CHAPITRE IX

Lady Edgermond était depuis deux jours à sa terre, et ce soir-là même il

y avait un grand bal chez elle. Tous ses voisins, tous ses vassaux lui

avaient demandé de se réunir pour célébrer son arrivée; Lucile l'avait

aussi désiré, peut-être dans l'espoir qu'Oswald y viendrait: en effet,

il y était lorsque Corinne arriva. Elle vit beaucoup de voitures dans

l'avenue, et fit arrêter la sienne à quelques pas; elle descendit, et

reconnut le séjour où son père lui avait témoigné les sentiments les

plus tendres. Quelle différence entre ces temps, qu'elle croyait alors

malheureux, et sa situation actuelle! C'est ainsi que dans la vie on est

puni des peines de l'imagination par les chagrins réels, qui

n'apprennent que trop à connaître le véritable malheur.

Corinne fit demander pourquoi le château était illuminé, et quelles

étaient les personnes qui s'y trouvaient dans ce moment. Le hasard fit

que le domestique de Corinne interrogea l'un de ceux que lord Nelvil

avait pris à son service en Angleterre, et qui se trouvait là dans ce

moment. Corinne entendit sa réponse. _C'est un bal_, dit-il, _que donne

aujourd'hui lady Edgermond; et lord Nelvil, mon maître_, ajouta-t-il, _a

ouvert ce bal avec miss Lucile Edgermond, l'héritière de ce château._ A

ces mots, Corinne frémit, mais elle ne changea point de résolution. Une

âpre curiosité l'entraînait à se rapprocher des lieux où tant de

douleurs la menaçaient; elle fit signe à ses gens de s'éloigner, et elle

entra seule dans le parc, qui se trouvait ouvert, et dans lequel, à

cette heure, l'obscurité permettait de se promener longtemps sans être

vue. Il était dix heures; et depuis que le bal avait commencé, Oswald

dansait avec Lucile ces contredanses anglaises que l'on recommence cinq

ou six fois dans la soirée; mais toujours le même homme danse avec la

même femme, et la plus grande gravité règne quelquefois dans cette

partie de plaisir.

Lucile dansait noblement, mais sans vivacité; le sentiment même qui

l'occupait ajoutait à son sérieux naturel. Comme on était curieux dans

le canton de savoir si elle aimait lord Nelvil, tout le monde la

regardait avec plus d'attention encore que de coutume, ce qui

l'empêchait de lever les yeux sur Oswald; et sa timidité était telle,

qu'elle ne voyait ni n'entendait rien. Ce trouble et cette réserve

touchèrent beaucoup lord Nelvil dans le premier moment; mais comme cette

situation ne variait pas, il commençait un peu à s'en fatiguer, et

comparait cette longue rangée d'hommes et de femmes, et cette musique

monotone, avec la grâce animée des airs et des danses d'Italie. Cette

réflexion le fit tomber dans une profonde rêverie, et Corinne eût encore

goûté quelques instants de bonheur si elle avait pu connaître alors les

sentiments de lord Nelvil. Mais l'infortunée, qui se sentait étrangère

sur le sol paternel, isolée près de celui qu'elle avait espéré pour

époux, parcourait au hasard les sombres allées d'une demeure qu'elle

pouvait autrefois considérer comme la sienne. La terre manquait sous ses

pas, et l'agitation de la douleur lui tenait seule lieu de force:

peut-être pensait-elle qu'elle rencontrerait Oswald dans le jardin; mais

elle ne savait pas elle-même ce qu'elle désirait.

Le château était placé sur une hauteur, au pied de laquelle coulait une

rivière. Il y avait beaucoup d'arbres sur l'un des bords, mais l'autre

n'offrait que des rochers arides et couverts de bruyère. Corinne, en

marchant, se trouva près de la rivière; elle entendit là tout à la fois

la musique de la fête et le murmure des eaux. La lueur des lampions du

bal se réfléchissait d'en haut jusqu'au milieu des ondes, tandis que le

pâle reflet de la lune éclairait seul les campagnes désertes de l'autre

rive. On eût dit que dans ces lieux, comme dans la tragédie de Hamlet,

les ombres erraient autour du palais où se donnaient les festins.

L'infortunée Corinne, seule, abandonnée, n'avait qu'un pas à faire pour

se plonger dans l'éternel oubli. «Ah! s'écria-t-elle, si demain,

lorsqu'il se promènera sur ces bords avec la troupe joyeuse de ses amis,

ses pas triomphants heurtaient contre les restes de celle qu'une fois

pourtant il a aimée, n'aurait-il pas une émotion qui me vengerait, une

douleur qui ressemblerait à ce que je souffre? Non, non, reprit-elle, ce

n'est pas la vengeance qu'il faut chercher dans la mort, mais le repos.»

Elle se tut, et contempla de nouveau cette rivière qui coulait si vite

et néanmoins si régulièrement, cette nature si bien ordonnée, quand

l'âme humaine est toute en tumulte; elle se rappela le jour où lord

Nelvil se précipita dans la mer pour sauver un vieillard. «Qu'il était

bon alors! s'écria Corinne, hélas! dit-elle en pleurant, peut-être

l'est-il encore! Pourquoi le blâmer parce que je souffre? peut-être ne

le sait-il pas; peut-être, s'il me voyait...» Et tout à coup elle prit

la résolution de faire demander lord Nelvil au milieu de cette fête, et

de lui parler à l'instant. Elle remonta vers le château, avec l'espèce

de mouvement que donne une décision nouvellement prise, une décision qui

succède à de longues incertitudes; mais en approchant elle fut saisie

d'un tel tremblement, qu'elle fut obligée de s'asseoir sur un banc de

pierre qui était devant les fenêtres. La foule des paysans rassemblés

pour voir danser empêcha qu'elle ne fût remarquée.

Lord Nelvil, dans ce moment, s'avança sur le balcon; il respira l'air

frais du soir; quelques rosiers qui se trouvaient là lui rappelèrent le

parfum que portait habituellement Corinne, et l'impression qu'il en

ressentit le fit tressaillir. Cette fête longue et ennuyeuse le

fatiguait; il se souvint du bon goût de Corinne dans l'arrangement d'une

fête, de son intelligence dans tout ce qui tenait aux beaux-arts, et il

sentit que c'était seulement dans la vie régulière et domestique qu'il

se représentait avec plaisir Lucile pour compagne. Tout ce qui

appartenait le moins du monde à l'imagination, à la poésie, lui

retraçait le souvenir de Corinne, et renouvelait ses regrets. Pendant

qu'il était dans cette disposition, un de ses amis s'approcha de lui, et

ils s'entretinrent quelques moments ensemble. Corinne alors entendit la

voix d'Oswald.

Inexprimable émotion que la voix de ce qu'on aime! Mélange confus

d'attendrissement et de terreur! car il est des impressions si vives,

que notre pauvre et faible nature se craint elle-même en les éprouvant.

Un des amis d'Oswald lui dit: «Ne trouvez-vous pas ce bal

charmant?--Oui, répondit-il avec distraction; oui, en vérité,»

répéta-t-il en soupirant. Ce soupir et l'accent mélancolique de sa voix

causèrent à Corinne une vive joie: elle se crut certaine de retrouver le

coeur d'Oswald, de se faire encore entendre de lui; et, se levant avec

précipitation, elle s'avança vers un des domestiques de la maison pour

le charger de demander lord Nelvil. Si elle avait suivi ce mouvement,

combien sa destinée et celle d'Oswald eussent été différentes!

Dans cet instant, Lucile s'approcha de la fenêtre; et voyant passer dans

le jardin, à travers l'obscurité, une femme vêtue de blanc, mais sans

aucun ornement de fête, sa curiosité fut excitée. Elle avança la tête,

et, regardant attentivement, elle crut reconnaître les traits de sa

soeur; mais comme elle ne doutait pas qu'elle ne fût morte depuis sept

années, la frayeur que lui causa cette vue la fit tomber évanouie. Tout

le monde courut à son secours. Corinne ne trouva plus le domestique

auquel elle voulait parler, et se retira plus avant dans l'allée, afin

de ne pas être remarquée.

Lucile revint à elle, et n'osa point avouer ce qui l'avait émue. Mais,

comme dès l'enfance sa mère avait fortement frappé son esprit par toutes

les idées qui tiennent à la dévotion, elle se persuada que l'image de sa

soeur lui était apparue, marchant vers le tombeau de leur père, pour lui

reprocher l'oubli de ce tombeau, le tort qu'elle avait eu de recevoir

une fête dans ces lieux, sans remplir au moins auparavant un pieux

devoir envers des cendres révérées. Au moment donc où Lucile se crut

sûre de n'être pas observée, elle sortit du bal. Corinne s'étonna de la

voir seule ainsi dans le jardin et s'imagina que lord Nelvil ne

tarderait pas à la rejoindre, et que peut-être il lui avait demandé un

entretien secret pour obtenir d'elle la permission de faire connaître

ses voeux à sa mère. Cette idée la rendit immobile; mais bientôt elle

remarqua que Lucile tournait ses pas vers un bosquet qu'elle savait

devoir être le lieu où le tombeau de son père avait été élevé; et

s'accusant, à son tour, de n'avoir pas commencé à y porter ses regards

et ses larmes, elle suivit sa soeur à quelque distance, se cachant à

l'aide des arbres et de l'obscurité. Elle aperçut enfin de loin le

sarcophage noir élevé sur la place où les restes de lord Edgermond

étaient ensevelis. Une profonde émotion la força de s'arrêter et de

s'appuyer contre un arbre. Lucile aussi s'arrêta, et se pencha

respectueusement à l'aspect du tombeau.

Dans ce moment Corinne était prête à se découvrir à sa soeur, à lui

redemander, au nom de leur père, et son rang et son époux; mais Lucile

fit quelques pas avec précipitation pour s'approcher du monument, et le

courage de Corinne défaillit. Il y a dans le coeur d'une femme tant de

timidité réunie à l'impétuosité des sentiments, qu'un rien peut la

retenir comme un rien l'entraîner. Lucile se mit à genoux devant la

tombe de son père: elle écarta ses blonds cheveux qu'une guirlande de

fleurs tenait rassemblés, et leva ses yeux au ciel pour prier avec un

regard angélique. Corinne était placée derrière les arbres; et, sans

pouvoir être découverte, elle voyait facilement sa soeur qu'un rayon de

la lune éclairait doucement; elle se sentit tout à coup saisie par un

attendrissement purement généreux. Elle contempla cette expression de

piété si pure, ce visage si jeune, que les traits de l'enfance s'y

faisaient remarquer encore; elle se retraça le temps où elle avait servi

de mère à Lucile; elle réfléchit sur elle-même; elle pensa qu'elle

n'était pas loin de trente ans, de ce moment où le déclin de la jeunesse

commence; tandis que sa soeur avait devant elle un long avenir indéfini,

un avenir qui n'était troublé par aucun souvenir, par aucune vie passée

dont il fallût répondre ni devant les autres ni devant sa propre

conscience. «Si je me montre à Lucile, se dit-elle, si je lui parle, son

âme encore paisible sera bientôt troublée. J'ai déjà tant souffert, je

saurai souffrir encore; mais l'innocente Lucile va passer dans un

instant du calme à l'agitation la plus cruelle; et c'est moi qui l'ai

tenue dans mes bras, qui l'ai fait dormir sur mon sein, c'est moi qui la

précipiterais dans le monde des douleurs!» Ainsi pensait Corinne.

Cependant l'amour livrait dans son coeur un cruel combat à ce sentiment

désintéressé, à cette exaltation de l'âme qui la portait à se sacrifier

elle-même.

Lucile dit alors tout haut: «O mon père! priez pour moi.» Corinne

l'entendit; et se laissant aussi tomber à genoux, elle demanda la

bénédiction paternelle pour les deux soeurs à la fois, et répandit des

larmes qu'arrachaient de son coeur des sentiments plus purs encore que

l'amour. Lucile, continuant sa prière, prononça distinctement ces

paroles: «O ma soeur, intercédez pour moi dans le ciel; vous m'avez

aimée dans mon enfance, continuez à me protéger.» Ah! combien cette

prière attendrit Corinne! Lucile, enfin, d'une voix pleine de ferveur,

dit: «Mon père, pardonnez-moi l'instant d'oubli dont un sentiment

ordonné par vous-même est la cause. Je ne suis point coupable en aimant

celui que vous m'aviez destiné pour époux; mais achevez votre ouvrage,

et faites qu'il me choisisse pour la compagne de sa vie: je ne puis être

heureuse qu'avec lui; mais jamais il ne saura que je l'aime, jamais ce

coeur tremblant ne trahira son secret. O mon Dieu! ô mon père! consolez

votre fille, et rendez-la digne de l'estime et de la tendresse

d'Oswald!--Oui, répéta Corinne à voix basse, exaucez-la, mon père; et

pour l'autre de vos enfants, une mort douce et tranquille.»

En achevant ce voeu solennel, le plus grand effort dont l'âme de Corinne

fût capable, elle tira de son sein la lettre qui contenait l'anneau

donné par Oswald, et s'éloigna rapidement. Elle sentait bien qu'en

envoyant cette lettre et laissant ignorer à lord Nelvil qu'elle était en

Angleterre, elle brisait leurs liens et donnait Oswald à Lucile; mais en

présence de ce tombeau, les obstacles qui la séparaient de lui s'étaient

offerts avec plus de force que jamais; elle s'était rappelé les paroles

de M. Dickson: _Son père lui défend d'épouser cette Italienne_, et il

lui sembla que le sien aussi s'unissait à celui d'Oswald, et que

l'autorité paternelle tout entière condamnait son amour. L'innocence de

Lucile, sa jeunesse, sa pureté, exaltaient son imagination, et elle

était, un moment du moins, fière de s'immoler pour qu'Oswald fût en paix

avec son pays, avec sa famille, avec lui-même.

La musique qu'on entendait en approchant du château soutenait le courage

de Corinne. Elle aperçut un pauvre vieillard aveugle qui était assis au

pied d'un arbre, écoutant le bruit de la fête. Elle s'avança vers lui en

le priant de remettre la lettre qu'elle lui donnait à l'un des gens du

château. Ainsi elle ne courut pas même le risque que lord Nelvil pût

découvrir qu'une femme l'avait apportée. En effet, qui eût vu Corinne

remettant cette lettre aurait senti qu'elle contenait le destin de sa

vie. Ses regards, sa main tremblante, sa voix solennelle et troublée,

tout annonçait un de ces terribles moments où la destinée s'empare de

nous, où l'être malheureux n'agit plus que comme l'esclave de la

fatalité qui le poursuit.

Corinne observa de loin le vieillard, qu'un chien fidèle conduisait:

elle le vit donner sa lettre à l'un des domestiques de lord Nelvil, qui,

par hasard, dans cet instant, en apportait d'autres au château. Toutes

les circonstances se réunissaient pour ne plus laisser d'espoir. Corinne

fit encore quelques pas en se retournant pour regarder ce domestique

avancer vers la porte; et, quand elle ne le vit plus, quand elle fut sur

le grand chemin, quand elle n'entendit plus la musique, et que les

lumières mêmes du château ne se firent plus apercevoir, une sueur froide

mouilla son front, un frissonnement de mort la saisit: elle voulut

avancer encore, mais la nature s'y refusa, et elle tomba sans

connaissance sur la route.

Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française · 第 135 / 167 题