plus impressionnants

des spectacles; de voir un grand noble anglais vivant à l'état

patriarcal dans son domaine héréditaire."

Puis c'est Lord Houghton, qui avait de l'esprit et de la psychologie. Il

venait de gagner une livre a un jeune homme de ressources très modestes,

au cours d'une partie de whist, et comme il empochait la pièce: "Ah! mon

cher enfant," dit-il, "le _grand_ Lord Hertford, que les sots appellent

le _méchant_ Lord Hertford, avait accoutumé de dire: Il n'y a pas de

plaisir à gagner de l'argent à un homme qui ne sent point sa perte.

Comme c'est vrai!"

Et apercevant un jeune ami, au club, qui faisait un souper de pâté de

foie gras et de Champagne, il lui fit un regard d'encouragement: "Voilà

qui est bien, mon ami: toutes les choses agréables de la vie sont

malsaines, ou coûteuses, ou illicites." C'est un peu la philosophie du

_Pudd'n-head Wilson_ de Mark Twain, qui déclare que, pour bien faire

dans la vie, il faut se priver de tout ce que l'on aime, et faire tout

ce que l'on n'aime point.

Notre auteur n'a point connu Wellington, mais des anecdotes lui ont été

fournies à son égard, de première main.

C'était lors du couronnement de la reine Victoria. Celle-ci voulait

aller au palais de Saint-James, n'ayant dans son carrosse que la

duchesse de Kent et une dame d'honneur; mais Lord Albemarle, _master of

the Horse_, exposa qu'il avait le droit de faire le trajet avec la

reine, dans la même voiture, comme il l'avait fait avec Guillaume IV.

De là, discussion. L'affaire fut soumise au duc de Wellington, considéré

comme une sorte d'arbitre en choses de la cour. Sa réponse fut précise

et peu satisfaisante. "La reine seule a droit de décider," dit-il: "elle

peut vous faire aller dans la voiture ou hors de la voiture, ou courir

derrière comme un s... chien de raccommodeur."

A un autre moment le gouvernement méditait une expédition en Birmanie

pour la prise de Rangoon, et l'on se demandait à quel général la tâche

serait confiée. Le cabinet consulta Wellington. Celui-ci répliqua

aussitôt: 'Envoyez Lord Combermere.'

"Mais nous avons toujours compris que Votre Seigneurie considérait Lord

Combermere comme un imbécile...." "Assurément, c'est un imbécile,"

répliqua Wellington, "c'est un s... imbécile, mais il peut bien prendre

Rangoon."

Autre trait de la même période, et qui se rapporte à Lord Melbourne.

La reine Victoria venait de se fiancer, et elle voulait que le prince

Albert fût fait roi consort, par acte du Parlement. Elle parla de ceci à

Lord Melbourne, le premier ministre. Celui-ci commença par éviter la

discussion, mais comme Sa Majesté insistait pour obtenir un avis

catégorique: "Pour l'amour de Dieu, Madame, ne parlons plus de ceci.

Car, une fois que vous aurez donné à la nation anglaise le moyen de

faire des rois, vous lui aurez aussi donné le moyen de les défaire."

Il avait de la philosophie, Lord Melbourne.... C'est lui qui disait que

l'intelligence n'est pas toujours indispensable: le grand avantage du

célèbre ordre de la Jarretière, ajoutait-il, c'est qu'au moins "il n'y a

pas, dans toute cette bête d'histoire, de _mérite_ à l'avoir." Lord

Melbourne avait la bosse de l'esprit pratique, en même temps que la

philosophie.

Pour les personnalités plus modernes, notre auteur insiste assez

longuement sur Disraeli, _alias_ Dizzy, _alias_ encore Lord

Beaconsfield. C'était un homme ingénieux.

"On m'accuse d'être un flatteur," disait-il à Matthew Arnold. "Cela est

vrai, je suis un flatteur. Il est utile de l'être. Chacun aime la

flatterie, et, si vous approchez les rois, il faut l'empiler avec une

truelle...." "Mon secret, c'est de ne jamais contredire et de ne jamais

nier; j'oublie quelquefois...."

Il savait être aimable quand il le fallait, et voici son procédé pour se

faire bien venir des personnes qu'il ne reconnaissait pas, mais qui le

connaissaient, à en juger par leur manière de venir à lui: "Eh bien!"

disait-il sur un ton d'affectueuse sollicitude, "et le vieil ennemi, que

fait-il?" (_How is thé old complaint?_ Comment va l'indisposition

accoutumée?) Cela tombait rarement à faux; et cela faisait toujours

plaisir.

Bismarck, qui s'y connaissait, avait une haute opinion de Disraeli,

"Salisbury est sans importance," disait-il durant le congrès de Berlin:

"ce n'est qu'une baguette peinte pour ressembler à du fer. Mais ce vieux

juif--Disraeli--s'entend aux affaires."

Un amusant épisode se rapporte au même congrès, et au même "vieux juif."

Lord Beaconsfield arriva à Berlin la veille de l'ouverture, et

l'ambassade anglaise le reçut avec beaucoup d'apparat. Dans le courant

de la soirée un des secrétaires vint trouver Lord Odo Russell qui était

l'ambassadeur en ce moment et lui dit:

"Nous sommes dans un terrible embarras. Vous seul pouvez nous en tirer.

Le vieux chef a résolu d'ouvrir le congrès avec un discours en

français.... Il a rédigé une longue oraison, en français, et il l'a

apprise par coeur. Il ouvrira les écluses demain. L'Europe entière va se

moquer de nous: sa prononciation est exécrable. Nous perdrions nos

places à vouloir le lui dire: voulez-vous nous tirer d'affaire?"

"La mission est délicate," fit Lord Odo: "mais j'aime les missions

délicates. Je vais voir ce que je puis faire."

Il alla rejoindre Dizzy dans la chambre à coucher d'honneur de

l'ambassade.

"Mon cher lord," dit-il, "une terrible rumeur est arrivée jusqu'à mes

oreilles."

"Vraiment, qu'est-ce donc?"

"On nous dit que vous avez l'intention d'ouvrir demain les travaux du

congrès en français."

"Eh bien! et après?"

"Ce qu'il y a, c'est que nous savons tous que nul en Europe n'est mieux

en état de ce faire. Mais, à tout prendre, faire un discours en français

est un tour de force banal. Il y aura au congrès au moins une

demi-douzaine d'hommes qui pourraient en faire autant, presque aussi

bien. Mais, d'un autre côté, qui donc, hormis vous, pourrait prononcer

un discours en anglais? Tous ces plénipotentiaires sont venus des

différentes cours d'Europe dans l'expectative du plus grand régal

intellectuel de leur existence: entendre parler en anglais par le maître

le plus éminent de la langue. La question est de savoir si vous les

voulez désappointer?..."

Dizzy écouta avec attention, mit son monocle, considéra Lord Odo, et dit

enfin:

"11 y a un argument sérieux dans ce que vous me dites là. Je vais y

réfléchir."

Et il y réfléchit si bien que le lendemain il ouvrait le congrès en

langue anglaise. Avait-il réellement avalé la flatterie, ou bien

avait-il compris--fût-ce vaguement--son infériorité en français? On ne

sait; mais un flatteur tel que lui devait avoir quelque méfiance; et la

seconde hypothèse est sans doute la plus exacte.

Autre anecdote. Il dînait un jour à côté de la princesse de Galles, et

se blessa le doigt en voulant couper du pain trop dur. La princesse,

pleine de grâce, entoura le doigt de son propre mouchoir. Et Dizzy, avec

à-propos, de s'exclamer:

"Je leur ai demandé du pain, et c'est une pierre qu'ils m'ont

donnée.... Mais j'ai eu une princesse pour panser mes plaies."

Sa mort fut longue et douloureuse. Pendant six semaines elle approcha et

s'éloigna tour à tour. Un ami--ce nom est-il bien en situation--trouva

le courage de dire à ce propos: "Ah! le voilà bien; il exagère: il a

toujours exagéré."

Sur Gladstone, Newman et beaucoup d'autres, il faut passer rapidement.

Manning a toutefois laissé une grande impression à l'auteur, par sa

prestance et sa dignité. Il était malicieux aussi.

Peu après la mort de Newman, un article nécrologique parut dans une

revue, qui était piquant et même méchant. Manning fut interrogé à ce

propos; il déclara qu'il plaignait l'auteur de l'avoir écrit, que

celui-ci devait avoir un fort mauvais esprit, etc., mais, ajouta-t-il:

"Si vous demandez si c'est bien là Newman, je suis bien obligé de vous

le dire; c'est une vraie photographie."

On peut du reste ouvrir _Collections and Recollections_ au hasard; à

toute page c'est un trait curieux et spirituel qui se montre. J'en cite

quelques-uns, "tout venant," comme disent les carriers. Les deux

premiers rapportent à Henry Smith, un Irlandais des plus spirituels, qui

fut professeur de géométrie à Oxford. Un homme politique éminent, qui

est actuellement un des premiers jurisconsultes de son pays, et dont le

principal défaut est une suffisance exagérée, se présentait aux

élections en 1880, comme candidat libéral. Pour le discréditer, ses

adversaires politiques le représentèrent aux élections comme athée;

c'était une manoeuvre. Apprenant cette accusation, Henry Smith s'écria,

avec une indignation feinte:

"Tout cela est faux. Il n'est nullement un athée. Il croit le plus

fermement du monde à l'existence d'un être supérieur "--sans ajouter que

l'être supérieur, en qui X----croyait, était X---- lui-même.

"Que vaut-il le mieux être, évêque ou juge?" "Oh!" fait Henry Smith,

"évêque. Car le juge, au plus, peut dire: 'Allez vous faire pendre;'

mais l'évêque peut vous damner." "Oui," dit le maître de Balliol, "mais

si le juge dit: 'Allez vous faire pendre,' vous êtes effectivement

pendu." Ici Smith avait le dessous.

Une jolie anecdote dont Napoléon III. _n'est pas_ le héros:

Napoléon III., alors qu'il n'était que prétendant, et plus riche

d'espérances que de monnaie ayant cours légal, fréquentait beaucoup, à

Londres, chez Lady Blessington, maison plus clinquante que solide. Après

le coup d'Etat, la dame vint à Paris faire un petit voyage, et elle

s'attendait à ce que ses politesses lui fussent rendues. Aucune

invitation ne venait, l'empereur oubliait les bienfaits reçus par le

prince. A la fin, pourtant, Lady Blessington réussit à le rencontrer au

cours d'une réception quelconque. Il ne put éviter de la voir et

l'interpella: "Ah! milady Blessington, restez-vous longtemps à Paris?"

"Et vous, Sire?" repliqua-t-elle.

Revenons un peu en arrière et voici une autre jolie ironie.

Au collège d'Oriel, un soir, un des compagnons de Charles Marriott, qui

joua un si grand rôle dans le _Tractarian Movement_, s'oublia, et se

conduisit de façon déplacée. Le lendemain, rencontrant Marriott, il

essaya de s'excuser. "Mon cher ami, je crois bien que j'ai quelque peu

fait la bête hier au soir." "Comment donc, cher camarade?" repliqua

Marriott. "Je ne me suis pas aperçu que vous fussiez autrement qu'à

l'ordinaire."

Le tact n'est pas donné à tous; et pour en avoir, il ne suffit pas

d'occuper une haute situation.

Il y a à Windsor, au bout d'une des promenades du château, une statue

équestre que le peuple a dénommée le Cheval de cuivre. Un grand de

distinction, mais assez pauvre en culture historique, était l'hôte de la

Reine, et une après-midi il fit une promenade. A dîner la Reine

s'informa de ce qu'il avait fait, demandant s'il n'était point fatigué.

"Du tout, Madame, merci; j'ai trouvé une voiture qui m'a ramené jusqu'au

Cheval de cuivre."

"Jusqu'où?" dit la Reine avec effarement

"Jusqu'au Cheval de cuivre, vous savez bien, au bout de Long Walk."

"Mais ce n'est pas un cheval de cuivre: c'est mon grand-père."

"Avez-vous lu les _Greville Memoirs_?" demandait quelqu'un à Disraeli.

"Non," repliqua-t-il. "Ils ne m'attirent pas. Il me souvient de

l'auteur, et c'était la personne la plus vaniteuse avec qui je sois

jamais entré en contact, encore que j'aie lu Cicéron et connu Bulwer

Lytton." D'une pierre trois coups; et ils sont bons. Voulez-vous de la

malice féminine?

"Que Lady Jersey est donc belle!" s'exclamait un admirateur fervent,

devant Lady Morley, sa rivale en beauté. "Dans sa toilette de deuil, en

noir et avec ses diamants, elle semble personnifier la nuit." "Oui, mon

cher," fit Lady Morley, "mais minuit passé."

* * * * *

Le chapitre des mots d'enfants est fort étendu. J'en cueille

quelques-uns au hasard:

Voici un trait d'Alexandre de Battenberg, alors qu'il était tout jeune

encore. Manquant d'argent de poche, il imagina d'écrire à son auguste

grand'mère, la reine et impératrice Victoria, pour en demander. Elle lui

répondit une admonestation, et en l'engageant à être désormais plus

économe, de façon à ne pas se trouver dépourvu à la fin du mois. Très

bien. Quelque jours après, elle reçut un second billet de son

petit-fils.

"Chère grand'mère," disait le très pratique personnage, "je suis certain

que vous apprendrez avec plaisir que je n'ai pas besoin de vous ennuyer

pour de l'argent en ce moment, car j'ai vendu votre dernière lettre pour

30 shillings à un de mes camarades d'ici!..."

Un enfant--qui depuis a été représentant de Manchester au

Parlement--avait dans sa famille une servante qu'il jugeait être fort

vieille. Il eût voulu savoir son âge, mais il n'osait le lui demander,

sachant que c'est là une question qu'on ne pose pas. Il fallait ruser.

Enfin, un jour, il trouva le biais requis. Il venait de lire que l'aloès

ne fleurit qu'une fois tous les cent ans--ce qui est une erreur

d'ailleurs--et il y avait des aloès dans la serre. Abordant la servante

d'un air câlin: "Avez-vous souvent vu fleurir l'aloès?"

Une élégante forme de politesse. C'est aux Indes, et un Indien rend

compte au gouverneur d'une partie de chasse qui a été organisée en

l'honneur d'un jeune lord de passage. "Eh bien?" fait le gouverneur.

"Oh!" dit l'Indien, "le jeune Sahib a tiré divinement; mais Dieu a été

très miséricordieux pour les petits oiseaux."

Comme cela est finement dit! Je n'en dirai pas autant de quelques

exemples de rhétorique religieuse.

C'est une métaphore cueillie dans le sermon d'un clergyman: "Et si

quelque étincelle de grâce a pu être allumée par cet exercice, veuille,

ô Dieu, l'arroser."

Et que dites-vous de cette prière prononcée devant la reine Victoria par

un prédicateur de petite ville? "Elle," c'est la souveraine: "accorde, ô

Dieu! qu'en devenant plus âgée elle soit faite un homme nouveau, et que

dans toutes les causes de justice elle marche en avant de son peuple

comme un bélier dans les montagnes."

Que de métamorphoses, grand Dieu!

Et enfin, pour ne pas sortir de la théologie. C'est aux examens de

l'Université.

"Qu'est-ce que la foi?

"C'est cette faculté par laquelle nous pouvons croire ce que nous savons

n'être pas vrai."

Et j'en passe, et des meilleures, et en grand nombre. Lisez _Collections

and Recollections_ l'occupation est amusante et instructive, et une

excellente table des noms vous permettra de savoir tout de suite s'il

est parlé de tel ou toi personnage et de retrouver les anecdotes qui le

concernent.

Abercorn, marquis of

Acton, Lord

Albermarle, sixth Earl of,

fifth Earl of

Albert, Prince Consort

Albert Edward, Prince of Wales (_see_ Wales)

Alvanley, Lord

Ampthill, Lord

Appleton, Tom

Apponyi, Mme.

Arbuthnot, Mrs.

Argyll, Duke and Duchess of

Arnold, Matthew

Atholl, Duke and

Duchess of Aytoun, W.E.

Balfour, A.J.

G.W.

Barham, Rev. R.H.D. ("Thomas Ingoldsby")

Barker, H.J.

Bathurst, Earl

Battenberg, Prince Alexander of

Bayly, T.H.

Beaconsfield, Earl of

Beaconsfield, Viscountess

Bedford, Anna Maria, Duchess of

fifth Duke of

Gertrude, Duchess of

sixth Duke of

Benson, Dr., Archbishop of Canterbury

Benson, Harry

Beresford-Hope, A.J.B.

Berkeley, Earl of

Bernal-Osborne, Ralph

Berry, the Misses

Birrell, Augustine

Bismarck, Count Herbert

Prince

Blessington, Countess of

Blomfield, Dr., Bishop of London

Bolles, Dame Maria

Bolton, Duchess of

Boswell, James

Bowen, Lord

Braddon, Miss

Bright, John

Brookfield, Rev. W.H.

Brougham, Lord

Broughton, Miss,

Browne, Dr., Bishop of Ely,

Browning, Robert,

Brownrigg, Mrs.,

Brummell, G.B.,

Buckinghamshire, Countess of,

Bull, Bishop,

Burdett, Sir Francis,

Burgon, Dean,

Burke, Sir Bernard,

Edmund,

Bury, Lady Charlotte,

Butler, Dr., Master of Trinity,

Dr., Bishop of Lichfield,

Byng, George,

Byron, Lord,

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