FRAGMENTS DES PENSÉES DE CORINNE.

«Mon talent n'existe plus; je le regrette. J'aurais aimé que mon nom

lui parvînt avec quelque gloire; j'aurais voulu qu'en lisant un écrit

de moi il y sentît quelque sympathie avec lui.

«J'avais tort d'espérer qu'en rentrant dans son pays, au milieu de ses

habitudes, il conserverait les idées et les sentiments qui pouvaient

seuls nous réunir. Il y a tant à dire contre une personne telle que

moi! et il n'y a qu'une réponse à tout cela, c'est l'esprit et l'âme

que j'ai; mais quelle réponse pour la plupart des hommes!

«On a tort cependant de craindre la supériorité de l'esprit et de

l'âme: elle est très-morale, cette supériorité; car tout comprendre

rend très-indulgent, et sentir profondément inspire une grande bonté.

«Comment se fait-il que deux êtres qui se sont confié leurs pensées

les plus intimes, qui se sont parlé de Dieu, de l'immortalité de

l'âme, de sa douleur, redeviennent tout à coup étrangers l'un à

l'autre? Étonnant mystère que l'amour! sentiment admirable ou nul!

religieux comme l'étaient les martyrs, ou plus froid que l'amitié la

plus simple. Ce qu'il y a de plus involontaire au monde vient-il du

ciel ou des passions terrestres? faut-il s'y soumettre ou le

combattre? Ah! qu'il se passe d'orages au fond du coeur!

«Le talent devrait être une ressource. Quand le Dominiquin fut enfermé

dans un couvent, il peignit des tableaux superbes sur les murs de sa

prison, et laissa des chefs-d'oeuvre pour traces de son séjour; mais

il souffrait par les circonstances extérieures; le mal n'était pas

dans l'âme: quand il est là, rien n'est possible, la source de tout

est tarie.

«Je m'examine quelquefois comme un étranger pourrait le faire, et j'ai

pitié de moi. J'étais spirituelle, vraie, bonne, généreuse, sensible;

pourquoi tout cela tourne-t-il si fort à mal? Le monde est-il vraiment

méchant? et certaines qualités nous ôtent-elles nos armes au lieu de

nous donner de la force?

«C'est dommage: j'étais née avec quelque talent; je mourrai sans que

l'on ait aucune idée de moi, bien que je sois célèbre. Si j'avais été

heureuse, si la fièvre du coeur ne m'avait pas dévorée, j'aurais

contemplé de très-haut la destinée humaine, j'y aurais découvert des

rapports inconnus avec la nature et le ciel; mais la serre du malheur

me tient; comment penser librement quand elle se fait sentir chaque

fois qu'on essaye de respirer?

«Pourquoi n'a-t-il pas été tenté de rendre heureuse une personne dont

il avait seul le secret, une personne qui ne parlait qu'à lui du fond

du coeur? Ah! l'on peut se séparer de ces femmes communes qui aiment

au hasard: mais celle qui a besoin d'admirer ce qu'elle aime, celle

dont le jugement est pénétrant, bien que son imagination soit exaltée,

il n'y a pour elle qu'un objet dans l'univers.

«J'avais appris la vie dans les poëtes; elle n'est pas ainsi: il y a

quelque chose d'aride dans la réalité, que l'on s'efforce en vain de

changer.

«Quand je me rappelle mes succès, j'éprouve un sentiment d'irritation.

Pourquoi me dire que j'étais charmante, si je ne devais pas être

aimée? Pourquoi m'inspirer de la confiance pour qu'il me fût plus

affreux d'être détrompée? Trouvera-t-il dans une autre plus d'esprit,

plus d'âme, plus de tendresse qu'en moi? Non, il trouvera moins, et

sera satisfait; il se sentira d'accord avec la société. Quelles

jouissances, quelles peines factices elle donne!

«En présence du soleil et des sphères étoilées, on n'a besoin que de

s'aimer et de se sentir dignes l'un de l'autre. Mais la société, la

société! comme elle rend le coeur dur et l'esprit frivole! comme elle

fait vivre pour ce que l'on dira de vous! Si les hommes se

rencontraient un jour, dégagés chacun de l'influence de tous, quel air

pur entrerait dans l'âme! que d'idées nouvelles, que de sentiments

vrais la rafraîchiraient!

«La nature aussi est cruelle. Cette figure que j'avais, elle va se

flétrir; et c'est en vain alors que j'éprouverais les affections les

plus tendres; des yeux éteints ne peindraient plus mon âme,

n'attendriraient plus pour ma prière.

«Il y a des peines en moi que je n'exprimerai jamais, pas même en

écrivant; je n'en ai pas la force: l'amour seul pourrait sonder ces

abîmes.

«Que les hommes sont heureux d'aller à la guerre, d'exposer leur vie,

de se livrer à l'enthousiasme de l'honneur et du danger! Mais il n'y a

rien au dehors qui soulage les femmes; leur existence, immobile en

présence du malheur, est un bien long supplice!

«Quelquefois, quand j'entends la musique, elle me retrace les talents

que j'avais, le chant, la danse et la poésie; il me prend alors envie

de me dégager du malheur, de reprendre à la joie; mais tout à coup un

sentiment intérieur me fait frissonner; on dirait que je suis une

ombre qui veut encore rester sur la terre, quand les rayons du jour,

quand l'approche des vivants la force à disparaître.

«Je voudrais être susceptible des distractions que donne le monde;

autrefois je les aimais, elles me faisaient du bien; les réflexions de

la solitude me menaient trop loin et trop avant; mon talent gagnait à

la mobilité de mes impressions. Maintenant j'ai quelque chose de fixe

dans le regard comme dans la pensée: gaieté, grâce, imagination,

qu'êtes-vous devenus? Ah! je voudrais, ne fût-ce que pour un moment,

goûter encore de l'espérance! Mais c'en est fait, le désert est

inexorable, la goutte d'eau comme la rivière sont taries, et le

bonheur d'un jour est aussi difficile que la destinée de la vie

entière.

«Je le trouve coupable envers moi; mais quand je le compare aux autres

hommes, combien ils me paraissent affectés, bornés, misérables! et

lui, c'est un ange, mais un ange armé de l'épée flamboyante qui a

consumé mon sort. Celui qu'on aime est le vengeur des fautes qu'on a

commises sur cette terre; la Divinité lui prête son pouvoir.

«Ce n'est pas le premier amour qui est ineffaçable, il vient du besoin

d'aimer; mais lorsque, après avoir connu la vie, et dans toute la

force de son jugement, on rencontre l'esprit et l'âme que l'on avait

jusqu'alors vainement cherchés, l'imagination est subjuguée par la

vérité, et l'on a raison d'être malheureuse.

«Que cela est insensé, diront au contraire la plupart des hommes, de

mourir pour l'amour, comme s'il n'y avait pas mille autres manières

d'exister! L'enthousiasme en tout genre est ridicule pour qui ne

l'éprouve pas. La poésie, le dévouement, l'amour, la religion, ont la

même origine; et il y a des hommes aux yeux desquels ces sentiments

sont de la folie. Tout est folie, si l'on veut, hors le soin que l'on

prend de son existence; il peut y avoir erreur et illusion partout

ailleurs.

«Ce qui fait mon malheur surtout, c'est que lui seul me comprenait, et

peut-être trouvera-t-il une fois aussi que moi seule je savais

l'entendre. Je suis la plus facile et la plus difficile personne du

monde: tous les êtres bienveillants me conviennent comme société de

quelques instants; mais pour l'intimité, pour une affection véritable,

il n'y avait au monde qu'Oswald que je pusse aimer. Imagination,

esprit, sensibilité, quelle réunion! où se trouve-t-elle dans

l'univers? Et le cruel possédait toutes ces qualités, ou du moins tout

leur charme!

«Qu'aurais-je à dire aux autres, à qui pourrais-je parler? quel but,

quel intérêt me reste-t-il? Les plus amères douleurs, les plus

délicieux sentiments me sont connus, que puis-je craindre? que

pourrais-je espérer? le pâle avenir n'est plus pour moi que le spectre

du passé.

«Pourquoi les situations heureuses sont-elles si passagères?

qu'ont-elles de plus fragile que les autres? L'ordre naturel est-il la

douleur? C'est une convulsion que la souffrance pour le corps, mais

c'est un état habituel pour l'âme.

_«Ahi! null' altro che pianto al mondo dura[19]._

[19] Ah! dans le monde rien ne dure que les larmes.

Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française · 第 143 / 167 题